Le pays des beaux parleurs

Au Marché des femmes de Mopti... L’alimentation familiale est affaire de femmes. — Photo: Carolyne Parent
Photo: Au Marché des femmes de Mopti... L’alimentation familiale est affaire de femmes. — Photo: Carolyne Parent

Au Mali, la parole est d'or et elle ne s'envole pas. C'est qu'en Afrique noire, le verbe est mémoire et transmission de traditions. De Bamako à Tombouctou, place à des gens de parole.

Dépaysant, le Mali ? Non. Déroutant. On aura beau avoir vu les documentaires de Jean Rouch et les films de Souleymane Cissé (vous souvenez-vous de Yeelen ?), écouté le blues de Boubakar, potassé des guides de voyage et savoir que l’ex-Soudan français est le 153e « plus meilleur pays » sur les 162 contrées figurant au palmarès du développement humain de l’ONU, rien, mais rien ne prépare le Nord-Américain au choc culturel qui l’attend en débarquant à Bamako pour la première fois.
« Alors, Gaucher, il est où, le belvédère ? » Soumaïla Fomba, dit Gaucher, est notre jeune guide et chauffeur. Il nous conduit au sommet de la dernière des sept collines qui cernent la capitale de un million d’habitants. Des as français de la toponymie ayant baptisé ces hauteurs avec des lettres, celle-ci s’appelle donc… Point G ! Et elle offre, paraît-il, une vue saisissante de la ville, qui se répand sur un territoire deux fois grand comme Montréal de part et d’autre du fleuve Niger.
« Le belvédère ? », répète Gaucher, tout sourire. Et notre sympathique chauffeur d’embrayer à travers l’immense dépotoir qui jouxte l’hôpital du Point G et d’arrêter sa vieille Mercedes au bord du versant. « Voilà ! », dit-il, bien trop poli pour ajouter : « Mais vous vous croyez où, au juste ? » Car une capitale qui ne compte que trois boulevards et quart goudronnés (mais deux stades de foot modernes, quand même), un éclairage de rue des plus intimistes et un beau grand réseau de caniveaux, a bien d’autres préoccupations qu’un point d’observation…
Message reçu. Bien reçu. Les besoins criants des Maliens, ils s’étalent partout où le regard se pose. Sur les champs d’ordures, sur les routes de terre rouge défoncées, sur la déglingue généralisée. On peut ne voir que ça, le dénuement. Comme on peut aussi, passé le premier choc, laisser la beauté éclipser, ou presque, le reste. La beauté des femmes broyant le mil en cadence dans leurs grands mortiers. La beauté du Niger, le « fleuve des fleuves », et des cotonnades colorées mises à sécher sur ses rives. La beauté du moment présent.
« J’apprends à mieux vivre depuis que je suis ici », dira Sylvie Naud, une Abitibienne de 28 ans, adjointe pédagogique depuis un an dans une école de brousse au nord de Bamako. « Je redécouvre des valeurs oubliées, l’importance de la collectivité, de la famille, des aînés. Ici, tout le monde se salue, même que ça n’en finit plus ! On prend le temps de se parler. »
Ah, pour causer, on cause ! Amadou Hampâté Bâ, un Malien qui a consacré sa vie à la sauvegarde de la tradition orale, ne disait-il pas : « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » ?
En Afrique subsaharienne, le maître ès causettes par excellence est sans conteste le griot. Jadis attaché à un noble chef dont il chantait les louanges auprès du bon peuple, ce généalogiste hors pair est aujourd’hui guide, conseiller, conciliateur. Il a, comme il se doit, la langue bien pendue et, profitant de l’immunité que lui confère sa caste, il s’exprime haut et fort. Plusieurs sont aussi chanteurs et musiciens. Des troubadours des temps modernes ?
L’expression ne sourit pas du tout à Bakary Soumano, chef des griots de Bamako.
« Le terme griot fut inventé par le colonisateur français. Cherchant en vain un équivalent dans sa culture, il regarda du côté de son voisin le Portugais et trouva “criado”, qu’il francisa en “griot”. Cela dit, griot réfère à une fonction sociale. On peut être griot et chanteur, mais aussi griot et inspecteur de la sécurité sociale, comme je le fus.
« Mais, plus important encore, le griot est le gardien des traditions. Il est garant de la coutume, dépositaire de la mémoire collective, chroniqueur de la morale sociale et le rempart contre toutes les formes d’acculturation », dit le sage de 66 ans qui, musulman comme 80 % de ses compatriotes, a quatre femmes et 25 enfants, tous griots par le sang.
Concrètement, le griot est au service de tous. Il est celui que l’on consulte pour régler un conflit au travail, par exemple, et celui que l’on craint si l’on a tort, « car c’est lui qui vous vilipende ». On fait aussi appel à lui pour jeter un éclairage moderne sur les traditions. Au sujet de l’excision, toujours pratiquée, il dira : « L’excision et la circoncision proviennent de la cosmogonie noire égyptienne. Enlever à l’homme son prépuce, sa partie femelle, et à la femme son clitoris, sa partie mâle, correspondait à une épreuve de purification.
« Ici, on s’en est servi à des fins initiatiques dans un but de socialisation. Mais l’initiation n’ayant plus cours, pourquoi continuer à exciser ? L’islam ne l’ordonne pas, mais les mentalités sont difficiles à redresser… », ajoutera celui qui répond aux interrogations des Bamakois sur les ondes d’un radio privée de la capitale.
Socialisation. Esprit communautaire. Collectivité. Ce sont des mots qui reviennent souvent dans le discours du communicateur. Et pour cause : ici, on vit et survit grâce au groupe. Sans psys, sans feng shui, sans foyers d’accueil.
« Chez nous, la structure sociale fait en sorte qu’il y a toujours quelqu’un pour écouter, pour consoler. Les vieux ne sont pas inutiles, car c’est un privilège d’être vieux : on est entouré, respecté. Ici, le corps en or du jeune a besoin de la tête en or du vieux. »
Fou du foot et des marabouts
Fondée par les Bozos, des maîtres pêcheurs, Mopti, à 640 kilomètres au nord de Bamako, est un port prospère du delta intérieur. Sur le fleuve Bani, qui rejoint ici le Niger, glissent pirogues et pinasses, pleines à craquer — ou prêtes à couler — de marchandises hétéroclites qui seront vendues au marché.
À défaut d’un belvédère, nous y avons trouvé une étonnante mosquée en banco (un mélange de terre, de bouse de vache et de paille de mil), réplique de la monumentale mosquée de Djenné ; un marché tout neuf baptisé Ottawa, une coopération Mali-Canada que la population locale ne semble pas priser fort ; et un marabout.
Personnage incontournable de la société africaine, le marabout est au musulman ce que le féticheur est à l’animiste : c’est un envoûteur. Sauf que cet envoûteur-là puise son savoir occulte dans le Coran.
« Et toi, Mamadou, tu y crois, au maraboutage ? »
« Ben oui, quoi ! répond notre guide Mamadou Dembele, qui semble bien étonné par la question. Regardez les Bleus. En 1998, les joueurs africains de l’équipe française ont demandé à des marabouts maliens et sénégalais d’ajouter quelque chose au ballon… Et ils ont gagné la Coupe, non ? Cette année, sans maraboutage, vous avez vu le résultat ? Ils n’ont pas marqué un seul but ! »
Mamadou nous emmène chez Alpha Cheikh Hamada, qui enseigne dans une école coranique à Dire, au sud de Tombouctou, et qui est de passage à Mopti « pour un travail ».
Nous voilà à Bougoufe, un quartier où, ici comme partout dans le Sahel, les maisons de terre argileuse semblent avoir jailli du sol, spontanément, comme des champignons.
Notre marabout nous reçoit assis sur son lit. Il s’exprime en bambara, la langue de l’ethnie homonyme qui constitue le noyau de la population malienne. Et il explique, via Mamadou, que sa clientèle est composée à 90 % de femmes aux prises avec des problèmes de coeur ; qu’on le consulte pour obtenir un gris-gris protecteur, pour changer son destin, obtenir une promotion ou encore pour être élu maire, comme ce fut un jour le cas d’un client français… ; qu’à chaque problème correspond le sacrifice d’un animal — serpent, poulet, mouton —, mais qu’il n’en dira pas plus, secret professionnel oblige. Homme de parole à sa façon, il précise qu’on le paie seulement si l’on obtient les résultats escomptés, mais en fin d’entretien et sans que nous lui ayons soumis un problème, il nous demande de lui offrir de quoi acheter un sac de mil. « Pour mes élèves. » C’en est trop pour notre esprit cartésien…

L’univers sacré
des Dogons
À l’est de Mopti, dans la brousse, commence un — autre — univers insolite : le pays dogon. Il s’agit d’un plateau qui s’élève progressivement pour se briser en un pic abrupt dominant une vaste plaine. Bienvenue dans la falaise de Bandiagara. Bienvenue chez les Dogons.
Bien que minoritaires (ils ne composent que 3 % de la population), les Dogons, un « peuple antique » selon les ethnologues, forment le groupe le plus célèbre du Mali. Chose certaine, ce sont les chouchous des touristes. À preuve, le t-shirt Scoubidou que portait un bambin, un petit cadeau, n’est-ce pas, d’un bienveillant visiteur français…
Sauf que dans leur falaise qui longe la frontière du Burkina Faso sur des centaines de kilomètres, les Dogons ignorent tout de Scoubidou. Animistes, ils se sont réfugiés dans cet époustouflant belvédère naturel il y a plus de 600 ans pour échapper à l’islamisation du pays. Et ils y vivent, nul doute, comme il y a six siècles.
Amono Dolo, qui habite Ogoli, tout en haut du pic de grès, nous aide à descendre, à travers les éboulis, la faille qui mène à Banani, l’un des 57 villages de la région.
Percée parfois comme un gruyère, la paroi rocheuse accueille les défunts, qui y sont hissés à l’aide de cordages faits d’écorce de baobab. Une plus grande cavité abrite l’aîné des habitants de Banani, l’autorité suprême qu’on appelle « hogon », à qui l’on apporte de la nourriture, qu’il fait goûter par une tortue sacrée...
Amono fait remarquer la configuration des maisons de banco : vues en plongée, elles ressemblent à des hommes accroupis. Quant aux bâtiments coiffés d’un chapeau de chaume, ce sont des greniers, mâles et femelles. Et cette case à l’écart des autres ? Elle est réservée aux femmes qui y vivent cinq jours par mois, le temps de leurs menstruations.
Et cette basse structure aux piliers supportant une épaisse toiture de tiges de mil ? « Ça, c’est la toguna, la case à palabres, réservée aux hommes. Le toit est posé bas exprès afin d’empêcher qu’on se fâche. Si l’on discute trop fort et qu’on se lève trop vite, eh bien, on s’assomme, voilà !»
Parole, parole… Les Dogons la vénèrent en Nommo, l’entité qui la leur aurait enseignée. Elle est d’ailleurs symbolisée par le tissage, une activité également réservée aux hommes. La navette représenterait la langue, les fils de coton la parole et les va-et-vient de la navette les questions et les réponses.
Yurugu, le renard pâle, est une autre entité que vénère l’ethnie. Il répond lui aussi à ses questions à travers les empreintes qu’il laisse la nuit sur les tables divinatoires que trace dans le sable le devin, à l’entrée de Sangha.
Amono nous emmène manger un plat de riz arrosé d’une sauce tomatée aux oignons, une importante culture locale. Si nous nous sentons privilégiés d’être là, nous avons également l’impression de profaner un sanctuaire. Nous sommes à court de mots.

Le puits de Bouctou
Tout passe. Même Tombouctou. C’est-à-dire même la magnificence et le rayonnement d’une ville mythique. Déjà, en 1828, René Caillié, le premier explorateur français à y mettre les pieds, avait été déçu. C’est qu’il y était arrivé 300 ans trop tard, le pauvre ! Alors, imaginez en 2002…
Rien. Il ne reste plus rien de la « soeur jumelle de Djenné », l’autre pôle prospère. Rien de ce qui fut la plaque tournante du commerce transsaharien du sel, de l’or et des esclaves. Rien de la prestigieuse cité qui rivalisa un temps avec Le Caire quant à la propagation de l’islam sur le continent africain. Que du vent, que du sable. Trois mosquées aux confins du désert. Le puits de Bouctou, la vieille qui gardait le tin en l’absence des Touaregs. (Mais sous peu, la construction a débuté, il y aura quand même un nouveau marché Ottawa !)
Sidi Mohamed Ould Youbba, directeur adjoint du Centre d’études, de documentation et de recherches historiques Ahmed Baba, ne serait pas heureux de ce « rien ». Ce centre, nommé en l’honneur d’un érudit malien et créé par l’UNESCO en 1970, n’abrite-t-il pas quelque 15 000 manuscrits rares ? Parce qu’avec les caravanes arrivaient à Tombouctou non seulement la richesse mais aussi le savoir.
« Aujourd’hui, la ville compte 40 000 habitants, mais au XVIe siècle, il y en avait 100 000, dont 25 000 étudiants. Tombouctou était un carrefour où transitaient toutes sortes d’écrits savants, des traités de géomancie, de droit, de phénomènes naturels qui étaient copiés ici, en écriture arabe de différents styles, marocaine, saharienne, soudanienne. »
Un étudiant ontarien, candidat au doctorat à l’Université de l’Illinois, compulse depuis plus d’un an ces « manuscrits inestimables gardés dans ce centre sans ressources ».
Et le directeur adjoint de conclure : « On croit que l’Afrique n’a pas d’histoire parce qu’il n’y a qu’une tradition orale. Eh bien, voyez… »
Pour les non-initiés, Tombouctou reste tout de même une ville de rien. Une ville où l’horizon donne le vertige. Nous rebroussons chemin. À 900 kilomètres au sud, nous appelle un certain Point G du haut duquel la vue sur Bamako est, de fait, saisissante. Parole d’honneur.

En vrac
- Y aller : Air France offre deux liaisons quotidiennes Montréal-Paris et un vol par jour Paris-Bamako. Un tuyau : le champagne que l’on vous offre, même en classe Tempo, l’économique, eh bien, buvez-le donc, car il se fait plutôt rare en brousse ! Aussi, les Airbus A330 qui effectuent le dernier tronçon sont équipés d’une caméra qui, au décollage, transmet sur notre écran personnel des vues aériennes époustouflantes.
-Quand : le Mali compte trois saisons ; chaude, de mars à juin ; pluvieuse, de juillet à octobre ; et fraîche (entendons-nous, il fait quand même 35 °C en moyenne) de novembre à février. Cette dernière est de loin préférable aux autres. Le Niger, gonflé à bloc, permet alors la découverte du pays en bateau de croisière.
-Se loger : « En matière d’hébergement, n’espérez pas dépasser le luxe d’un motel de Rock Forest », dixit un coopérant québécois. En effet… À Bamako, l’hôtel Djenné, presque une galerie d’art, propose des chambres minuscules, mais joliment décorées, pour environ 50 $ la nuitée. Pour environ 95 $ la nuitée, le Kanaga, à Mopti, sur les rives du Bani, possède une piscine. C’est sans doute le palace du pays.
- Se nourrir : on mange bien et à bon compte si l’on choisit des plats locaux. Poissons (dont le fameux capitaine), brochettes de boeuf, ragoûts de mouton et riz en sauce sont délicieux.
- Se déplacer : c’est assurément le plus grand défi des voyageurs indépendants. Louer une voiture ? Le réseau routier malien étant principalement constitué de pistes de terre rouge défoncées, ce n’est pas exactement une bonne idée. Louer un 4X4 et son chauffeur, qui saura, lui, que la piste vers Machindougou commence à gauche du troisième baobab passé l’acacia ? C’est effectivement la solution idéale… si l’on est prêt à débourser environ 200 $ par jour. Le cas échéant, reste l’autocar, qui dessert les villes et les villages le long du principal axe routier, soit une belle route goudronnée à deux voies qui compte 640 kilomètres entre Bamako et Mopti. Cette « balade » de 10 heures, haute en couleur, coûte environ 15 $ par per