Allemagne - La route des contes de fées

Il était une fois, au siècle d'avant le dernier, dans un village d'Allemagne, deux jeunes frères qui n'arrêtaient pas de chahuter et de prendre leur vie au jour le jour, sans souci de ce que les autres pensaient.

Ils traquaient les escargots, racolaient la musaraigne et étouffaient les nénuphars. Depuis longtemps, ils portaient l'insouciance comme certains portent le deuil, par principe...

Hélas, leur père mourut prématurément et la pauvreté gangrena la famille.

L'un des deux frères perdit le sourire et la santé tandis que l'autre devint sérieux comme un pasteur triste.

Mais comme ils continuaient d'aller à l'école, ils eurent la chance d'être pris en pitié par un vieux prof, sorte d'Hubert Reeves de la mémoire et de Zorro des orphelins mâles. Dans cette école, le Lyceum Frediricianum de Kassel, il y avait deux trésors pour les élèves: les toilettes et la cour de récréation. On ne sait pas comment les deux frères ont pu échapper aux unes et à l'autre mais on sait quand même qu'ils ne sombrèrent jamais dans les conversations d'urinoirs ni dans les batailles de châtaignes les soirs d'automne.

Par contre, ils trouvèrent leur trésor: la bibliothèque. À ce moment-là du récit, on soupçonne le vieux sage d'avoir exercé une sorte de brainwash livresque sur les deux petits perdus. Et c'est ainsi que les deux bruder Jacob und Wilhelm se plongèrent dans de vieux livres et surtout dans les contes de fées. Ils se racontaient mutuellement les histoires que l'autre ne lisait pas et se rappelaient certains récits que les femmes (j'y reviendrai plus tard), jeunes et âgées leur racontaient quelquefois, au coin de l'âtre qui n'osait même plus vaciller.

D'histoire en histoire, ils retrouvèrent peu à peu la santé, le sourire, et recommencèrent à titiller la couleuvre, à narguer l'écureuil et à effeuiller la marguerite. C'étaient les premiers flirts où l'on commençait à peine à divaguer sur du Strauss, le Goldman chaloupé de l'époque. Non, en ce temps-là, il fallait combattre des fanfares de tubas et de grosses caisses, et Freud n'était pas encore apparu. C'est ainsi qu'ils produisirent leur propre trésor, un recueil de contes intitulé Kinder und Hausmärchen (Contes d'enfants et du foyer).

Une réaction folklorique pour sauver la langue allemande en regard de l'envahisseur français qui sévissait aux frontières. Forts de ce succès, ils se retrouvèrent professeur et rat de bibliothèque, ayant comme autres projets un dictionnaire d'allemand qui ne vit jamais le jour. Ils furent connus comme patriotes et commirent une trentaine d'ouvrages portant sur la démocratie et l'art de ne pas parler aux filles quand on observe deux papillons.

Et ils moururent à quatre ans d'intervalle, ne pouvant voir leur plus grand rêve se réaliser: la création de la nation allemande. Jacob eut juste le temps de finir d'introduire le mot frucht (fruit) dans le dico inachevé.

On les appelait les frères Grimm, non par pudeur ou par croyance mais tout simplement parce que c'était leur nom de famille...

Vous avez beau tourner l'histoire dans tous les sens, celle des frères Grimm, les inventeurs de Rotkäppchen (Le Petit Chaperon rouge), Schneewittchen (Blanche Neige) et Dornröschen (La Belle au bois dormant), est d'une platitude sans égale. Ceux qui ont donné du tonus à Disney, qui ont fait créer des parcs thématiques aux Japonais et qui ont dépassé, dans le temps et la durée, des personnages comme Goldorak, Lara Croft et autres Pokémon, étaient pourtant ennuyeux et n'étaient portés sur la gent féminine que dans de rares occasions.

Ils dirent qu'en dehors de leurs lectures, une quarantaine de personnes leur ont fourni des débuts d'histoires, dont Dorothea Viehmann, fille d'aubergiste et grande amie des voyageurs de commerce, qu'ils décrivent sans âge. Pire, ils prétendirent toute leur vie qu'une autre inspiratrice de leurs contes était Marie, une vieille gouvernante hessoise, amie de la famille.

C'est seulement il y a une trentaine d'années qu'on découvrit dans des annotations précises que la Marie en question s'appelait Hassenpflug, qu'elle avait 20 ans et qu'elle était belle comme un coeur... Quelques lettres enflammées échangées entre une jeune aristocrate, membre d'un cercle de conteurs, et le plus jeune des Grimm, prouvent au moins que les deux frères ratissaient large, au nom de l'histoire de quelques princesses égarées au milieu de la forêt.

Entre le rêve, leurs contes et la réalité, il existe en Allemagne une route, celle des contes de fées.

La Hesse et la région de la Weser doivent leur richesse particulière de visite aux frères Grimm. Que cela soit à Hanau, le village natal, ou à Kassel, lieu de connaissances, les maisons natales ou de vie des Grimm ont toutes disparu, détruites pour la plupart sous les bombardements de la dernière Guerre mondiale. Mais ce n'est pas là que se situe le vrai chemin des fées; c'est dans la présence de la forêt, le lieu où les héros des contes affrontent les géants, les méchants ou leurs ennemis, harcelant le loup, catapultant les nains et cueillant des champignons.

Les victoires sur l'ennemi, c'est à travers les hêtres et les épicéas du Reinhardswald qu'on les découvre. Sur les mousses sauvages des chênes multi-centenaires ou dans leurs branches tentaculaires, on se demande pourquoi la mère du Petit Chaperon rouge l'a laissée s'en aller. Lorsqu'on tombe sur un étang qui se confond avec le gris du ciel, on imagine parfaitement comment la princesse s'y prend pour transformer le crapaud en prince charmant. Ce n'est pas en l'embrassant (comme le disent les versions édulcorées des contes de Grimm) mais en lançant de toutes ses forces l'affreux boutonneux sur un mur afin que l'animal puisse se changer en prince... réalisme allemand oblige.

Dans la minuscule ville de Steinau, où les Grimm s'installèrent pendant quelques années de leur jeunesse, il y a un château plutôt lugubre, façon XVIe siècle, qui est entouré de fossés où poussent mauvaise herbe, orties et quelques fleurs odorantes. Chaque nuit, si vous arpentez à la pleine lune les pavés de la vieille enceinte, c'est comme si vous alliez faire rire une princesse ou que vous arrachiez trois boucles d'or de la tête du diable. Quand les Grimm inventaient les châteaux des contes, c'est sûrement dans celui de la ville de leur enfance qu'ils eurent les flashs les plus marquants.

Quand on aperçoit des enfants seuls errer dans la rue, on ne peut s'empêcher de penser à Hänsel et Gretel. L'époque a changé et les enfants ne sont plus livrés à l'abandon, comme décrit dans le conte. Il y a pourtant des yeux tristes et des peaux sèches qui ne sont pas loin aujourd'hui des errances d'hier.

On peut refaire chaque nuit le trajet qu'empruntaient les frères Grimm dans les rues de Kassel. Dans les bâtisses à colombages de la Barfüsser Strasse et en remontant vers les hauteurs de Marlburg, on ressent les sueurs de la ville, les miaulements des chats qui cherchent l'âme soeur. Une odeur de pain d'épice, les flammes sorties d'une cheminée... et l'un des contes commence à prendre forme.

Aujourd'hui encore, on rencontre dans la Schwalm hessoise des chaperons rouges. Dame Holle secoue ses nattes dans le Werraland et la Belle au Bois dormant réside dans un château au fond de la forêt du Reinhardswald. Blanche Neige a trouvé refuge dans le Weserbergland, là où les sept nains (qui n'avaient pas de nom chez les Grimm) prirent le chemin de Brême.

Cette route des fées longe huit parcs naturels et plusieurs zones protégées. C'est là l'Allemagne discrète, celle des prairies égarées que les moutons n'arrêtent pas de compter. C'est une route à prendre à petite vitesse, comme un livre de contes qu'on découvre et qu'on referme chaque soir, avant de s'endormir...

Peut-être celle du dernier conte, appelé La Clé d'or.

Un enfant pauvre part en plein hiver dans une forêt ramasser du bois avec une luge. Il trouve dans la neige une clé minuscule et près d'elle, une cassette en fer. L'enfant introduit la clé dans le loquet de la serrure, la tourne et soulève le couvercle. Fin... Ouvrez les Grimm!

Collaborateur du Devoir