Tourisme - Railler et dérailler doucement à Cuba

Photo: Mathieu Lamarre
Photo: Photo: Mathieu Lamarre

Pas très loin derrière, le Pico Turquino, le plus haut sommet de l'île, à 1974 mètres. Le soleil de février cogne et le paysage crève de chaud dans l'Oriente, l'est cubain, là par où Fidel Castro a fait entrer sa révolution. À coups de pied dans nos vélos, nous escaladons une route enfoncée entre les montagnes, une étuve à l'abri des vents côtiers, où l'air s'aplatit sous le poids de la fournaise. 40 degrés Celsius au thermomètre. Il fait torride comme les Cubains aiment à se penser. Encore!

C'était en mars dernier. Nous ne pouvions pas savoir que l'été québécois nous réchaufferait...

Autres moments de grâce arrachés à cette semaine passée à faire du cyclotourisme à Cuba dans le cadre d'un séjour de groupe (nous étions une vingtaine) organisé par Vélo Québec Voyages: le premier matin, à la campagne, dans un autre monde que celui des tout-inclus, on traverse les premiers villages, les gamins qui se rendent à l'école les cheveux gominés vers la droite, une dame en pyjama sur son perron et son chien qui jappe, un couple bien mis qui se rend au travail, des hommes de différents gabarits qui bavardent sur le pont. À cette heure-là, le jour n'a pas encore tout pillé à la nuit.

Des ailleurs du même ordre, il y a en partout en Amérique latine. Mais Cuba, c'est encore Berlin-Est d'avant le Mur. On ne peut pas tout à fait s'empêcher de le pédaler politiquement, par déformation professionnelle, il vaut mieux le dire, quand on est journaliste à la section internationale du Devoir.

On s'y promène avec l'impression lucide, si cela est possible, de visiter un musée en besoin pressant de rénovations. Au pays de Castro, j'ai joué du dérailleur en infidèle.

L'un expliquant l'autre, voilà qui est très touristique.

Deux jours plus tard, après avoir passé une nuit dans la ville de Santiago de Cuba, d'autres libertés vélocipédiques surgissent du bord de la route et restent vissées à la mémoire: après Siboney, ces quelques minutes de pure descente tout en courbes vers le parc Baconao.

Et puis, au retour, avec ma vieille amie Christine, qui avait sur l'estomac le filet de poisson du dîner de la veille, la descente de l'autre côté, avant de tourner à gauche sur une petite route qui débouche sur la côte de la mer des Caraïbes en longeant le soleil qui tombe et les flancs de l'eau qui se bombent.

Somme des kilomètres parcourus en cinq jours: entre 250 et 300. Presque toujours le vent dans le dos. Les insatiables ont eu le temps d'en faire 150 de plus. Niveau de difficulté: moyen. La vie tranquille, quoi. Exception faite du premier jour, nous ne roulons pas dans, mais en bordure des montagnes de la Sierra Maestra, sur le littoral, de la baie de Guantánamo au village de Pilon.

Des routes en bon état, pour ne pas dire dans un état excellent vu la rareté et la civilité des automobilistes. On circule ici dans un monde à l'envers où l'auto est minoritaire. De sorte que le réseau routier cubain forme en fait un immense réseau de pistes cyclables — dont les éditions Lonely Planet ont d'ailleurs tiré un guide spécialisé, Cycling Cuba (2002).

À bord d'un vieux Specialized de montagne, vaguement «hybridisé» pour lui soustraire une partie de son effet de tracteur, j'étais dans la queue du peloton. So what? Christine sur son Marinoni m'était à peine apparue qu'elle avait déjà disparu.

Justement. Comprenez que pour tous ceux et toutes celles que la vie de gang rebute, visiter un pays à vélo fait l'économie des chaînes qui plombent le voyage de groupe. Entre le lapin et la tortue, toutes les vitesses, tous les détours et tous les arrêts sont permis.

D'autant que nous attend tous, à la fin de la journée, la prison dorée du tout-inclus avec sa piscine, son buffet et son bar open.

Les yeux grands ouverts, je ne me suis donc pas privé, pendant cette semaine-là, de me déplacer à peine plus vite que le Cubain quand il fait monter une fille sur sa «barre» — cette intimité par laquelle il l'enlace pudiquement sous prétexte qu'il faut tenir le guidon.

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Il y a toutes sortes de façons de voir Cuba. L'une d'elles consiste à y aller avec son beau-frère. Le mien a joué au père Noël, les sacoches de son vélo pleines à craquer de vêtements, de petits savons, de bouteilles de shampooing... Ici, une paire de bottes à un paysan, cow-boy comme John Wayne, qui descendait de la montagne. Là, trois gants de baseball à des enfants qui jouaient devant une petite école. Plus loin, des bonbons à des fillettes qui ont poliment dit merci et un ballon de soccer à un monsieur qui attendait l'autobus.

Et d'échanger des cordialités, si votre espagnol vous le permet, et d'engager la conversation sur tout et sur rien, sur la sécheresse qui détruit les récoltes, sur ce que vous a coûté votre bicyclette, sur l'horizon de vie de Fidel Castro... Autant d'occasions de tendre la main à des gens qui, entre opacité et gentillesse, vous la tendent en retour.

En vrac
- La présence de casas particulares confortables (ces petits hôtels familiaux pour lesquels il faut compter entre 20 et 30 $US, petit-déjeuner parfois compris) rend relativement facile l'organisation d'un voyage en individuel. Foi de Lucien, un policier de Longueuil qui avait rallongé le circuit avec Vélo Québec de quelques jours par les deux bouts, sillonnant les routes autour d'Holguin. On le signale pour ceux et celles qui pensent que le verrouillage politique à Cuba l'interdit. Or l'organisation de l'industrie touristique n'y est pas soviétique. Lucien s'était muni d'une bonne carte routière (Guia de carreteras de Cuba).
- Autre remarque: 1974 mètres, c'est pas si haut. Deux fois le mont Tremblant. Par comparaison, la ville de Mexico vit du matin au soir à 2100 mètres. Cusco, au Pérou, à 3600. La Paz, en Bolivie, à 4000.
- Vélo Québec organise trois voyages par saison à Cuba: le circuit Centro (29 décembre au 5 janvier), le circuit Oriente (18 au 25 février) et le circuit Pinar del Rio, à l'ouest proche de La Havane, qui passe par la région tabatière et extraordinairement belle de Vinales. Ils sont tous trois catégorisés «difficulté moyenne». Coût: 1895 $.
- Un mécanicien, qualifié en premiers soins, accompagne le groupe, ainsi qu'un véhicule-balai (ce dernier avait du reste tendance à se faire invisible). Il est évidemment recommandé de faire une mise au point complète de sa bicyclette avant le départ. Les pièces de rechange, y compris les chambres à air, sont pour ainsi dire introuvables. On suggère donc d'apporter une trousse d'outils de base: clés Allen, nécessaire de réparation de crevaisons, quelques rayons.
- Plainte: le circuit que nous avons fait dans l'Oriente, ont jugé certains des participants qui avaient voyagé avec Vélo Québec en Europe, faisait trop souvent appel à des déplacements en autobus.
- Argent: cartes de crédit presque inutiles, sauf dans les grands hôtels à La Havane, où il est possible de trouver des guichets automatiques. N'apporter que des dollars canadiens contre lesquels on vous échangera des «pesos convertibles» et des «pesos cubains». Trop long d'en expliquer les subtilités, que nous ne maîtrisons pas de toute façon. Fidel peut bien essayer de tout contrôler, la survie du Cubain ordinaire, comme celle d'une part importante des citoyens de toutes les sociétés latino-américaines, repose sur l'économie de l'informel et de la débrouille.
- Guides: Cycling Cuba, de Lonely Planet, que nous mentionnions ci-dessus. L'excellent GeoGuide (éditions Gallimard): pratique, intelligent, informatif. Le barbant Guide du routard, chez Hachette, toujours aussi insupportablement franco-français mais contenant souvent, reconnaissons-le, de bonnes adresses. Enfin, le Cuba de la bibliothèque du voyageur de la maison Gallimard, plutôt beau livre que guide pratique à proprement parler.
- Renseignements: Vélo Québec Voyages, % (514) 521-8356, www.velo.qc.ca/voyages.

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Notre journaliste était l'invité de Vélo Québec Voyages.