Tourisme - Un éden en rémission

Dire que l'industrie touristique a souffert des massacres de 1994 serait un euphémisme. Non seulement le mot «Rwanda» rime désormais avec «génocide» mais des segments de parcs nationaux non encore cultivés ont été grugés par des camps de réfugiés, avec leur lot de conséquences écologiques.

Dans son autobiographie J'ai serré la main du diable, le général Roméo Dallaire disait voir le Rwanda comme une sorte de paradis terrestre. Éden d'avant la chute, il va sans dire...

Une douce brise et un brouillard matinal nimbent le pays des mille collines d'un halo mystérieux. Pour l'oeil étranger, ce territoire vert et vallonné constitue un régal visuel. Des montagnes à perte de vue, toutes, ou presque, cultivées, avec des parcelles de couleurs différentes selon la nature des plantations, des lacs argentés égrenés ici et là. Mais les hommes ont le tour de transformer parfois un paradis en enfer...

Comment oublier que le pays fut le cadre, en 1994, d'un sanglant génocide, engloutissant en cent jours 800 000 personnes, des Tutsis et des Hutus modérés pour la plupart? Les victimes furent assassinées souvent à coups de machettes par des milices hutues, sous l'oeil indifférent des pays occidentaux.

Ne comptez pas sur les Rwandais pour vous confier vite fait leurs souvenirs du génocice. Les plaies sont fraîches et douloureuses. Tant de personnes ont perdu leur famille, parfois assassinée par des voisins avec qui ils doivent encore vivre, en grinçant des dents, quelquefois.

Par ailleurs, 900 000 Tutsis, réfugiés en Tanzanie, en Ouganda, au Burundi, sont revenus au pays sans avoir connu ces massacres, mêlés à la multitude des villes, sans partager le passé sanglant de leurs concitoyens. La seconde langue de ces réfugiés est souvent l'anglais, si bien que le français des anciens colonisateurs belges perd du terrain. Cela dit, l'immense majorité de la population, essentiellement rurale, ne parle que le kinyarwanda. Bienvenue au langage des signes.

Le climat, idéal, n'a rien à voir avec celui, sec et étouffant, de l'Afrique subsaharienne. Au Rwanda, le thermomètre oscille autour de 20 et 25 degrés, 12 mois par année. De la mi-février au débutde juin, de la mi-septembre à la mi-décembre, la saison des pluies arrose le paysage mais l'altitude du pays, malgré la proximité de l'Équateur, le protège de la canicule en tout temps.

Le Rwanda est l'un des pays les plus peuplés du monde. Huit millions d'habitants sur un peu plus de 26 000 kilomètres carrés, soit 310 habitants au kilomètre carré, d'où cette agriculture omniprésente causant l'érosion des sols, faute d'arbres en nombre suffisant pour empêcher les terres arables de glisser en contrebas.

Dire que l'industrie touristique a souffert des massacres de 1994 serait un euphémisme. Non seulement le mot Rwanda rime désormais avec génocide mais des segments de parcs nationaux non encore cultivés ont été grugés par des camps de réfugiés, avec leur lot de conséquences écologiques.

En 1987, les parcs nationaux ont vu défiler 20 000 visiteurs. Ils étaient seulement 6000 en 2001. Le gouvernement rwandais entend hausser ce nombre à 70 000 en 2010, en s'associant aux pays voisins, Ouganda, Kenya, Tanzanie, pour des safaris. Des estimations fort optimistes...

Essayez de trouver un guide touristique du Rwanda, juste pour voir... Même à Paris, une seule librairie en gardait en stock sur ses tablettes, le printemps dernier. Montréal n'est guère mieux loti. «Un guide du Rwanda?», répètent les libraires d'un oeil étonné, en se demandant si vous avez toute votre tête. Pourtant, les Éditions Jaguar en publient un, excellent. Mais la demande est si faible...

À Kigali, la capitale, les étrangers de passage sont là-bas par affaire. Ni routards ni touristes en minibus ne sillonnent les chemins. Ou si peu. Il existe pourtant des hôtels pour tous les prix, dont le luxueux Novotel et le célèbre hôtel des Mille Collines, où furent sauvés tant de réfugiés durant les massacres.

Aujourd'hui, c'est vers le tourisme haut de gamme, écologique, que le pays se tourne. Une clientèle aventureuse et argentée, curieuse, physiquement en forme, du genre BOBO. Ce type de voyageur ne doit craindre ni les chemins rocailleux, avec des virages en épingles à cheveux, ni les fantômes du génocide qui hantent le pays. Mais il découvrira des parcs nationaux moins balisés que ceux du Kenya.

Dans bien des villages, dans les quartiers populaires urbains aussi, les étrangers sont si rares que les gens les accueillent avec des exclamations: «Muzungu!» Un Blanc! Des mères, pour jouer un tour à leur enfant, le collent sur vous jusqu'à ce qu'il hurle devant une apparition aussi horrible!

C'est au Rwanda que Dian Fossey, la grande primatologue américaine, a créé en 1967 le Centre de recherches de Karisoke, dans le parc national des Volcans. Aujourd'hui, les derniers gorilles de montagne vivent toujours au nord du pays.

Ces doux et imposants végétariens, d'un naturel paresseux et contemplatif, furent la proie des braconniers et des chasseurs de trophées. Il n'en subsiste que 650 à travers le monde, dont près de 350 dans cette réserve.

Seuls de petits groupes (30 personnes par jour) peuvent accéder aux sentiers de la chaîne de volcans Birunga qui mènent aux gorilles. Deux heures et demie d'ascension en montagne, tout autant pour descendre: mauvais grimpeurs, d'abstenir. Il en coûtera 250 $US par personne (avec guide et escorte, tout de même) pour voir ces gros primates.

Vrai tourisme haut de gamme, donc, extrême et parfois malaisé en famille, du moins pour ces excursions en chemins escarpés. Et puis, il faut compter une nuit en terre volcanique.

Le lac Kivu , sorte de Côte d'Azur rwandaise, égrène ses hôtels chics le long de jolies berges. Souvent, ceux qui désirent faire l'ascension des volcans font escale à Gisenyi, devant ce lac, pour la nuit, avant de regagner Kigali. Le panorama est de toute beauté, avec fjords et îlots sur cette mer intérieure. Par derrière, la silhouette des volcans domine la scène. De l'autre coté du lac se trouve la République démocratique du Congo, où les voyageurs ne s'aventurent guère pour cause de climat politique instable.

Certains visiteurs optent pour le parc national de Nyungwe. Treize espèces de petits primates, une myriades d'orchidées, 150 espèces d'oiseaux s'y bousculent. Les touristes peuvent choisir entre randonnées pépères et massifs escarpés, avec cascades et salut aux singes Magistrats aux grands favoris blancs.

Autre destination prisée: le parc national de l'Akagera, à l'est du pays, près de la Tanzanie. Là encore, les événements politiques ont eu des répercussions sur la géographie. Créé en 1943, ce parc fut amputé du tiers de sa superficie en 1998 pour abriter des réfugiés et des personnes déplacées. Les pertes animales dues au braconnage et au déboisement furent immenses. Des rhinocéros, des lions, des buffles ont disparu.

Dès lors, les populations réfugiées furent mises à contribution pour sauver le sanctuaire. Des éléphants, des girafes, des zèbres, des bubales, des lions y vivent toujours, quoiqu'en nombre restreint. À plus de 1300 mètres d'altitude, les visiteurs apprécient ses routes de montagnes, de lacs et de vallées, surtout l'absence de cohue de minibus comme il s'en trouve au Kenya. Le Rwanda, demeuré plus sauvage, garde un parfum d'authenticité. Cela dit, mieux vaut faire affaire avec une agence que de se débrouiller seul pour planifier un voyage là-bas. Histoire de s'y retrouver et de bénéficier de prix de groupe, tant le tourisme haut de gamme rime avec tarifs exorbitants.

Pour l'heure, le pays semble stable politiquement, dirigé d'une main de fer par Paul Kagame, président d'origine tutsie ougandaise dont les troupes ont maté le génocide en 1994. Précisons que les appellations ethniques «Tustis» ou «Hutus» sont désormais bannies des documents officiels, et même du vocabulaire des Rwandais. Ce qui n'empêche personne de savoir si son vis-à-vis est un «T» ou un «H», évidemment. Mais la discrétion est de mise. Avis aux voyageurs.