Tourisme - Séjour au bout du monde

Une plage à la trame paradisiaque.
Photo: Une plage à la trame paradisiaque.

Petite incursion dans l'univers des phrases creuses... On connaissait déjà l'expression éculée «Voir Venise et mourir», mais avec le réchauffement de la planète, une nouvelle formule du même acabit risque désormais de faire son apparition : «Voir Tuvalu avant qu'il ne meure».

Perdu au milieu du Pacifique Sud, entre Hawaï et les îles Fidji, ce micro-État, comme on aime parfois l'appeler — membre tout de même des Nations unies depuis le 5 septembre 2000 —, attend ses derniers jours. Avec son territoire de 26 kilomètres carrés baignant dans des eaux territoriales de 750 000 kilomètres carrés, son altitude moyenne d'environ deux mètres et sa structure corallienne que la montée des eaux, induite par les changements climatiques, pourrait bien venir engloutir. Un jour. Dit-on.

Qu'on se rassure, toutefois. La catastrophe n'est pas au menu des Tuvaluans pour cette année. Il leur resterait encore de 50 à 100 ans avant de sombrer, prédisent les experts es climatologie — et sans doute plus, croient les sages de ce grand village —, laissant ainsi une lueur d'espoir aux 9567 âmes (l'équivalent de la population de Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides) vivant dans le plus petit pays du monde (dont la superficie est inférieure à celle de l'île aux Coudres), tout comme aux aventuriers qui rêveraient d'ajouter au cours des prochaines années à leur carnet de voyages le récit d'une escale dans cet État avant qu'il ne soit totalement rayé de la carte.

Et il serait difficile de leur en vouloir. Car en matière d'exotisme, cet archipel en a plus qu'à revendre avec ses cinq atolls et quatre îles, ses plages tantôt de sable, tantôt de corail, ses festins de poissons, de palourdes ou de crabes, ses palmiers appelant l'océan, ses femmes aux couronnes de fleurs de frangipanier, sa température se promenant annuellement entre 29 et 32 degrés (à l'ombre, s'entend) et son éloignement qui permet à l'endroit d'être facilement qualifié de bout du monde. Un bout du monde, d'ailleurs, où, l'an dernier, à peine deux Canadiens se sont aventurés, selon les statistiques officielles du ministère du Tourisme de Tuvalu — qui se résume à un bureau avec un ordinateur. Contre 37 Japonais et 27 Américains.

La chose est facile à comprendre. Éloigné et épargné par le tourisme de masse, Tuvalu fait partie de ces coins du globe qui se font farouches et qui aiment forcément se faire désirer. Trois avions par semaine (dimanche, lundi et jeudi) permettent en effet de s'y rendre, au départ de Fidji seulement, où, là encore, un changement d'aéroport (à trois heures et demie de route) est nécessaire entre Nadi, la ville qui reçoit les vols internationaux, et Suva, la capitale de Fidji, d'où partent les nombreux avions d'une trentaine de places à peine desservant les nombreuses îles du Pacifique.

Un incroyable périple, souvent retardé à cause du temps ou de la condition technique de l'avion, commençant aussi aux aurores mais qui permet au final d'arriver dans ce cul-de-sac aéroportuaire où le dépaysement est garanti.

Au premier contact, le ton est très vite donné: vu du ciel, passé une barrière de corail, le pays se dévoile au loin avec son atoll, son lagon bleu et son bout de terre étroit composant l'île principale, sur lequel les Américains ont construit lors de la Deuxième Guerre mondiale une piste d'atterrissage aujourd'hui connue sous le nom d'aéroport international de Funafuti (la capitale de Tuvalu).

Aéroport composé d'une unique maison de bois dans laquelle l'officier de l'immigration — que l'on va par la suite croiser une trentaine de fois dans l'île — se charge de mettre un tampon dans le passeport, de décharger et contrôler les bagages et d'orienter les palagi (prononcer «palagni», hommes et femmes blancs en tuvaluan) vers l'un des trois seuls hôtels de ce grand village où vivent près de la moitié des Tuvaluans; les autres étant répartis sur sept autres îles ou chapelets d'îles habitables des neuf qui composent le pays.

La formalité d'entrée, sous le regard intrigué des curieux guettant chaque semaine le bref passage des avions d'Air Fidji, est pour une fois amusante. Tout comme le sera par la suite le quotidien partagé avec les habitants de ce pays oublié du reste du monde, dont l'existence se fait pourtant sentir chaque jour à l'échelle internationale... virtuellement, sur Internet.

Pause. Explication: le «.tv» qui termine parfois quelques adresses sur le Web appartient en effet à Tuvalu. Le pays a vendu l'exploitation de ce suffixe, en 2000, à une entreprise canadienne contre une enveloppe de 50 millions de dollars. Mais à ce jour, à peine 14 millions ont été perçus par le gouvernement de Tuvalu, qui reconnaît aujourd'hui s'être fait pacifiquement flouer dans cette transaction.

N'empêche, cette bouffée d'air frais monétaire, dans ce pays, l'un des plus pauvres du globe, sans ressources, qui ne vit que de l'aide internationale, de l'argent de sa diaspora et de la vente d'une poignée de droits de pêche, a permis la construction d'une route, surnommée là-bas la «route .tv» et qui parcourt l'île principale de Funafuti du nord au sud. En mobylette, le moyen de transport à préconiser, à peine une petite demi-heure suffit pour arpenter sans se presser ses huit kilomètres. Un grain de sable dans une semaine de vacances qui laisse ainsi bien du temps devant soi pour s'adapter à la vie de l'atoll.

«Ici, tout est simple, calme et sécuritaire», résume Vasemaca Saukuru, une Fidjienne qui gère le Filamona Lodge, hôtel jouxtant la piste d'atterrissage de l'aéroport qui offre, contre 55 $ australiens (la monnaie nationale de Tuvalu), un confort rustique qui n'est pas sans rappeler, avec ses murs en carton, ses meubles en mélamine et ses fenêtres ouvrant sur... la salle de bains, l'absence de charme des chalets de mononcle au bord d'un des nombreux lacs Rond du Québec (ou lac aux Renards). «Et comme il fait toujours chaud, ajoute-elle tout en se passant une serviette humide sur le visage, il faut forcément s'adapter à l'heure de Tuvalu.»

Le goût des îles

«L'heure de Tuvalu»! L'expression fait sourire, mais son adaptation se fait très rapidement avec des cafés du matin s'éternisant sur la terrasse ombragée du Kai Restaurant, afin de prévenir la sudation, et des contemplations de l'éternité turquoise assis sous un palmier, des contemplations qui, elles aussi, deviennent salvatrices. Tout comme, d'ailleurs, les passages furtifs à l'épicerie du coin pour se ravitailler en eau.

À travers ce programme chargé, les baignades répétées dans le lagon au côté des Tuvaluans, mais surtout au lever du jour ou au coucher du soleil, quand la chaleur commence à enlever son emprise sur les épaules, s'avèrent également incontournables. Histoire de se donner l'impression d'être en harmonie avec cette «île au large de nulle part», comme l'a chanté à une autre époque et pour d'autres lieux Jacques Brel.

Les palagi les plus téméraires se laisseront sans doute séduire par une balade en bateau à la découverte des nombreuses îles formant l'atoll de Funafuti. Avec, en prime, une plongée en apnée dans la réserve naturelle du pays et une dégustation de noix de coco fraîchement coupée sur l'île habitée de Funafala. Quant à la rencontre des autres habitants de l'archipel vivant sur les autres atolls, un bon mois de vacances dans ce grand village est toutefois nécessaire. Tout comme une bonne dose de patience et de flexibilité, le service de navette maritime étant plus qu'aléatoire et les autres composantes insulaires du pays étant fortement éloignées les unes des autres.

Avec un nombre restreint de touristes, des moyens financiers plus que limités et des ressources naturelles quasi nulles, Tuvalu n'a par conséquent que très peu à leur offrir. Pas de grand hôtel luxueux avec piscine, pas d'épicerie fine, pas de téléphone dans les chambres, pas de télévision, pas de fruits exotiques, pas de variété dans les supermarchés, pas de centre de plongée... Juste un art de vivre conjugué au temps de la lenteur qui se distille au gré des siestes et des bières partagées avec les habitants du coin. Surtout le vendredi soir, jour où les mâles du pays s'adonnent au sport national de Tuvalu: le calage d'une quantité industrielle de Victoria Bitter (VB, pour les intimes), nectar de houblon de mauvaise qualité affichant sur l'étiquette «fièrement Australien», jusqu'à ce que perte de conscience s'ensuive. «C'est pour cela qu'il faut être prudent sur la route ce soir-là», lance Ron Schauer, un marin partageant les mêmes origines que cette bière et qui travaille depuis un an là-bas.

Le conseil est valable aussi pour le samedi soir mais reste par ailleurs totalement inapproprié à l'heure des repas pris dans la poignée de restaurants que comprend le pays et qui, eux, contrairement à l'alcoolisme local, ne font peser aucun risque sur la santé gastrique des voyageurs. Au menu: poisson, porc ou poulet grillé accompagné de riz, de frites ou de nouilles composent le régime quotidien des habitants comme des touristes.

Tuvalu mange en effet le peu qu'il produit ou qu'il trouve dans l'océan Pacifique et un assortiment restreint de produits australiens et neo-zélandais qu'un cargo mensuel veut bien y déposer. Avec un corollaire difficile à éviter: tout, sur ce bout de terre arrosé par le soleil du Pacifique sud, coûte cher. Mais c'est sans doute le prix à payer pour faire prendre l'air à son goût de l'originalité... et l'affirmer à ses amis au passage en envoyant une carte postale (le choix se limite à deux images) d'un des États le plus méconnus du monde.

En vrac
- La vue imprenable sur le lagon de Funafuti se trouve au Vaiaku Lagi Hotel, construit par les Taïwanais en 1993. Au programme: un confort presque à l'occidentale contre 88 $ australiens par nuit. Pour 33 $ de moins, le Filamona Lodge propose quant à lui une vue tout aussi imprenable... sur la piste d'atterrissage et sur la génératrice qui alimente le pays en électricité. Le forfait comprend aussi un accueil chaleureux, un bon restaurant et les sourires de Fili et de Salina. Dans les deux cas, l'eau douce demeure toutefois un problème à l'heure de la douche, comme partout ailleurs au pays. Tuvalu est en effet dépendant de la pluie pour mettre la main sur cette ressource vitale, à utiliser, donc, avec sagesse.
- Archipel à l'allure paradisiaque, Tuvalu n'a paradoxalement que peu de fruits qui poussent sur son territoire. Et la poignée de bananes, tout comme les noix de coco, sont le privilège des Tuvaluans qui, faute d'autres richesses, les gardent jalousement pour eux. Conséquence: pour sa dose de vitamines, le voyageurs doit se contenter des jus d'orange sucrés que l'on croise parfois à l'épicerie, ou des confitures de fraises, bleuets et framboises. Et impossible d'apporter sa propre réserve de mangues ou de bananes de Fidji, le gouvernement interdisant toute importation de fruits, légumes ou viandes, pour ne pas faire naître des maladies qui existent ailleurs.
- Au bout du monde, Tuvalu est aussi partiellement coupé du monde, faisant de ce pays un endroit idéal pour faire le vide. En janvier dernier, toutefois, deux Australiens étaient de passage à Funafuti pour évaluer l'implantation de la première station de télévision à Tuvalu. D'ici la fin de l'année, le pays devrait donc pouvoir diffuser des nouvelles locales mais aussi retransmettre les programmes d'ABC (la Société Radio-Canada d'Australie) et même de... CNN. Autre moyen de communication: Internet, qui est accessible contre une bonne poignée de dollars dans l'un des deux cafés dédiés à ce réseau mondial sur l'île principale. La connexion est étonnamment très fiable et rapide, ce qui s'explique sans doute par le nombre de personnes branchées sur le câble: 87 abonnés au total, selon les chiffres officiels. Les communications téléphoniques vers l'extérieur sont quant à elles franchement aléatoires. Voire impossibles pendant plusieurs jours d'affilée.
- Tuvalu n'a rien de spécial pour accueillir les touristes mais Eti Esela, un vieux marin tuvaluan, sait quand même bien les recevoir. L'homme est à rencontrer (on le croise généralement en train de rigoler devant une enième bière, le soir, au bar de l'hôtel Vaiaku Lagi) en raison de sa connaissance intime du pays et de ses habitants mais surtout de sa capacité à organiser en un clin d'oeil une balade en bateau autour de l'atoll, un barbecue au bord de l'eau ou une visite de l'école maritime. Il sait aussi très bien comment trouver des crabes ou mettre la main sur une bouteille de Kava, l'alcool local à base de noix de coco que les Tuvaluans se gardent bien de vendre dans leur supermarché.
- Avec une température constante, Tuvalu ne change pas souvent de visage. Sauf pendant les grandes marées (février) où les Tuvaluans se retrouvent à plusieurs endroits de l'archipel les pieds dans l'eau, et lors de la saison des cyclones (de février à avril) où quelques bouts d'île partent parfois au vent. L'automne, l'été et l'hiver restent donc des saisons propices pour faire la connaissance de cet endroit unique qui affiche d'ailleurs officiellement ses charmes sur Internet: www.tuvaluislands.com.