En ligne avec la nature

Photo Gary Lawrence - La pêche, activité contemplative par excellence…
Photo: Photo Gary Lawrence - La pêche, activité contemplative par excellence…

En avril, ne te découvre pas d'un fil, fût-il de pêche, mais en mai, fais ce qu'il te plaît. Car c'est au cours du prochain mois que s'entame la nouvelle saison de pêche. Si vous n'avez pas réservé votre place, il est grand temps d'y songer; sinon, il pourrait vous en coûter le frai...

Un soir de juin. C'est le calme plat sur le lac Lelat. L'eau noire a avalé les dernières lueurs de la brunante et la surface de l'onde est lisse et luisante comme une plaque d'obsidienne. Puis, tout à coup, un cri à la fois mélodieux et lancinant déchire le mutisme ambiant, avant que son écho résonne sur les murs de l'horizon: c'est le huard, fier seigneur de ce fief sauvage, qui vient d'asseoir sa légitimité et qui prend maintenant son envol en clapotant ferme.

Plus tard, quand la fraîche aura nimbé la nappe sombre, le lac frémira une dernière fois pour s'envelopper sous un écran de brume que seule éclairera la lune, comme si les fluides lacustres avaient soupiré le peu de chaleur que contenaient leurs humeurs. Tandis que notre barque rampe sur l'étale du lac, un concerto pour batraciens en croâ mineur s'entame. Nous rentrons bredouilles mais enivrés par l'essence des lieux.

- Alors, ç'a mordu?

- Mordu? Euh... Non, pas vraiment. En fait, nous n'avons même pas essayé de tremper notre ligne...

Pour beaucoup de Québécois, la pêche n'est qu'un prétexte. Prétexte pour prendre une bouffée de mâlitude loin de la smala; prétexte pour pécher par excès d'ablutions qui serait contraire à la bienséance familiale; ou, à l'inverse, prétexte pour se retrouver avec les siens avant de devenir complètement décérébré dans un monde de plus en plus aliénant. Mais par-dessus tout, la pêche permet de vivre la détente à oxygène en flirtant avec le fond des bois et des lacs: qu'importe le poisson, pourvu qu'il y ait l'ivresse... de la nature.

Qu'on s'y adonne du haut d'un pont, d'un quai, d'une chaloupe ou les deux pieds plantés dans la vase jusqu'au péroné, la pêche fait partie des meubles au Québec. Pourtant, le taux de fréquentation surnage, voire tend à piquer vers le fond depuis peu. Même si plus de 800 000 Québécois mouillent toujours annuellement leur filin pour dégoter un filon de poiscaille, ils étaient plus de 1,2 million il y a une quinzaine d'années.

Les raisons évoquées pour expliquer ce déclin sont nombreuses: vieillissement de la population, augmentation des familles monoparentales, immigration en provenance de pays où la pêche ne fait pas partie des us et coutumes, désaffection des jeunes, qui sont davantage enclins à découvrir la forêt à vélo et les lacs en kayak, ou qui préfèrent carrément vivre dans un monde virtuel de poissons numériques.

Leurres de vérité

Heureusement, il existe encore des purs et durs de l'hameçon qui apprécient toujours se battre en duel avec un doré, étudier l'habitus de l'omble de fontaine pour mieux le ferrer, tendre une perche aux achigans et repérer les poissons les plus retors.

De ce nombre, le pêcheur à la mouche compte parmi les plus nobles représentants de l'homo peccatoris. Plus sportif que contemplatif, il refuse de devenir une patate de chaloupe et manie sa canne avec grâce dans une sorte d'agréable ballet aérien. Dans sa lente gestuelle, il flagelle les airs et pince la surface de l'onde à l'aide de son grand fouet sur lequel se reflètent les derniers rayons du couchant. Rien qu'à le regarder, on se sent apaisé.

Activité conviviale qui nivelle toutes les classes, la pêche permet aussi, en tout état de cause, de s'abandonner à tant de petits plaisirs masculins démodés: écouter son poil de barbe pousser, assumer enfin son bide et se visser une casquette sur la tête le vendredi pour ne la dévisser que le dimanche. En prime, elle permet de cultiver sa patience et d'apprendre à ne pas avoir d'attentes. Pêche et bouddhisme, même combat?

Mieux: dans certains cas, la pêche donne la chance de décrocher de faramineux contrats tout en discutant de l'à-propos d'étamper ad nauseam des mots insensés comme «Canada» sur le moindre événement de village d'arrière-zone, et de se faire des amis pour la vie... ou presque.

Mais foin de tant de basses considérations, qui dénaturent indûment la pureté de l'acte de pêche. Car, après tout, celui-ci ne permet-il pas d'être en union spirituelle avec une communauté d'êtres vivants qui peuplaient déjà la Terre au temps des âges farouches?

Au-delà du reel

Dans le film Altered States (Au-delà du réel), le Dr Edward Jessup, campé par William Hurt, cherche à remonter le cours de l'humanité en parcourant les méandres de son cerveau. Selon lui, tout homme porte en lui la mémoire collective du genre humain, jusqu'à l'époque de ses ancêtres les plus éloignés.

Pour arriver à ses fins et farfouiller dans le disque dur universel de son cortex cérébral, le Dr Jessup s'enferme dans un caisson d'isolation sensorielle où il se laisser flotter sur une solution aqueuse après s'être gavé de peyotl, une plante qui permet d'ouvrir les portes de la perception. Puis le scientifique se met à parcourir ses propres circonvolutions pour se rendre si loin au coeur du passé humain qu'il se transforme bientôt en une sorte de pithécanthrope, celui-là même qui serait enfoui en chacun de nous.

Dans une certaine mesure, il arrive parfois que l'homo sapiens qui participe à un week-end de pêche vive une semblable expérience. Ainsi, après s'être isolé au fond des bois, le pêcheur se laisse porter sur les eaux d'un lac et s'imbibe allègrement de substances euphorisantes pour ensuite explorer les tréfonds de son for intérieur et ultimement se transformer en une sorte de bête primitive.

Témoin en est cet extrait sonore d'un échange entre cinq pêcheurs, capté grâce à des micros en reel audio cachés dans les moulinets de leurs cannes à pêche, lors d'un fort agréable week-end dans la réserve Papineau-Labelle, en Outaouais. Les protagonistes sont tous de jeunes mâles matures, en santé et génétiquement non modifiés.

Pour permettre au commun des mortels de suivre leur conversation, nous avons eu recours à un système de traduction simultanée, dont la transcription apparaît en italique. Soulignons que l'un des pêcheurs — appelons-le Oruk pour protéger son identité — n'était jamais allé à la pêche, malgré ses 37 ans.

À l'arrivée

-Humph! (Mazette! Quel beau lac! Et en plus, il est à nous tout seuls? Je ne savais pas que c'était encore possible au Québec!)

-Glub, Oruk. Plouf? (Hé oui, Oruk. Alors, on la met à l'eau, la chaloupe?)

-Gasp! (Bien sûr. Dis donc, t'as une jolie canne... Ça doit valoir dans les 1300 $? Tu t'en paies, du luxe.)

-Janlaflurh... (Es-tu fou ! C'est un cadeau d'un bon ami à moi.)

-Gniiîîîiiik? (Dites, est-ce bien ainsi qu'on enfile l'hameçon dans le ver?)

-Meuh! (Bien sûr, Oruk! D'où sors-tu donc?)

-Pffffff... (Ben, c'est ma première partie de pêche.)

-Dukon! (Honte sur toi! Même Jean Charest sait comment pêcher: il l'a déjà fait avec Bush père)!

-GnapGnap (En tout cas, ça mord déjà sur sa ligne!)

-Pouinpouinpouinpouin (Encore un crapet soleil. Laisse tomber, Oruk.)

-Flouk! (D'accord, je le rejette à l'eau.)

-JlooooÖp! (Attention, cette fois, c'est un bon!)

-Yep! (Ça ne fait pas l'omble d'un doute.)

-Yesereebob ! (Jolie prise!)

-Vroum? (Ouaip! On rentre au bercail pour se la farcir?)

Autour du feu

-Mmmmmm (On la grille ou on la frit, la truite?)

-SqiîîÎîîikk (Ben d'abord, faudrait l'éviscérer.)

-Rogntudjuuû! (D'accord, j'ai compris, c'est moi qui m'y colle.)

-Hinhinhin... (Touladi bouffi.)

-Fizzzzzz (Dites donc, ça cuit bien, ce feu.)

-Oink (Ouaip. Et on se gave comme des oies.)

-Iglouiglou (Moi, je prendrais bien une autre petite bière. Tu en veux une?)

-PrûûûÛt (Non merci, ça me donne des ballonnements.)

-Scrogneugneu (Bon, on se fait un petit poker, maintenant?)

-Bof, Zzzzzzz (Jouez aux cartes si ça vous chante, moi, je vais me coucher: demain, je dois rentrer tôt.)

Épilogue (de retour

à la maison)

-Alors, tu as pensé à moi ce week-end?

-Mais tu sais bien que oui, chérie...

-Et ç'a mordu?

-Euh... Oui, oui, j'ai eu de grosses prises. Mais je ne les recevrai qu'au cours des prochains mois.

-Ah bon. Et tu as vu des huards?

-Pas un seul. Mais rassure-toi, je vais en voir plusieurs centaines de milliers sous peu...

En vrac

- Au Québec, il est possible de pêcher en pourvoirie, dans les ZEC et les centres récréotouristiques, mais aussi sur son propre lac, sans voir débarquer des contingents d'autres taquineurs de poissons, dans de nombreux parcs et réserves fauniques gérés par la SEPAQ. Il en va ainsi des réserves fauniques de Portneuf, Papineau-Labelle, Rimouski et Mastigouche, ainsi que des parcs nationaux des Laurentides, des Grands-Jardins, du Mont-Tremblant et de la Jacques-Cartier, pour ne nommer que ceux-là. Pour ce faire, il faut cependant s'y prendre tôt et privilégier les petits lacs. 1 800 665-6527, www.sepaq.com.

- Certains établissements privés permettent aussi de vivre une expérience de pêche loin de toute fréquentation humaine, sans avoir à partager son lac avec d'autres pêcheurs. Dans la catégorie grand luxe, il en va par exemple ainsi du Fairmont Kenauk, en Outaouais. Situés sur un vaste domaine, les chalets bénéficient notamment des services de cuisine du Fairmont Château Montebello attenant. 1 800 257-7544, www.fairmont.com.

- Pour les dilettantes du moulinet, la SEPAQ propose des forfaits d'initiation à la pêche, comme «L'école buissonnière», dans le secteur Croche-McCormick de la réserve faunique des Laurentides. Pour 279 $ (deux nuits) ou 389 $ (trois nuits) par personne, les néophytes ont droit à l'hébergement dans un camp de pêche, aux droits d'accès, à l'équipement, à une chaloupe avec moteur et essence, aux services d'un guide, à l'éviscération et l'entreposage des captures ainsi qu'à un cours sur le b.a.-ba de la pêche. De son côté, le programme «Pêche en herbe» vise à inciter les jeunes à s'intéresser à mouiller leur ligne en organisant des journées d'initiation à la pêche. 1 877 639-0742, www.fondationdelafaune.qc.ca.

- Pour la sixième année, la Fête de la pêche permettra à quiconque de pêcher gratuitement dans la plupart des plans d'eau du Québec du 10 au 12 juin prochains. Institué afin d'inciter les gens à découvrir les joies de cette activité, cette fête donne lieu à moult activités et à tout plein de festivités. www.fetedelapeche.gouv.qc.ca.

- Même si plus des deux tiers des pêcheurs québécois sont formés d'hommes, les femmes ont aussi droit au chapitre. Pour les inciter à enfiler leurs bottes de caoutchouc et apprendre à transpercer un ver à mains nues sans utiliser une pince à cils, la Fédération québécoise de la faune, Via Rail et la pourvoirie La Seigneurie du Triton, en Haute-Maurice, organisent depuis quelques années l'activité «Fauniquement femme». Cet été, celle-ci aura lieu les 15, 16 et 17 juillet ainsi que les 5, 6, et 7 août. 1 888 523-2863, www.fqf.qc.ca.

- À emporter dans sa chaloupe: une caisse de Rescousse ou d'Escousse, deux bières dont la vente entraîne le versement d'une redevance à la Fondation de la faune du Québec. Les fonds recueillis servent à financer des activités qui visent à faciliter le rétablissement d'espèces animales dont la situation est critique. Disponibles uniquement à la SAQ. www.rescousse.org.

- À se procurer, pour les débutants: 100 trucs et secrets de pêche, par Daniel Cousineau et Alain Demers, Éditions du Trécarré, 144 pages. 19,95 $.

- Permis, lois, règlements sur la pêche: ministère des Ressources naturelles et de la Faune, 1 866 248-6936, www.mrnf.gouv.qc.ca.

- Fédération des pourvoiries du Québec: 1 800 567-9009, www.fpq.com.

- Fédération québécoise des gestionnaires de ZEC: www.zecquebec.com.

- Magazine Aventure Chasse et Pêche: www.aventure-chasse-peche.com.

- Québec Pêche (site sur la pêche sportive): www.quebecpeche.com.

ghibou@sympatico.ca
3 commentaires
  • Richard Lavigne - Inscrit 16 avril 2005 06 h 18

    Le retour à la nature

    Il y a bien longtemps, mon père et moi étions toujours à la pêche à gué, au quai ou dans sa verchère.

    Il suffisait que ma mère me demande d'aller chercher du poisson que tout de suite après l'école ou de retour avec les amis en forêt que je prenais les lignes ou la grande canne de bambou pour aller chercher le poisson.

    La rivière Des Milles-Îles nous offrait, le doré, l'achigan, la perchaude, le brochet et autres poissons en saison.

    Maintenant que je suis en semi-retraite et avec peu de responsabilités, j'ai planifié que pour rester en santé, il faut bouger.

    Après la vie de mon vieux pékinois Charlot, je me suis acheté 2 cockers anglais, Virgule et Victoire et je marche, tous les jours et souvent en forêt avec mes amies.

    Je me suis acheté une tente-roulotte et ai décidé de partir 3 jours par semaine durant la saison de pêche et de chasse aux petis gibiers car j'entraîne quotidiennement mes chiens pour en faire de bons chasseurs et surtout les meilleurs amis.

    HÉLAS, au Québec, oû peut on aller à la pêche, en camping avec ces deux amis?

    La SEPAQ m'informait à l'hiver, qu'il y a quelques réserves fauniques oû je pouvais réserver.

    À trois heures maximum de Laval pour les grandes fins de semaine, j'avais pensé au camping du Lac Joinville de la réserve Papineau-Labelle mais, mauvaise nouvelle, quelqu'un a décidé que cette année, il n'y avait pas de chiens acceptés à ce camping pour tente-roulotte, le seul de la réserve.

    J'ose croire que le peu d'endroits au SEPAQ pour la pêche, le camping avec tente-roulotte, avec ou sans service, demeureront afin que je puisse enfin profiter de ce retour à la nature.

    Pourtant, lors d'un dernier Salon, les représentants des États du nord des États-Unis confirmaient par brochures et par communication que les chiens sont bienvenus chez eux et l'Ontario me confirme de très nombreux endroits.

    Sommes nous rendu au Québec à fuir les animaux, à ramasser les crottes d'orignaux, de chevreuils, d'écureuils, d'oiseaux pour redéfinir ce qu'est la loi de la nature?

  • pierre beliveau - Inscrit 16 avril 2005 12 h 54

    Merci

    Merci beaucoup pour ce tres bel article sur la pêche. Merci aussi pour avoir indiqué l'url de mon site de pêche préféré www.quebecpeche.com

  • robert tremblay - Inscrit 16 février 2006 17 h 14

    Je suis donc je pêche

    J'aime la pêche pour les moments de grâce qu'elle procure. Ces instants où l'esprit s'échappe au moment même où la mouche se dépose tout doucement sur la surface de l'eau.

    Parfois je vois des ours parfois un lynx nage devant moi sans même me prêter attention. Je suis statufié le corps immergé jusqu'à la taille dans la rivière Rimouski. Les aigles au dessus de ma tête ne m'impressionnent plus; tout mon être se porte sur ce petit bouillon quasi indétectable que je viens d,apercevoir non loin de ma flottante de belle mouche. Il tombe des clous, le vent déracine les arbres...

    Je me bats pour que toujours la mouche fende l'air au bout de ce fouet que je manie depuis tant d'années sans prétendre le bien maîtriser. Je ne veux pas devenir un maître de la pêche , je veux toujours me dire demain ce sera encore mieux.

    Les coyotes hurlent à la lune..je m'arrache le soir venu à cette rivière qui me retient jusqu'à rendre les miens jaloux et inquiets.

    La pêche c'est cela comme une femme que je pleure quand il me faut la quitter.

    Je n'ai pas peur des ours et même pas des cougars qui sont revenus dans les parages. Je suis un pêcheur et rien de mauvais ne peut m'arriver car la rivière me protège. Les pêcheurs parlent peu; ils rêvent toujours.

    Robert Tremblay
    Rimouski