Madrid, la grande dame d’Espagne

Gary Lawrence
Collaboration spéciale
L’Arco de Cuchilleros, qui donne sur la Plaza Mayor
Photo: Gary Lawrence L’Arco de Cuchilleros, qui donne sur la Plaza Mayor

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Célébrée par Almodóvar, redécouverte grâce à la série La maison de papier, l’élégante Madrid demeure trop souvent dans l’ombre de ces vedettes que sont Barcelone, Séville et Grenade. Et pourtant…

Du haut de l’Azotea, bar-terrasse de l’immeuble duCirculo de Bellas Artes,on mesure toute l’ampleur de Madrid.Autour de la statue de l’impassible déesse Minerve, la ville se déploie : vers l’est, l’immense et bucolique parc du Buen Retiro, poumon vert de la ville ; vers l’ouest, l’impérial barrio Los Austrias, cette Madrid des Habsbourg qui ont régné deux siècles sur l’Espagne ; tout en bas, la Gran Via, qui se prend ici pour un boulevard parisien avec ses immeubles Belle Époque, là pour le NewYork des années 1900, avec ses mini-gratte-ciel néoclassiques.

Capitale de l’Espagne depuis 1561, après qu’on y a transféré le pouvoir depuis Tolède, Madrid multiplie les ambiances et les ambivalences. Au fil du temps, elle s’est cristallisée en plusieurs quartiers-villages à l’identité bien propre ; autant de petits mondes auxquels on accède, parfois en changeant simplement de trottoir.

Entre les ruelles médiévales de La Latina et l’élégance huppée de Salamanca, le chic et gai barrio Chueca réussit à demeurer aussi festif que branché. Tout juste à l’ouest, le très décontracté Malasaña fait perdurer l’esprit de la Movida — cette Renaissance culturelle qui suivit la mort de Franco, en 1975 — en soignant son côté alternatif, bohème et rebelle.

Tandis que le cosmopolite Lavapiés se targue toujours d’être le siège de l’âme des vrais Madrilènes — même s’il est de plus en plus bobo —, le barrio de Las Letras multiplie les façades vernissées et rappelle qu’il a abrité le poète Lope de Vega et Cervantès, dont on voit encore la maison à l’angle des calles de Cervantès et del Leon — et ce n’est pas une illusion.

Non loin de là, les nobles devantures richement ornées de la Plaza Mayor ont tout vu de Madrid, des exécutions de l’Inquisition aux couronnements, en passant par les corridas qui s’y tenaient jadis. Mais on ne songe jamais à ces fantômes du passé en entendant les glaçons s’entrechoquer dans les pichets à sangria sur les dizaines de terrasses égayées qui jouxtent les arches de l’un des coeurs historiques de Madrid. Dans ce barrio comme dans les autres, la Cité royale vit d’abord ici et maintenant.

Une ville en mouvement

 

Modérément animée le matin, plutôt assoupie l’après-midi, Madrid renaît à l’approche du coucher du soleil. Tout le monde prend alors part au grand rituel quotidien de La Marcha, où des marées humaines déferlent dans tout ce que compte la ville comme trottoirs et rues piétonnières, formant dans les nombreuses plazas d’exaltants embouteillages vivants.

Où vont tous ces gens ? Se délier les jambes, prendre le pouls de la ciudad et, surtout, investir les tascas (bars à tapas), bodegas (restos-bars à vins) et autres tables qui pullulent à Madrid. Le choix est vaste entre les ravissantes halles de fer et de verre du Mercado San Miguel et le plus vieux restaurant du monde, Sobrino de Botin, qui sert son fameux cochinillo (cochon de lait) depuis 1725.

Photo: Gary Lawrence Le Palacio de Cristal, situé au cœur du parc du Buen Retiro

Même si la « plus espagnole des villes d’Espagne » ne dispose pas d’immeubles ou de sites emblématiques, comme l’Alhambra de Grenade ou la Sagrada Familia de Barcelone, elle forme un ensemble monumental particulièrement agréable à parcourir, avec quelques points d’orgue comme la Plaza de Oriente, où se déploient le Teatro Real (l’opéra), la cathédrale de la Almudena et le Palacio Real.

Sorte de Versailles madrilène, le palais royal éblouit autant de l’extérieur — surtout quand le soleil l’irradie — que de l’intérieur, avec les 50 fastueuses pièces (sur 2800 !) accessibles au public. Une de ses ailes abrite la Real Armeria, où des dizaines d’armures sont déployées dans une vaste salle, comme sur un champ de bataille. Au sous-sol, la sinistre aura des épées des conquistadors Pizarro et Cortès semble luire derrière une vitrine.

Des musées d’exception

À l’autre bout de la ville, sur les 2 km du Paseo del Arte (promenade de l’Art) encensé par l’UNESCO, trois des plus grands établissements muséaux du monde se côtoient, dont le Thyssen-Bornemisza avec ses 1000 tableaux couvrant tous les grands noms de l’histoire de la peinture.

La vedette muséale madrilène demeure cependant le Prado, qui donne droit à un fabuleux survol de grands maîtres européens en 3000 tableaux, dont ceux de Vélasquez. Entre autres chefs-d’oeuvre, ce musée abrite l’incroyable Jardin des délices de Jérôme Bosch — véritable surréaliste avant l’heure, au XVe siècle — et les troublantes Pinturas negras (Peintures noires) de Goya, qui rappellent la période la plus sombre d’un peintre qui l’était particulièrement.

Autre arrêt muséal obligé, le Centro de Arte Reina Sofia, qui regorge d’oeuvres d’artistes du XXe siècle, de Kandinsky à Francis Bacon, en passant par Henry Moore et Dali. C’est cependant Picasso qui vole la vedette avec son illustre et immense Guernica, apothéose cubiste du maître dénonçant les 2000 morts de la ville basque de Gernika, en 1937, gracieuseté de Franco.

Dehors, à quelques centaines de mètres, les oliviers et les cyprès du Bosque de los Ausentes (le bois des Absents) évoquent quant à eux les 191 victimes de l’attentat islamiste de la gare d’Atocha, en 2004. Après la dictature d’El Caudillo, les Madrilènes n’auraient-ils donc jamais la paix ?

Heureusement, quelques pas de plus dans le parc du Buen Retiro mènent au gracieux Palacio de Cristal, chef-d’oeuvre translucide de fer, de verre et de légèreté, déposé placidement aux abords d’un étang. Comme pour rappeler à qui veut l’entendre qu’à chaque part d’ombre correspond toujours la lumière.

À savoir

De mai à octobre, Air Transat relie Montréal à Madrid sans escale, jusqu’à trois fois par semaine.

À voir cet automne

 

Du 21 au 23 octobre, l’événement Madrid otra Mirada permettra d’accéder gratuitement à une centaine de sites emblématiques de la ville fermés au public le reste de l’année.

À compter du 25 octobre, l’exposition Le portrait espagnol, du Greco à Picasso soulignera le cinquantième anniversaire du décès de l’auteur de Guernica, au Prado.

À lire

 

Madrid en quelques jours, Lonely Planet, 2021 (en français) ; Castille, Madrid, Le Routard, 2022-2023.

Avant de partir

 

Remplir le formulaire du site du ministère espagnol de la Santé.

 

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