Tourisme - L'Amérique des extrêmes

Photos: Alec Castonguay Le Devoir
Photo: Photos: Alec Castonguay Le Devoir

Il y a de ces road trips qu'il faut faire et qui marquent à vie. Franchir le désert de l'Arizona parsemé de ses roulottes de cow-boys perdues dans l'horizon chauffé à blanc; garder un oeil sur la température du moteur pour s'assurer que la voiture ne succombe pas aux 40 °C qui sévissent; parler de la vie et de notre rapport aux États-Unis; partir de Las Vegas, cet aboutissement de notre société de consommation, pour se rendre au Grand Canyon, l'ultime paysage de fin du monde. Étrange sentiment d'un voyage aux extrêmes.

Nous avons choisi la pire date pour s'éclater dans le désert du Nevada et de l'Arizona. En août, si Las Vegas le pouvait, elle-même s'endormirait à l'ombre d'un palmier en attendant que cette période de canicule s'achève aux alentours de septembre. Mais la «ville du vice» ne peut pas fermer l'oeil, température au zénith ou pas. Partout, ça grouille, ça bouille, ça fête, ça bat la mesure et la démesure, peu importe le soleil de plomb qui fait grimper le mercure à 40 degrés.

Le soir, c'est aussi suffocant que le jour, alors que les édifices de Vegas recrachent la chaleur emmagasinée l'après-midi. À la maison, mettez votre four à 425 degrés pendant dix minutes et ouvrez-le en approchant votre visage: c'est Vegas la deuxième semaine d'août. Au moins, le climat est sec comme le désert qui l'entoure, ce qui rend les heures supportables.

Mais forcément, il y a moins de touristes, ce qui comporte des avantages. Les trottoirs sont moins encombrés — je dis «moins» car, dans une cité qui accueille 36 millions de touristes par année, il y a toujours du monde partout —, les tarifs chutent, la bagarre pour dénicher une place dans les restos à la mode est moins rude, le service est plus courtois, moins pressé, etc. Quelques grands spectacles font relâche une partie du mois — comme celui de notre Céline nationale — alors que les billets pour ceux qui courent toujours, à l'image du Cirque du Soleil, sont plus faciles à trouver.

N'empêche, l'impossibilité de toucher une rampe d'escalier extérieure pour cause de brûlure au deuxième degré alimente une saine réflexion chez le vacancier qui a choisi Vegas comme point de chute: où pourrait-il faire plus frais?

Direction Grand Canyon

La réponse se trouve à cinq heures de voiture vers l'est. C'est qu'en plus d'être magnifique et intrigant, le Grand Canyon possède cette qualité tant recherchée par ceux qui souffrent de coups de chaleur: il est situé au centre d'un microclimat qui fait dégringoler le mercure de dix degrés sans crier gare.

Mais avant de s'y rendre (et c'est la bonne nouvelle du jour, non commanditée par une compagnie de bolides), il faut parcourir une partie du désert du Nevada avant d'enfiler celui de l'Arizona. Ne faisant ni une ni deux, les quatre compères que nous sommes débarquons chez un loueur de voitures, question de dépenser une partie du nôtre. Une Kia avec air climatisé fera l'affaire.

La carte routière dépliée sur le capot, le litre d'eau d'hydratation jamais loin, nous étudions le trajet. D'abord, sortir de Vegas, puis prendre l'autoroute 93 en direction de Phoenix et dépasser Hoover Dam, le grand barrage du centre des États-Unis qui alimente Vegas et les environs en électricité tout en contrôlant le niveau d'eau disponible pour l'assoiffée insatiable qu'est la ville du jeu.

Ensuite, l'autoroute 40 — sans passer par Trois-Rivières — jusqu'au village de Williams, sorte de porte d'entrée avant le grand parc national. De là, où on peut trouver des motels à prix abordable, contrairement aux chambres tout à côté du gros trou, il reste environ 45 minutes jusqu'au Grand Canyon.

Hoover Dam, ou la déception d'un Québécois

Premier arrêt, séparation entre le Nevada et l'Arizona oblige, Hoover Dam se veut une attraction touristique. Il faut bien préciser «se veut» car, pour le Québécois bâtisseur de barrages, il n'y a pas de quoi développer un complexe d'infériorité. Si ce n'est que la grande construction est nichée entre des crevasses impressionnantes, donc probablement difficiles d'accès pour la machinerie, mais il n'y a pas de quoi écrire à sa mère.

C'est à partir de ce point du trajet que l'Amérique profonde affiche ses couleurs. Celle qui vote Bush sans réflexion, par évidence. Celle qui dort dans des roulottes blanches qui tirent sur le gris, balayées par le sable du désert. Celle qui voyage en pick-up avec, à l'arrière, son chien et ses fusils. Le chapeau de cow-boy est vissé sur la tête avec fierté, symbole qui empêche l'âme américaine de s'envoler.

C'est aussi l'Amérique profonde de ce Mexicain posté au bord de la route, à un endroit où les touristes s'arrêtent pour immortaliser les montagnes rougeâtres et le désert rocheux pigmenté de cactus et de petits bosquets verts qui meurent de soif. Au milieu de nulle part, l'homme au visage craquelé vend ses bijoux confectionnés à la main pour quelques dollars et accepte gentiment de prendre les photos de groupe.

Au fast-food appelé Jack In The Box, à quelques pas du village dépeuplé et aride d'Ash Fork, le folklore américain est bien vivant alors qu'un homme commande son burger habillé de la chemise, du chapeau et des bottes de cow-boy, allant jusqu'à porter des éperons qui font un bruit métallique au contact du carrelage. Avec la même fierté, il remontera dans son camion — son cheval devait être au garage — bardé de drapeaux américains.

C'est une vision en droite ligne avec les paysages cinématographiques de l'Ouest et du Mid-West américains qui défilent. L'impression de remonter le temps nous tenaille. Et un passage sur la mythique route 66 a tôt fait de transformer ce sentiment en réalité.

La victoire de Bush

Le passage dans de petits villages, parfois mignons mais souvent pauvres et mal en point, suscite inévitablement la réflexion. En août, sous ce ciel chauffé à blanc, John Kerry était toujours légèrement en avance dans les sondages pour la présidentielle. Mais à travers ces cactus géants, ces cow-boys et leurs roulottes, ces cités paumées qui se battent avec la vie, la victoire de Bush était prévisible. Il y a bel et bien deux Amériques. Et celle du désert de l'Arizona a gagné le 2 novembre dernier.

D'une sécheresse majestueuse, les plaines de sable et de roche valent bien les cinq heures de voiture. Et juste comme le moteur menace de céder sous les degrés, on entre dans le microclimat du Grand Canyon. La verdure se fait plus dense, des arbres apparaissent et des gouttes de pluie nettoient le pare-brise pendant quelques minutes. Un changement climatique soudain.

Le temps de déposer nos bagages à l'un des deux Motel 6 du village de Williams, petit bled sans âme et sans beauté, et nous étions repartis pour le Grand Canyon. Il reste alors 45 minutes environ jusqu'au parc national et son village touristique, ses hôtels luxueux, ses boutiques de souvenirs et ses hélicoptères qui vrombissent en allant survoler le trou avec les étrangers.

Le billet pour avoir accès au parc, qui coûte environ 25 $US par voiture, donne le droit aux visiteurs d'y revenir une semaine durant — et de visiter d'autres parcs nationaux autour —, question de profiter de l'ensemble des activités disponibles. Et il y en a pour tous les goûts. Même si le simple coup d'oeil vaut le coût, l'amant de la nature peut s'en donner à coeur joie: randonnée pédestre, vélo, escalade, descente de rivière, camping, etc.

La fin du monde

C'est une fois la voiture garée et les quelques pas franchis jusqu'aux abords du canyon que l'émotion prend le dessus. Le parc national est aménagé presque sans tenir compte des quatre millions de touristes qui le visitent chaque année, ce qui permet de vraiment se sentir libre, sans clôture, sans restriction.

Devant nos yeux s'étale un paysage de fin du monde. Près de 1400 mètres de profondeur en moyenne — soit environ trois fois la tour du CN à Toronto —, 18 kilomètres de largeur et un contraste de couleurs qui témoigne des millions d'années de travail de la nature pour façonner ces crevasses géantes. Au fond, la rivière Colorado serpente, minuscule et fragile dans cette mer de montagnes.

Lors de notre passage, il pleuvait uniquement de l'autre côté du Grand Canyon. Les nuages qui barraient l'horizon se déchiraient en filets d'eau alors que le vent, cet impitoyable fêtard, balayait le site sans relâche. Notre société de consommation, bien représentée dans la décadence de Las Vegas cinq heures plus tôt, pourrait bien venir s'éteindre ici. Ce serait le plus beau cimetière pour notre époque tourmentée.

Nous y sommes retournés le lendemain sous un temps plus clément. Mais les percées de soleil qui faisaient contraster les couleurs du canyon n'ont pas réussi à dissiper ce sentiment puissant et inexorable de béatitude qui nous avait envahis la veille. Une joie complexe, une émotion intense, comme toutes celles qui côtoient l'abîme, à la limite de l'inquiétude. Ici, la vie a un sens, la nature reprend ses droits. L'espoir se voit dans ces millions de sourires et de silences. Un espoir aussi grand que le canyon... et les souvenirs qu'il nous laisse.

En vrac
- Sites Internet utiles. Grand Canyon: www.nps.gov/grca.
- Hébergement et autres renseignements sur la région: www.thecanyon.com.
- Las Vegas — hébergement et spectacles (un des sites): www.lasvegas.com.
- Ville de Las Vegas: www.ci.las-vegas.nv.us.
- Route 66 — National Historic Route 66 Federation: www.national66.com.

Grand Canyon

Parc national d'une superficie de 1 217 403 acres. Nombre de visiteurs en 2003: 4 102 541. Budget d'exploitation: 18 566 000 $. Moyenne de 4000 pieds de profondeur (environ 1400 mètres). Le point le plus profond est à 6000 pieds. Largeur moyenne: 18 kilomètres. La largeur la plus prononcée est de 24 kilomètres.

Le parc national renferme 1500 espèces de plantes, 355 espèces d'oiseaux, 89 espèces de mammifères, 47 espèces de reptiles, neuf espèces d'amphibiens et 17 espèces de poissons.