Souvenirs de voyages - Bébelle blues

Revenir de vacances, c'est souvent ramener des bouts de soleil sur toutes les parties montrables ou intimes de son derme, toujours des photos garantes de notre séjour et des anecdotes s'y rattachant, quelquefois des maladies et, le plus souvent, des objets ou des bébelles, également appelés souvenirs de voyages...

Les voyages forment la jeunesse et déforment la géographie ainsi que les cordons de nos bourses et le crédit de nos cartes. Partir en vacances, c'est aussi revenir la tête pleine de souvenirs, certains ayant encore quelques grains de sable dans le creux des orteils ou dans le bas des reins. D'autres ont encore en bouche des saveurs diverses issues de repas exotiques ou de pilosités familières, voire passagères. Les valises doivent se refermer, comme à l'aller... et on entasse avec regret le bikini gagnant, la sandale miraculeuse, la chemise sidérale et... des objets à l'identité douteuse.

Ce sont souvent ces derniers qui donnent à la valise ou au sac de voyage leurs lettres de bombance. Les bagages se retrouveront ainsi entre eux, emplis et pleins à craquer des dernières vacances, prêts à raconter leurs trop-pleins pendant quelques heures dans une promiscuité de soute aérienne avant d'affronter quelquefois l'interrogatoire douanier.

Mais pourquoi les souvenirs de voyages?

Pour ne pas revenir les mains vides, pour prouver à soi-même et aux autres qu'on y est bien allé. Ramener pour soi, ses amis ou une vieille tante un bout d'exotisme.

Quelquefois pour impressionner ou pour narguer celles et ceux qui sont restés.

Ou pour continuer de rêver...

Ces objets viendront un jour s'entasser dans un salon, une cuisine, un couloir, ou finiront sans gloire dans un placard, un party de bureau ou un sous-sol.

Le souvenir de voyage comme objet rapporté du séjour peut être synonyme de plusieurs facteurs; il peut désigner un moment précis des vacances, un moment d'égarement, une prise de conscience, une appartenance à un lieu, un personnage, une émotion, allant du flirt à la séparation hâtive en passant par la soirée bien arrosée.

Il y a pour chacun une échelle des valeurs comme les peccadilles (t-shirts, porte-clés, macarons, boissons, épices) les articles représentatifs de différentes cultures (plats à tajine, cendriers à eaux, tam-tam, masques africains, statues de bouddhas, boomerangs australiens, matriochkas) et les trouvailles qui rendent particulièrement fiers: parce que c'est un modèle unique, parce que celui qui nous l'a donné (couteau du guide masaï, dent de requin du pêcheur mexicain, tissu indien issu de la coiffe d'une aïeule récemment disparue) nous en a prouvé l'authenticité. Quand il n'y a vraiment rien à acheter, on s'approprie des bouts de voyages (sables du désert, poussière du mur de Berlin, os de mouette fatiguée, edelweiss séché des hauteurs).

Il existe même une hiérarchie dans les lieux d'achat de ces objets, la pire étant la boutique d'aéroport, suivie de très près par les boutiques de souvenirs et les marchés d'artisanat.

Pour les marchés d'artisanat dans les pays du Tiers et du Quart Monde, on a même l'impression de participer à la réhabilitation du pauvre en lui achetant du beau, la bonne conscience comme monnaie d'échange.

Le summum consiste à acheter ou à échanger quelque chose qui n'est pas à vendre.

Le rapport qu'on établit avec le donneur ou le vendeur donne ainsi de la valeur à l'objet et à l'histoire qui s'y rattache. Ce n'est alors plus le lieu qui est important mais la manière dont l'échange s'est façonné.

Et même si on se fait arnaquer dans cet échange, plus l'histoire à ramener sera savoureuse, longue et empreinte d'indices à aventures variables, plus le voyage gagnera en unicité de la vie et nous placera en héros heureux ou malheureux du troc en terre lointaine.

Tous les objets ramenés de nos voyages nous ressemblent un peu. Ils sont des égo-objets, sortes de miroirs de nos consciences et de nos goûts en bords de criques ou de marchés tellement typiques.

Avant que tous ces objets n'intéressent la curiosité suspicieuse de nos douaniers bien-pensants, ils intéressent aussi les ethnologues, dont Anna Zisman, auteur de l'égo-objet, dans Ethnologie française, numéro de janvier 2004, qui s'intéresse à l'objet-souvenir de vacances comme support d'une histoire.

Montre-moi ta bébelle et je te dirai qui tu es...