Clin d'oeil - Un hôtel particulier

De par le vaste monde, ce ne sont pas les palaces qui manquent: lieux de luxe nickels et impersonnels comme lieux de mémoire où frayent les fantômes du passé. Au Vietnam, le légendaire Hôtel Continental appartient résolument au second clan. Peut-être même qu'il est le premier de sa classe.

C'est que depuis 1880, il en a vu, et de toutes les couleurs, cet établissement. Mais commençons par le commencement. Flash-back au temps béni-pour-qui de la colonie. À l'époque où Hô Chi Minh-Ville était encore une Saïgon peuplée de Miss sulfureuses. Et où la rue Catinat, sur laquelle se répandait alors la terrasse du palace, grouillait de correspondants, de militaires, d'espions, de trafiquants et de catins pendant les guerres française et américaine. Un emplacement de choix, vraiment, qui valut même au Continental le surnom de «Radio Catinat»!

Situé en face de l'Assemblée nationale, qui n'avait pas encore été convertie en théâtre municipal, au coeur de l'action, donc, il a accueilli les bureaux du Times et de NewsweekÉ comme les boys et leurs Suzy. Il a hébergé André Malraux pendant un an. Il a aussi permis à Graham Greene d'écrire, dans une quiétude toute relative, en la suite 214, son Américain bien tranquille.

Car la capitale de la Cochinchine et le Continental n'avaient alors rien de bien calme. André Bercoff, dans La Mémoire des palaces, raconte: «Après Diên Biên Phu, l'offensive du Têt, et le couvre-feu et les bombes explosant n'importe où, et les centaines d'ingénieurs, de techniciens, d'ouvriers du bâtiment yankees surgissant dès dix heures du matin à la terrasse du Continental, attendant l'ouverture du bar, à peine capables d'allumer une cigarette avant leur premier verre. Et la dure loi du couvre-feu qui contraint journalistes et hommes d'affaires à cuver leur alcool, ces sales types bruyants du Continental», disait Graham Greene. Et le concierge de l'hôtel, assis dans l'entrée, disant à chaque visiteur «Comment allez-vous demain?» et vendant de l'herbe d'assez bonne qualité. Les haut-parleurs installés aux angles de la terrasse et diffusant, avec tous les grésillements d'usage, l'Ode à Billie Joe de Bobby Gentry, ou Wooly Booly.»

Autres temps, autres mesuresÉ En 1975, quelques semaines après la chute du Sud le 30 avril, le nouveau régime ferma l'hôtel. Nationalisé, l'établissement de 77 chambres et suites rouvrit en 1986 et subit trois ans plus tard une cure de rajeunissement.

Aujourd'hui, il est bien propret, le palace de la rue Catinat, qui s'appelle désormais Dong Khoi. Signe d'un temps nouveau, l'aménagement d'une piscine, une rareté au Vietnam, est prévu pour l'an prochain.

Si les boiseries de teck, les hauts plafonds à caissons, le mobilier d'époque et les photos en noir et blanc rappellent la gloire de l'établissement, sa célèbre terrasse, elle, n'est plus. C'est plutôt au Bamboo Bar, au Dolce Vita Bar ou dans la belle cour intérieure que l'on sirote son Continental ginÉ

Mais qu'importe: la légende du Continental vit encore. On en veut pour preuve une clientèle avide de «souvenirs» au point où le proprio (en passant, un holding communiste!) capitalise sur la nostalgie et vend le contenu des chambres, telles des reliques. Outre peignoir et serviettes, la liste des items, beaucoup plus longue que celle du minibar, inclut porte-manteau en bois sculpté, service à thé, couvre-lit satiné et jusqu'à la chaise longue rétro et son coussin de brocatelle. Mais pour le moment, la carte postale souvenir est encore gratuite et le cachet du palace demeure intact.
- Hôtel Continental, 132-134, rue Dong Khoi, Arrondissement 1, Hô Chi Minh-Ville, Vietnam. Le prix d'une chambre pour deux personnes incluant petit-déjeuner, taxes et service: à partir de 65 $US, exorbitant pour le Vietnam, dérisoire en comparaison des tarifs occidentaux. www.continentalvietnam.com.