Le tour du monde - Me Paul Unterberg: l'aloi du voyage

Ce n'est pas parce qu'il est spécialiste québécois du droit du voyage que Paul Unterberg a autant bourlingué mais bien parce qu'il s'est arrogé le droit à la qualité de vie. Et après cinquante ans de pérégrinations, il continue inlassablement sa quête, celle de rencontrer son prochain.

Il y a environ 25 ans, j'ai fait un excellent investissement : j'ai engagé les deux plus brillants finissants que j'ai pu trouver à la faculté. Je leur ai dit qu'ils deviendraient rapidement mes associés, à la condition que nous partagions les revenus à parts égales, mais les heures à part inégales. Et depuis ce temps-là, je pars voyager de trois à cinq mois par année. »

Tandis que la majorité de ses confrères cumulent les heures facturables, Me Paul Unterberg, lui, additionne les pays dans les colonnes de ses souvenirs. « Il y a des gens alcoolos, d'autres qui sont héroïnomanes, d'autres qui ont la bougeotte ; moi, avant même de savoir lire, je regardais les cartes et je collectionnais les timbres. »

Depuis 1953, année où il a entamé sa découverte du monde en parcourant le Maghreb et l'Europe en autostop, il a ainsi sillonné, parfois à plusieurs reprises, la bagatelle de 130 pays. Aujourd'hui encore, Paul Unterberg ne voyage jamais en coup de vent ou à la va-comme-je-te-pousse, mais profondément, intensément et jusqu'à saisir la substantifique moelle des contrées : leurs habitants.

« Il y en a qui voyagent pour voir les musées ou les montagnes ; moi, je parcours le globe pour les gens. » À cet égard, Paul Unterberg utilise une technique originale, fort singulière et bien éprouvée : il écrit aux journaux publiés dans les lieux où il prévoit aller...

« Je me suis dit que dans chaque pays, il doit y avoir des personnes curieuses de partager avec des étrangers. Mais comment les reconnaître ? Ce n'est pas écrit sur leur front ! C'est ainsi que j'ai commencé à envoyer des lettres aux éditeurs de journaux. J'écris que j'aimerais rencontrer quiconque serait disposé à passer une heure ou deux à m'expliquer son pays. Et presque chaque fois, je reçois une liasse de lettres avant de partir... »

Ce fut notamment le cas lorsqu'il a mis le cap sur l'Inde, le Pakistan, la Roumanie, le Brésil, l'Iran et la Russie. Encore le mois dernier, Paul Unterberg était attendu en Corée par deux quidams qu'il ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam... Parmi les rares endroits où sa technique a peu ou prou réussi, il y a bien l'Argentine, mais surtout le Chili. « Ça m'a beaucoup étonné car en général, les Chiliens sont des gens sympathiques et accueillants. Ce sont des Québécois qui parlent espagnol ! Peut-être est-ce parce qu'il y a là déjà beaucoup d'étrangers, et que c'est la rareté qui attire... »

L'Asie avant toute chose

Ébloui par l'Asie tout entière — qu'il a visitée en totalité, hormis la Mongolie —, Paul Unterberg devient sans équivoque quand il s'agit d'afficher ses préférences : l'Inde. « C'est un endroit vraiment très particulier, un pays achalant, fatigant, exténuant, parfois emmerdant, mais toujours fascinant, et c'est pour ça que j'y retourne tout le temps. Il y a toujours quelque chose d'inattendu, toujours une idée préconçue qui tombe. »

Ainsi, après au moins vingt-cinq (!) périples au pays des maharajahs, Paul Unterberg aime bien rappeler que l'Inde n'est pas faite que de misère. Le pays n'a pas vécu de famine depuis 30 ans, il forme la huitième puissance industrielle au monde et sa classe moyenne compte 100 millions d'habitants, soit plus que les classes moyennes de France et d'Angleterre réunies. « En fait, en Inde, il y a deux pays : l'un qui évolue au XXe siècle, l'autre au XVIIe ... »

Là-bas, tout le subjugue, parce que tout est situé aux antipodes de sa culture. « Un jour, j'ai été reçu chez un patriarche qui remercie depuis quarante ans la déesse Kali pour lui avoir donné une épouse si aimable. Tu en connais combien, des Québécois qui remercient le bon Dieu de leur avoir envoyé leur épouse ? »

Même s'il est décrié par bon nombre d'étrangers qui le découvrent, le déroutant système des castes a aussi du bon dans le livre d'or des voyages de Paul Unterberg. « Les gens des basses castes n'aiment pas nécessairement leur sort mais ils l'acceptent parce qu'ils croient que c'est leur destin : à partir du moment où ils considèrent que leur situation est immuable, il leur est inutile d'être malheureux. Et si on pouvait mesurer le degré de bonheur, je ne suis pas sûr qu'ils seraient moins heureux que le Québécois qui a deux voitures et qui rêve d'en avoir une troisième... »

Cela dit, Paul Unterberg a le Québec solidement ancré dans le coeur. « Je n'irais jamais vivre dans un autre pays, à cause de la qualité de vie. Je crois même que c'est pour la protéger que je suis devenu indépendantiste. Et à ce titre, je dispose d'un outil que plusieurs personnes n'ont pas : de multiples points de comparaison à travers le monde », assure l'avocat né à Vienne et établi à Montréal depuis l'âge de cinq ans.

Pas vraiment attiré par l'exploration des grands espaces, ni par les jungles ou les splendeurs naturelles du monde, Paul Unterberg ne vibre pas spécialement pour l'architecture quand il atterrit quelque part. Il décerne néanmoins à Paris le titre de plus belle ville du monde, suivie de près par Vienne et Prague, « à une échelle plus réduite ». Et la plus agréable ?

«J'allais dire Montréal mais chaque ville a ses qualités et ses défauts. Par exemple, Bangkok est épouvantablement pollué mais elle est surtout fascinante et sensuelle. À tous les coins de rue, il y a quelque chose de bon à manger. Et quand tu vois quatre Thaïlandais sur le point de se battre, ils sont probablement en train de discuter du choix de leur restaurant ! »

Après l'Inde, le pays qui l'affriole le plus est d'ailleurs la Thaïlande, pour... le repos. « La Thaïlande, comme le Québec, est un pays souriant où les gens rient facilement et où personne ne se complique la vie pour rien », dit celui qui a épousé une Thaïlandaise il y a des années. Et puis, il paraît que c'est l'un des meilleurs endroits au monde pour plonger avec les requins, une activité qu'il affectionne particulièrement.

L'hégémonie américaine

Me Unterberg constate la sempiternelle hégémonie américaine lorsqu'il trimballe ses valises sur le globe. « Le monde continue de se "cocacolaniser". Le pire, c'est qu'avec la combinaison d'Internet, de l'anglais comme langue internationale et de l'exportation continuelle de la culture pop américaine, c'est loin d'être fini. Même si la Chine prend de plus en plus de place, rien n'y fait, car tous les Chinois rêvent de vivre à l'américaine... »

Et lui, rêve-t-il encore d'un lieu, d'un pays ? « Pas vraiment. Mais j'aimerais bien aller en Tunisie, que je n'ai jamais vue... » On l'aura compris, Paul Unterberg n'a pas comme objectif de franchir toutes les frontières du monde, même si ça lui permettait de rencontrer le plus grand nombre d'âmes possible...

«C'est humainement faisable, mais ce n'est pas mon but. Je préfère retourner dans un pays que j'ai aimé et en découvrir de nouvelles facettes, y faire de nouvelles rencontres. D'ailleurs, il y a plusieurs endroits, surtout en Afrique, où je n'ai vraiment pas envie d'aller. C'est aussi le cas de l'Arctique et de l'Antarctique, car il paraît que les conversations avec les ours polaires y sont plutôt limitées... »

ghibou@sympatico.ca