La marche à l’autre

Au pays des mille collines, on ne manque pas de lieux de mémoire pour rappeler à quel point l’humain est capable d’une extrême cruauté.
Photo: Gary Lawrence Au pays des mille collines, on ne manque pas de lieux de mémoire pour rappeler à quel point l’humain est capable d’une extrême cruauté.

Jamais deux sans trois ? Après ses salutaires Fragments d’ailleurs et Fragments d’ici, Gary Lawrence nous revient avec un recueil de 50 nou­veaux réc­its de ses péré­gri­na­tions autour du monde. À paraître le 23 novembre, toujours chez Somme Toute, ce Fragments d’ailleurs II tombe à point nommé alors que la planète recommence tranquillement à rêver d’ailleurs. En avant-première, le reporter, complice de longue date du Devoir, partage ce puissant vaccin anti-haine.

En cette triste ère où la haine et la peur de l’autre se propagent partout dans le monde, et alors que se profilait insidieusement, il n’y a pas si longtemps, une démocrature xénophobe dans un pays prétendument irrépréhensible, les États-Honnis d’amers hics, il est plus qu’utile de rappeler que la découverte du globe est propice à l’ouverture du plus obtus des esprits fermés. Surtout en certains lieux, marqués au fer rouge par la tragédie.

Il y a bien des années, bien avant les dérives de Bachar el-Maussade, je suis ainsi monté à bord d’un modeste taxibus pour me rendre à Djéblé, sur la côte syrienne. Alors que tous les passagers ne s’exprimaient que dans la langue du Prophète, mon voisin de siège m’a adressé la parole en anglais, curieux de savoir d’où je venais, qui j’étais, dans quel but j’errais.

Une fois arrivé à destination, au moment de payer ma course, le sympathique inconnu m’a gentiment fait comprendre qu’il avait déjà tout réglé pour moi. Il n’était pas fortuné, n’a rien exigé en retour et est par la suite parti sans demander son reste. Tout ce qu’il voulait, c’était poser un geste simple mais significatif pour me souhaiter la bienvenue en son pays.

Photo: Gary Lawrence Tuol Sleng, à Phnom Penh. Cet ancien lycée fut transformé en cage à supplices par les Khmers rouges.

À elle seule, cette anecdote symbolise pour moi la nécessité de voyager, de s’exposer à l’autre, de laisser jouer les mécanismes de l’imprévu, de découvrir comment on vit sous d’autres latitudes, que ce soit en levant le pouce en Crète, en rencontrant les Himbas de Namibie ou en trimardant au sultanat d’Oman. Elle prouve aussi que le voyage demeure la plus agréable façon de s’éduquer et de comprendre tous les ailleurs de la Terre, et l’un des meilleurs outils pour forger les alliages de sa pensée et labourer les sillons de sa tolérance, avant d’y enfouir les bonnes semences.

Bien sûr, le cinéma et la littérature peuvent engendrer les mêmes résultats. Voir The Killing Fields ou Schindler’s List vous secoue immanquablement le cocotier émotionnel, de la même manière que le fait la lecture de La nuit, d’Elie Wiesel, ou du Portail, de François Bizot.

Il y a quelques années, une juge états-unienne a ainsi condamné de jeunes vandales à de savantes lectures dénonçant le racisme, après qu’ils aient couvert une école de croix gammées et autres graffitis abjects, sans trop savoir ce qu’ils faisaient. L’évocation narrée, filmée ou scénarisée des pires bassesses humaines et de ses infâmes conséquences est de nature à faire réfléchir le plus mal embouché des ânes bâtés, s’est sans doute dit la magistrate.

Photo: Gary Lawrence Le Musée de la Terreur, à Budapest.

En l’espèce, plutôt que d’emprisonner les contrevenants à cause de leur nigauderie, la juge avait alors estimé qu’ils étaient déjà prisonniers de leur ignorance et qu’il fallait plutôt les en libérer en travaillant sur leur manque d’éducation — l’une des plus grandes tares de notre époque, celle qui mène à la peur, à l’incompréhension puis à la haine, même dans les sociétés les plus « évoluées ».

Il existe un autre moyen de susciter une telle prise de conscience : être personnellement et physiquement confronté aux conséquences les plus abjectes de la haine, que ce soit au Yad Vashem de Jérusalem, au musée de la Terreur de Budapest ou à Auschwitz, en Pologne, pour ne nommer que ces lieux au sordide passé.

Pour ma part, c’est au camp de concentration de Dachau, en Allemagne, que j’ai été pour la première fois confronté au mal dans sa pire expression. On a beau lire et entendre parler de l’Holocauste, on ne saisit jamais l’ampleur de cette abomination tant qu’on n’a pas vu de ses yeux vu les photos de cadavres empilés, les chambres à gaz bien réelles et les fours crématoires qui ont servi de modèle à ceux des autres camps.

Plusieurs années plus tard, au Cambodge, je suis sorti de ma visite de Tuol Sleng avec un arrière-goût d’hémoglobine dans la bouche. En 1975, cet ancien lycée de Phnom Penh fut transformé en cage à supplices par les Khmers rouges. Pendant quatre années, 17 000 opposants au régime sont ici tombés sous les tenailles de bourreaux qui rivalisaient d’imagination et de raffinement dans l’art d’occire à petit feu. Le tout orchestré avec une pointe d’humour glauque : « Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort », lit-on encore sur un panneau.

Mais c’est plus récemment, au Rwanda, que j’ai été le plus dégoûté par le ferment sadique qui peut germer en chaque humain. Il faut dire qu’au pays des mille collines, on ne manque pas de lieux de mémoire (et on ne fait pas dans la dentelle) pour rappeler à quel point notre espèce est capable d’extrême cruauté, de sadisme et de barbarie.

Ainsi, dans la petite église de Nyamata, théâtre d’une indicible tuerie, les haillons transpercés et ensanglantés s’empilent non loin de l’autel où sont étalés gourdins cloutés et machettes rouillées, alors qu’au sous-sol s’alignent des centaines de crânes humains défoncés, fracassés ou trépanés.

Aucun site rwandais n’atteint cependant le degré de sordidité du mémorial de Murambi, dans ce pays à jamais associé au terme « génocide ». Aménagé au sommet d’une colline, ce lugubre site compte plusieurs bâtiments d’une école — décidément ! — autrefois en construction, qu’on a transformée en abattoir à humains, en 1994.

Dans chaque pièce des bâtiments gisent aujourd’hui des corps pétris de douleur, chaulés après avoir été momifiés par leur brève inhumation dans des charniers, puis disposés sur de tristes treillis. Hommes, femmes, ados, bambins : 842 victimes exposées à l’air libre rappellent que 40 000 Tutsis et Hutus modérés sont ici passés au fil de la machette, en quelques jours à peine. C’est la personnification extrême et d’outre-tombe de la haine la plus immonde qui peut jaillir des tréfonds de la psyché.

 

En cette époque où le mal se fait de plus en plus banal, tout le monde devrait être informé de l’existence de ces lieux, de leur puissance d’évocation, des dérives qu’ils dénoncent, du danger qu’ils annoncent et qui nous guette, si nous nous abandonnons à nos plus bas instincts.

Car si on ne s’explique toujours pas comment l’être humain peut en arriver à détester autant son prochain, n’importe quelle brute haineuse qui visite ces lieux ne peut que remettre en question la hargne qu’il éprouve pour l’autre. Et si la haine attire la haine, Dachau, Tuol Sleng, Murambi et tant d’autres sites coupent court au souffle qui en attise les braises.

Ce texte a originalement été publié dans Le Devoir du 11 mars 2017.

Gary Lawrence sera en séance de signature au Salon du livre de Montréal le dimanche 28 novembre à 14 h. Rendez-vous au kiosque 1713.


Paris rien que pour moi

Il y a quelques années, je me suis rendu à Johannesburg, en Afrique du Sud, en faisant escale à Paris. Au début, le long temps d’escale m’enquiquinait : arrivée de tôt matin, départ à 23 h 30. Mais finalement, j’ai adoré : ça m’a permis de flâner toute la journée dans la Ville lumière, comme un zombie ensommeillé mais sans obligations et… sans prendre aucune photo, contrairement à mes habitudes. Tout ça grâce à un film visionné dans l’avion Montréal-Paris : La vie rêvée de Walter Mitty.

Dans cette reprise d’un film de 1947, un gentil rêveur (Ben Stiller) part à la recherche d’un photographe-aventurier (Sean Penn), qu’il finit par retrouver en train de traquer le léopard des neiges en Afghanistan. Alors que l’as photographe voit finalement passer le rarissime félin à travers son téléobjectif, il choisit de ne pas appuyer sur le déclencheur. « Ça, c’est rien que pour moi », dit-il.

À bord du RER qui m’emmenait à Paris depuis l’aéroport Charles-de-Gaulle, j’ai donc décidé que je ferais de même ce jour-là : peu importe que j’assiste à une scène inoubliable ou que je tombe sur une tronche extraordinairement photogénique, je la garderai pour moi, et pour moi seul. Après tout, que m’apporterait une énième galerie de photos de l’une des villes les plus mitraillées du monde, que j’ai moi-même croquée à lentille-que-veux-tu lors de mes nombreux séjours là-bas ?

De toute façon, quand je repasse en coup de vent à Paris — ou ailleurs —, je retourne toujours aux mêmes endroits : ceux que j’y ai vus pour la première fois, ceux dont l’image est la plus profondément imprégnée dans la matrice de ma mélancolique mémoire.

À moi, Saint-Germain, si touristique soit-il ; à moi, le café-croissant sur une terrasse de la Sorbonne, l’hôtel miteux près du Panthéon où j’ai dormi quand j’avais 18 ans ; à moi, le quartier de l’Odéon, la rue du Temple et ces nombreux ponts de la Seine, en dessous desquels nous sirotions des Kro et du jaja, où nous taffions des pétards, mes potes routards et moi.

Oh ! je me suis bien permis quelque incartade en passant par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, pour voir l’exposition consacrée à Marcel Gotlib, l’une de mes idoles de jeunesse. Mais là s’est arrêtée ma quête de nouveauté.

Pour le reste, j’ai sillonné l’île de la Cité, admiré les arcs-boutants de Notre-Dame, reluqué les vitraux de Saint-Séverin, cherché en vain la Librairie du Québec, révéré la façade de l’Institut du monde arabe, puis revu ce tabac où je me suis fait tabasser par un tenancier pour avoir appris à la dure qu’on n’insulte pas un Parisien sans coup férir. Encore un peu et j’allais au Grévin et au sommet de la tour Eiffel — ah et puis non, j’irai un de ces jours avec mes enfants.

En cette ère du tout-à-l’égout du tout à l’ego, où tout un chacun se croque à tout bout de champ la tronche, les pecs ou la luette au moindre déplacement, où quiconque documente le plus insipide détail de sa vie avec son appareil-photo-téléphone, il est plus que rafraîchissant — et tellement reposant — de baguenauder sans se sentir obsédé par l’envie de tout prendre en photo. Ceux qui arpentent des rues inconnues vivent alors pleinement l’expérience de leur découverte ; ceux qui revisitent un lieu commun s’enivrent dès lors aisément de moments propres à susciter de savoureux ressouvenirs.

Texte d’abord paru dans «L’actualité» le 15 mai 2014.
 

Fragments d’ailleurs II

Gary Lawrence, Somme toute, Montréal, 2021, 336 pages



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