Vers une quatrième révolution touristique

Carolyne Parent Collaboration spéciale
Réguler les flux de visiteurs des sites touristiques très fréquentés est une mesure que préconise le chercheur Rémy Knafou en vue de les protéger et de préserver la qualité de la visite. Ainsi, depuis 2018, les touristes ont trois heures pour visiter le Taj Mahal, monument iconique de l’Inde.
Photo: Money Sharma Agence France-Presse Réguler les flux de visiteurs des sites touristiques très fréquentés est une mesure que préconise le chercheur Rémy Knafou en vue de les protéger et de préserver la qualité de la visite. Ainsi, depuis 2018, les touristes ont trois heures pour visiter le Taj Mahal, monument iconique de l’Inde.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Les excès du tourisme, on ne les connaît que trop bien. La surfréquentation de lieux « à-ne-pas-manquer-c’est-écrit-sur-TripAdvisor » entraîne la dévastation de sites naturels, l’édulcoration de pratiques culturelles et des désagréments majeurs pour les populations locales — parlez-en aux 850 000 Amstellodamois qui accueillaient, il n’y a pas si longtemps encore, 20 millions de touristes par année ! Et c’est sans compter la part de responsabilité des pratiques touristiques dans les changements climatiques.

Si les maux sociétaux et environnementaux que cause une activité touristique débridée se constatent à l’œil nu, les remèdes, eux, sont plus malaisés à prescrire. Et pour cause : les enjeux sont complexes ; les acteurs, multiples et mondiaux.

Dans son récent essai Réinventer le tourisme. Sauver nos vacances sans détruire le monde (Éd. du Faubourg, 2021), Rémy Knafou, géographe, professeur émérite et pionnier de l’étude du tourisme en France, avance plusieurs pistes de solution qui concernent tant l’industrie que le voyageur. Après l’invention du tourisme, sa démocratisation et sa mondialisation, une quatrième révolution touristique doit être enclenchée, croit-il : celle d’un tourisme réinventé. Nous avons joint à Paris celui qui se dit « touristophile, mais tourismophobe » (qui craint « l’appareil commercial qui exploite le désir de voyager des hommes ») afin qu’il nous éclaire.

Qu’est-ce qu’un tourisme réinventé ?

C’est un tourisme dont les pratiques s’adaptent à un contexte nouveau, la nouveauté tenant au poids de la contrainte environnementale, laquelle est au moins double : d’une part, l’urgence climatique, qui va donc peser de plus en plus sur les transports, gros émetteurs de CO2 ; d’autre part, l’urgence territoriale : cesser de vouloir ajouter au vaste catalogue des destinations touristiques des lieux encore épargnés.

Comment y arriver ? Y a-t-il des destinations modèles ?

Les destinations qui ouvrent la voie sont celles qui cessent de penser que leur avenir passe par toujours plus de touristes, par la poursuite sans fin de l’urbanisation, ainsi que par le recours croissant à des clientèles très éloignées. Des destinations qui se soucient aussi de l’acceptabilité du tourisme par leur population et proposent au touriste une expérience de qualité. On voit l’ampleur de la tâche…

L’allègement du poids du tourisme sur l’environnement concerne directement les moyens de transport, au premier chef, l’avion. Vous proposez que la tarification des vols prenne en compte leurs véritables coûts environnementaux et que les voyageurs fréquents se voient imposer une taxe progressive. Comment est-ce que cela pourrait être réalisé ?

Les tarifications favorisant des séjours plus longs et des déplacements moins fréquents relèvent d’une régulation à laquelle les associations internationales compétentes comme les États (qui dans bien des pays ont dû investir pour sauver des compagnies aériennes de la faillite) devront parvenir, le plus tôt étant le mieux. Le problème est qu’il n’y a pas de pilote dans le système touristique mondialisé dans lequel nous vivons, la somme des intérêts des pays et des organisations ne coïncidant pas avec l’intérêt général de la planète. La balle est donc aussi dans le camp des opinions publiques, des associations de défense de l’environnement, de la génération Z, etc., pour obtenir des dirigeants qu’ils passent des déclarations aux actes.

Or, le voyageur cherche souvent l’expérience la moins chère, et dès qu’il est question d’augmentations tarifaires, certains invoquent le retour d’un tourisme élitiste. Qu’en est-il vraiment ?

La sélection par l’argent gouverne le monde ; c’est donc le seuil de sélection qui variera : les vols à bas prix coûteront davantage, et le client devra arbitrer en fonction de son budget comme il le faisait déjà : tout le monde ne peut se payer un voyage en Polynésie, aux Seychelles ou dans l’Antarctique. Mais si la tarification baissait avec la durée du séjour, plus nombreux seraient ceux qui pourraient partir plus loin, plus longtemps, mais moins souvent.

Vous suggérez d’obliger les armateurs à équiper leurs paquebots de croisière de filtres à particules pour limiter les rejets d’oxyde de soufre. D’autres mesures concernent leurs destinations. Expliquez-nous…

L’essentiel de la flotte, même récente, est constitué de navires géants très polluants : un navire avec 3000 personnes à bord (les plus gros en transportent le double) produit par jour presque autant de rejets que 15 000 voitures. Cela dit, si les nouveaux navires polaires répondent aux normes les plus exigeantes du moment, il n’en demeure pas moins qu’ils acheminent des touristes vers des lieux à la fois très éloignés et intouchés qui devraient demeurer à l’écart de cette emprise touristique mondiale qui est irresponsable, si on définit la responsabilité comme le souci des générations suivantes et la volonté de ne pas faire de toute la planète un espace touristique à conquérir. Pour assouvir notre soif de voyages et de découvertes, nous avons déjà tant de lieux à disposition !

Vous concluez votre essai en soulignant qu’un tourisme réinventé passe par un changement de conduite de la part de tous. Que doit-on changer dès maintenant ?

Dans le système actuel, le déni règne parmi les entreprises, de transport en premier lieu : c’est le cas lorsque les responsables de l’industrie des croisières rappellent que le trafic maritime global ne représente que 3,5 % des émissions polluantes, dont seulement 1 % proviennent de la croisière, ou lorsque les transporteurs aériens disent qu’ils ne contribuent qu’à hauteur de 2,5 à 3 % des émissions de gaz à effet de serre ; si tous les acteurs du tourisme continuent de raisonner ainsi, nous irons dans le mur. D’où la nécessité qu’une part croissante de touristes prenne conscience des enjeux et le signifie par la modification de ses pratiques, ce qui aura des effets sur l’ensemble du système.

La conscientisation est affaire de long terme… Le touriste de demain saura-t-il se réinventer ?

Il saura, car il n’aura pas le choix. Sur une planète peuplée de 10 milliards d’habitants et soumise au réchauffement climatique, le touriste de demain adaptera ses pratiques, plus responsables, plus réfléchies, plus raisonnables. Le tourisme a été une invention de la société européenne du siècle des Lumières. La société mondiale de demain devra inventer un tourisme adapté à l’état de la planète : c’est à cette condition que le tourisme aura l’avenir que nous pouvons souhaiter.

Quelques mesures en vue d’un nouveau tourisme

• Encourager les séjours plutôt que les visites/excursions en proposant un coût décroissant en fonction de la durée

• Contingenter l’accès aux sites saturés de visiteurs

• Endiguer la croissance incontrôlée des locations touristiques

• Limiter le nombre d’escales des navires de croisière

• Sanctuariser l’Antarctique et les écosystèmes les plus fragiles au bénéfice de l’humanité

* Tiré du livre Réinventer le tourisme. Sauver nos vacances sans détruire le monde de Rémy Knafou (Éditions du Faubourg, Paris, 2021)

 

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