Comment ramener l’humain au coeur de l’expérience touristique?

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
La ville de Bruges, en Belgique, qui accueille des millions de visiteurs par année
Photo: Getty Images  La ville de Bruges, en Belgique, qui accueille des millions de visiteurs par année

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Alors que de nombreuses questions environnementales et éthiques retiennent l’attention — avec raison —, sommes-nous en train d’oublier les effets positifs du voyage ? Comment parvenir à retrouver un certain équilibre et à réellement rencontrer l’autre ? Troisième article d’une série de trois inspirés du colloque sur le tourisme du futur organisé par le Voyage à Nantes les 6 et 7 septembre derniers.

La vidéo Tourisme : tristes tropismes, produite par Data Gueule en 2019, frappe les esprits. À coups de chiffres et de phrases chocs, le narrateur expose les travers d’une industrie de plus en plus gourmande, avant d’asséner le coup final : « Que nous reste-t-il de la relation à l’ailleurs dans un monde réduit à une simple marchandise ? »

Deux ans après sa production, où en sommes-nous ? La pause forcée due à la pandémie a-t-elle redéfini notre manière de voir le monde et de « consommer » le tourisme ? Les deux jours du colloque sur le tourisme du futur à Nantes ont peut-être apporté peu de réponses concrètes aux thématiques abordées, mais les nombreux éléments soulevés prouvent l’importance de s’interroger pour repartir sur de meilleures bases.

« Il ne s’agit plus simplement de s’adapter, mais de changer vraiment, totalement, j’allais dire radicalement, de modèle pour amener à une réflexion globale, dans un projet global », affirme Johanna Rolland, présidente de Nantes Métropole et mairesse de Nantes — les Français disent « maire » —, ville qui souhaite se positionner comme la première destination des événements écoresponsables.

« On ne remplace pas demain une forme de tourisme de masse par une forme de tourisme de classe, poursuit-elle. Je crois que c’est un vrai défi, la conjugaison des enjeux sociaux et des enjeux écologiques. […] Le tourisme du futur, c’est le contraire du tourisme de l’élite ou d’un tourisme de l’entre-soi. »

L’anthropologue Saskia Cousin souligne quant à elle la nécessité de repenser notre rapport à la mobilité, érigée comme l’une des valeurs suprêmes de la modernité et de la postmodernité. « L’enjeu est vraiment de se poser la question, de savoir quelle valeur on donne à ce que l’on fait. »

Si, selon l’Organisation mondiale du tourisme, le nombre d’arrivées internationales s’est élevé à 1,5 milliard en 2019, soit 4 % de plus que l’année précédente, l’anthropologue rappelle que cette statistique ne brosse pas un portrait global de la situation. « On estime qu’il y a environ 200 millions de voyageurs de loisirs internationaux qui voyagent par an. […] Le problème, c’est qu’on raisonne avec les indicateurs de l’industrie aérienne et ceux de l’industrie hôtelière, qui sont le moment où l’on est transporté et où l’on dort. Cela ne nous dit pas grand-chose sur les émotions, les sensations et les intentions des gens qui voyagent. »

L’exemple de Visit Flanders

Ce désir de mieux comprendre les émotions et le rôle du tourisme dans la société fait partie des préoccupations de Visit Flanders, l’un des trois offices de tourisme de Belgique, qui a mandaté un bureau d’études pour se pencher sur ces questions dès 2008. « Ils ont compris qu’à Bruges, si on ne fait rien, on passera de 7 à 11 millions de visiteurs en quelques années, une capacité que la ville ne peut pas absorber », relate Pascale Schuddings, directrice pour la France de Visit Flanders.

Une vidéo produite pour l’office de tourisme soulève plusieurs interrogations, dont celle-ci : « Pourrions-nous créer un tourisme qui a plus de valeur avec moins de visiteurs ? » On y met en relief la tolérance et l’ouverture d’esprit qu’apporte le voyage, ainsi que l’urgence de s’adapter et de trouver le bon équilibre pour entreprendre « un voyage conscient vers demain ».

« Les chiffres, c’est une chose, dit Pascale Schuddings. On peut mesurer. Mais ce qu’on ne peut pas mesurer, c’est ce que les gens ressentent. On a fait appel au sense maker. » Ce processus qui s’appuie sur les émotions a permis de déterminer les éléments qui lient les gens. « La grande leçon : le tourisme n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour parvenir à ce que tous ces gens — visiteurs, résidents, entrepreneurs — se sentent dans un équilibre, une balance pour une communauté florissante, dit Mme Schuddings, ajoutant que la COVID-19 a confirmé cette philosophie. Cette communauté ne peut que s’épanouir si on comprend que tout est lié. »

« Nous sommes sans cesse dans le paradoxe, observe pour sa part Jean Blaise, directeur du Voyage à Nantes. Faire venir des touristes au maximum et puis, tout de suite, se dire : “mais attention au tourisme de masse”… Comment trouver notre équilibre et, en même temps, continuer à avancer ? »

Voilà une question qui n’a pas fini de tarauder tant les acteurs politiques que les entreprises et les individus.

Habiter poétiquement le monde

D’un point de vue individuel, les bienfaits du voyage sont nombreux. Selon Charles Pépin, philosophe et auteur de La rencontre, une philosophie, il faut cesser de hiérarchiser les voyages et s’offrir un « agrandissement du rapport au monde » en prenant le temps de rencontrer les autres vraiment. « Le voyage, dans son extériorité, est souvent l’occasion d’avoir un rapport plus subtil à son identité multiple », croit-il.

 

« Nous pensons être quelqu’un d’assez centré, avec des valeurs, avec un axe et nous avons souvent une illusion identitaire. D’ailleurs, le mot “identité” semble indiquer qu’il y a quelque chose de fixe — je serai identique à moi-même. Je trouve que le voyage est souvent l’occasion de comprendre ce leurre et de se sentir un peu autre grâce au fait que, justement, nous rencontrons vraiment les autres. […] Quand je rencontre l’autre, je m’aperçois qu’il y a un autre en moi que je ne soupçonnais pas. »

 

Retrouver une certaine lenteur et « ne pas être dans la dictature des choses à faire » lui apparaissent essentiels pour parvenir à cette triple rencontre qui en est en réalité une seule. « Pour moi, le voyage, c’est de retrouver un rapport poétique au monde. Il ne faut pas avoir peur du mot. […] Cela veut dire qu’on ouvre les yeux sur quelque chose qui nous surprend, qui nous échappe un petit peu. Dans la vie, la plupart du temps, nous avons peur de ce qui nous échappe. […] Le voyage nous apprend à aimer ce qui d’habitude nous effraie. »

 

Pour poursuivre la réflexion… et le voyage

Dans Un monde à voir : 100 aventures au temps nouveau du voyage, publié chez KO éditions le printemps dernier, la journaliste Carolyne Parent, collaboratrice régulière du cahier Plaisirs, ne fait pas que raconter ce monde qu’elle ne se lasse pas d’explorer : elle propose des recommandations pour bourlinguer de manière plus consciente et responsable. Pour cela, il lui apparaît nécessaire d’admettre d’abord notre état de touriste et de donner plus de sens à nos partances. « Reconnaître que nous faisons partie de ceux que nous souhaitons éviter ailleurs serait déjà, il me semble, un premier pas vers une prise de conscience visant à contrecarrer les méfaits du surtourisme. » Respect, compassion et partage devraient être au coeur du voyage, tout comme la curiosité, l’ouverture d’esprit et l’écoute. « On pourrait peut-être dire “bye-bye, bucket list”, si elle nous entraîne sur le chemin de la consommation et non de l’appréciation du monde », écrit-elle.



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