Comment éviter le surtourisme dans le futur?

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
Le port de Barcelone se trouve en plein cœur de la capitale catalane, ce qui rend l’accès de son centre facile pour les passagers des bateaux de croisière.
Photo: Getty Images Le port de Barcelone se trouve en plein cœur de la capitale catalane, ce qui rend l’accès de son centre facile pour les passagers des bateaux de croisière.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

À l’initiative du Voyage à Nantes, événement phare de la Loire-Atlantique, un colloque sur le tourisme du futur a rassemblé des experts de différents horizons et disciplines les 7 et 8 septembre dernier. Plusieurs thématiques ont été abordées devant quelque sept cents étudiants, professionnels du tourisme et simples curieux, tous masqués et munis du pass sanitaire obligatoire. Premier texte d’une série de trois de notre journaliste qui s’est rendue en France pour prendre part à l’événement.


 

« Pensez à la rue où vous habitez et imaginez que les touristes de 100 autocars s’y baladent. Il y a tellement de gens que vous ne pouvez même plus aller dans vos restos et vos bars. Il y a des ordures partout… Mais c’est une manne économique. Permettriez-vous qu’une telle situation se produise là où vous vivez ? »

Expert en tourisme basé en Suède, Doug Lansky a le sens de la formule. Après avoir lancé la question à l’auditoire, il ajoute : « J’en conclus que vous aimez le tourisme, mais que vous détestez les touristes. »

Pendant plus d’une heure et demie, M. Lansky a partagé la scène avec Signe Jungersted, cofondatrice du groupe NAO, Xavier Marcé, adjoint au tourisme et aux industries créatives de la Mairie de Barcelone, et l’animateur du colloque, le sociologue Jean Viard. Les questions qui ont fusé à la fin des présentations n’ont laissé planer aucun doute sur l’intérêt du sujet.

« Il faut définir plus spécifiquement ce qu’est le surtourisme », estime la Danoise Signe Jungersted, qui a notamment été directrice du développement de Wonderful Copenhagen – et a vécu pendant un an à Rouyn-Noranda pour apprendre le français alors qu’elle était adolescente.

En 2017, l’office de promotion touristique de Copenhague a déclaré la fin du tourisme tel qu’on le connaissait jusqu’alors, un virage « qui découlait en partie des changements entraînés par les réseaux sociaux » selon Mme Jungersted. Terminée, l’ère du marketing classique : désormais, la stratégie promotionnelle devait passer aussi par le citoyen.

Si le tourisme ne fonctionne pas pour la population locale, alors le tourisme ne fonctionne pas

 

Même si les réseaux sociaux ont largement contribué au phénomène de surfréquentation de certains sites, ils ont également accéléré les perceptions et entraîné une certaine émancipation, croit la stratège. « Les touristes ne sont pas un bloc uni : ce sont des gens. C’est vous et moi, et nous avons chacun des intérêts qui nous sont propres, que nous apportons avec nous quand nous voyageons. »

Le citoyen d’abord

L’importance d’une meilleure harmonie entre touristes et citoyens a été évoquée par chacun des participants de la table ronde. Après avoir brossé le portrait des quatre types de visiteurs à Barcelone — d’affaires, de croisière, de loisir et les visiteurs d’un jour — Xavier Marcé a insisté sur l’importance de trouver des solutions pour chacun d’eux. Le défi est particulièrement grand dans cette ville où les conséquences du tourisme de masse sont bien visibles. Détail à ne pas négliger : le port de Barcelone se trouve en plein cœur de la capitale catalane, ce qui rend l’accès de son centre facile pour les passagers des bateaux de croisière.

« Lorsque je travaille avec des touristes qui ne viennent que pour une journée, ma réponse est la mobilité, explique M. Marcé. À ceux qui viennent de manière répétée, soit les congressistes, il faut proposer une diversification culturelle, c’est-à-dire des pôles culturels, mais aussi sportifs et scientifiques, suffisamment puissante pour survivre à cette répétition de visites du patrimoine local que sont Gaudi et tant d’autres. Cet aspect est lié à la recherche de complicité avec les citoyens. »

Photo: Ramon Van Flymen via Agence France-Presse La ville d'Amsterdam a modifié ses campagnes de marketing pour éviter le surtourisme à certains endroits.

Selon M. Marcé, même si les différents acteurs de l’industrie touristique sont impliqués dans la recherche d’autres possibilités, il est nécessaire d’inclure les Barcelonais dans la réflexion. « Ce qui intéresse le touriste doit également être quelque chose qui intéresse les habitants de la ville. »

Signe Jungersted abonde dans le même sens. Elle insiste sur l’importance d’une représentation du tourisme que les citoyens vont reconnaître. « De plus en plus de taxes sur le tourisme sont créées, observe-t-elle, par exemple, à Amsterdam et à Barcelone. De nouvelles taxes ont notamment été ajoutées pour les passagers des croisières. L’argent est ensuite investi dans des groupes locaux, pour des infrastructures locales. […] Plus de dialogues et de conversations avec les habitants locaux à propos du tourisme sont nécessaires. »

À l’image de villes comme Amsterdam qui, après avoir déclaré ne plus vouloir faire de marketing touristique, s’est ravisée pour se réapproprier son propre récit. Les destinations doivent selon elle déterminer ce qu’elles souhaitent mettre en avant et tenter de rééquilibrer les flux. Il y a quelques années, la capitale des Pays-Bas a, par exemple, suggéré aux voyageurs de séjourner à Rotterdam, moins courue. « Le changement de perception est qu’on considère moins le tourisme comme un but en soi, mais plutôt comme un moyen, dit-elle. C’est un changement d’approche. Il faut arrêter de penser ce qu’une ville peut faire pour le tourisme et penser à ce que le tourisme peut faire pour une destination. »

« Si le tourisme ne fonctionne pas pour la population locale, alors le tourisme ne fonctionne pas, conclut Doug Lansky. En d’autres mots, une ville peut avoir des touristes, mais les touristes ne peuvent pas avoir la ville. »

L’épineuse question des flux touristiques

Tous les intervenants semblent s’entendre sur un point : le succès ne devrait plus être mesuré par le nombre de visiteurs. Le défi reste toutefois de construire d’autres options sans « annuler les effets économiques du tourisme sur la ville », comme le précise Xavier Marcé. « Quelle est ma capacité de contrôle sur les flux touristiques ? s’interroge-t-il.

Dans la ville, puis-je contrôler ces flux depuis la mairie de Barcelone ou alors, est-ce plutôt Airbnb et Booking.com qui contrôlent ce flux ? Quels sont les messages qui font bouger les gens ? » Sans entrer dans les détails, il ajoute que les ententes réalisées avec Booking.com, Tripadvisor et Airbnb portent fruit. Rappelons qu’en 2017, après des mois de bras de fer, Airbnb s’est engagée à retirer les annonces d’appartements sans licence municipale autorisant la location. D’autres, comme Tripadvisor et Booking, avaient auparavant accepté d’éliminer les offres illégales de leurs plateformes.

« Il faut parler de gestion de flux touristiques, estime quant à lui Doug Lansky. La seule manière de le faire est à l’aide de plateformes numériques intelligentes où tout est connecté, un endroit où il est plus facile de réserver sans contact. Sur une plateforme unique pour voir les endroits complets ou plus ou moins vides et mieux répartir les gens. »

 

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