Henry de Puyjalon, l’homme du Labrador

Sculpture de calcaire, ouvragée par le vent et les marées, sur l’île de la Fausse Passe. Vue de retour de l’Île à la Chasse, dans l’archipel de Mingan.
Photo: Monique Durand Sculpture de calcaire, ouvragée par le vent et les marées, sur l’île de la Fausse Passe. Vue de retour de l’Île à la Chasse, dans l’archipel de Mingan.

Labrador, nom mythique. Patrie des caribous, de la neige et du vent. Contrée aux frontières floues, à l’histoire tumultueuse comme les eaux qui la traversent. Concentré de la complexité du monde, avec ses populations diverses. Notre collaboratrice Monique Durand nous raconte un Labrador qu’elle arpente depuis des années, une terre imprégnée d’imaginaire. Troisième de huit articles.



Agrippée à la rambarde derrière le petit poste de navigation, me voici en pleine mer, sur une embarcation à moteur et à fond plat. Nous naviguons dans un chapelet d’îles, d’îlots et de cayes, une pluie de confettis pierreux qui forment l’archipel de Mingan, dans le golfe du Saint-Laurent, à l’est de Sept-Îles. Sur nos têtes, la grisaille. Mais il y a du soleil là-bas, au-dessus de l’île d’Anticosti. Le beau temps s’en vient vers nous !
 

« Apportez votre gilet de sauvetage, votre lunch et habillez-vous chaudement ! Il nous faudra une heure pour atteindre l’île à la Chasse. »

Nous longeons la côte de ce qui s’appelait jusqu’en 1927 le Labrador. J’ai le privilège d’accompagner une équipe de Parcs Canada qui accomplit une première tournée de la saison. Mission du jour ? Inspecter abris et campements sur une dizaine d’îles, puis préparer l’accueil des touristes. L’équipage est aux oiseaux, leur passagère aussi. Au sens littéral. Des rubans de canards eiders et de macreuses ondoient dans le ciel. Nous sommes un petit vaisseau de bonheur progressant sur les flots, avec nos gobelets de café et nos colliers d’ailes et de plumes. « Une cormorandière juste là ! » crie Frédéric.

L’archipel de Mingan et ses monolithes emblématiques, ces sculptures de calcaire ouvragées par le vent et les marées, attirent les touristes du monde entier. Mais les lieux ont longtemps été synonymes de naufrages et de cris d’effroi. « Pour le marin étranger à ces parages, rien n’est plus effrayant, écrit Henry de Puyjalon en 1900. Il ne voit qu’une ligne ininterrompue de récifs où les eaux viennent se briser en embruns prodigieux. »

Comme foudroyé par les lieux

L’histoire de cet homme, auteur des Récits du Labrador, devenu figure mythique de la Côte-Nord, est saisissante. Né dans une famille noble de France qui possédait un château dans le Limousin, Henry fréquente la bohèmeparisienne et fonde avec d’autres le célèbre Chat noir, ce cabaret de Montmartre où, raconte-t-il, les artistes de tous poils « venaient oublier les luttes du génie contre la misère ».

Il effectue un premier voyage au Québec en 1872 par affaires et s’entiche de ce coin d’Amérique — et plus particulièrement du Labrador, où il choisit de s’enraciner, comme foudroyé par les lieux. Il veut y vivre pour toujours et se fixera bientôt à l’écart de tout, sur une île perdue. Les siens, stupéfaits, le considèrent comme « mort au monde ».

« Henry de Puyjalon incarne au XIXe siècle le modèle de l’intellectuel européen fasciné par les grands territoires isolés, rudes et sauvages du Nord », avance l’universitaire Daniel Chartier dans une introduction aux Récits du Labrador, réédités en 2007 par l’UQAM.

Avant sa réclusion, Henry de Puyjalon s’était acquitté de diverses missions. Québec lui confia le mandat de réaliser une analyse minéralogique de la Côte-Nord. Il exerça les fonctions d’inspecteur général des pêcheries et de la chasse, ainsi que celles de premier gardien du phare de l’île aux Perroquets, caillou situé à l’entrée ouest de l’archipel de Mingan.

Avec précaution, nous approchons de l’île à la Chasse, l’une des plus grandes de l’archipel avec ses 20 km de circonférence. Notre péniche godille entre les affleurements de roc. Pierre, le capitaine, Yan, le matelot, et Frédéric, le contremaître, guettent le fond de l’eau, claire comme du cristal, pour éviter que le moteur n’accroche quelque aspérité. La marée est à son plus bas, dégageant une longue trame d’algues plaquées contre les rochers qui ceignent l’île dont Puyjalon fit son ermitage.

Dans leur formation en V tellement caractéristique, des outardes passent au-dessus. Ma mère parlait de « mariages d’oiseaux » au sujet de ces voliers ailés s’épousant avec le printemps et avec l’automne. Mariage. Henry, lui, épousa Angélina Ouimet en 1882. L’histoire, comme souvent à propos des femmes, ne dit rien d’elle, sinon qu’elle était la fille de Gédéon Ouimet, qui fut premier ministre du Québec de 1873 à 1874.

Tandis que mes trois compagnons sont en action, traînant sur les rochers des paquets de bois de chauffage et du matériel pour approvisionner les trousses de secours et remplacer les extincteurs, moi, je regarde, c’est tout. J’observe, je dévore des yeux. Je vois ce que Henry voyait quand il venait sur le rivage. La baie parsemée d’îlots ; le barrage de cayes au-dessus de la ligne des eaux ; cette austérité du paysage à la fois somptueuse et inquiétante, celle au fond qui particularise toute la péninsule labradorienne. Le soleil est apparu. Mon premier soleil de la saison, le plus follement délicieux. Je me dis parfois que l’amour devrait jalouser le soleil.

Le Robinson du Labrador

Au centre de l’île à la Chasse, des lacs, des tourbières et une forêt de conifères où Henry construisit sa maison. Au profil des épinettes, bien garnies d’un côté, ébranchées de l’autre, on devine la fureur des vents dominants qui soufflaient dans les carreaux de notre Robinson du Labrador. « J’écoutais passer la tempête et je rêvais. À quoi rêvais-je ? Je ne sais. Sans doute à l’étrange bonheur que j’éprouve toujours à me sentir seul, dans le bois, loin des imbéciles et surtout des gens d’esprit. » Ses Récits du Labrador sont captivants, baignés d’un humour fin, un vrai bonheur de lecture.

Les Autochtones avaient adopté Henry et l’appelaient affectueusement « le castor pelé » en raison de son crâne chauve. « Les Montagnais ont de la gaieté et de l’esprit, écrit-il, plus honnêtes que nous. »

Fait exceptionnel en ces temps où la nature se faisait abondante en tout : l’auteur s’en prenait aux gaspilleurs, parlant de massacres des phoques et de meurtres des canards eiders. Il reprochait à la très puissante Compagnie de la Baie d’Hudson, une compagnie « de haute philanthropie », décrit-il avec sarcasme, de n’agir que pour le profit. Hanté par la conviction de la fragilité des ressources nordiques et le pressentiment de leur étiolement graduel, inquiet aussi du destin des Autochtones, l’homme des Récits du Labrador parle encore avec acuité à l’oreille des humains de ce XXIe siècle.

Une simple croix blanche, là, plantée dans l’infinité verte et bleue. Henry de Puyjalon y dormirait depuis sa mort en juillet 1905, inhumé le nez dans les vagues. Il mourut seul sur son promontoire d’algues, de pierre et d’épinettes. À part une cérémonie en présence d’une poignée de fidèles en 1955, à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, il n’y a eu rien d’autre depuis, que je sache. J’avais imaginé que Parcs Canada entretenait la sépulture, hé non. Si rien n’est fait, la croix blanche finira par disparaître, avalée par la terre.

Du Chat noir à l’île à la Chasse. Il y a parfois de ces virages fulgurants qui incurvent une existence humaine. Quête de sens extrême, proche de l’illumination et de la grâce. « C’est l’homme du Labrador », a dit de lui l’historien Victor-A. Huard.

Dans son récit Le lièvre, Puyjalon s’adresse au lecteur : « S’il connaissait comme moi les inimitables aspects des aurores boréales, les hécatombes de perdrix blanches à la chair savoureuse, les nuits aux étranges clartés, il ne voudrait plus quitter des lieux si attachants. »

Lui ne les a plus quittés. Il s’y trouve encore.



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