Le Labrador, pour âmes d’eau douce et d’eau salée

Le fleuve Churchill, situé au Labrador terre-neuvien, est long de près de 900 kilomètres et coule vers l’Atlantique.
Photo: Monique Durand Le fleuve Churchill, situé au Labrador terre-neuvien, est long de près de 900 kilomètres et coule vers l’Atlantique.

Labrador, nom mythique. Patrie des caribous, de la neige et du vent. Contrée aux frontières floues, à l’histoire tumultueuse comme les eaux qui la traversent. Concentré de la complexité du monde, avec ses populations diverses. Notre collaboratrice Monique Durand nous raconte un Labrador qu’elle arpente depuis des années, une terre imprégnée d’imaginaire. Premier de huit articles.

Le fleuve Churchill, coulant au Labrador, est là sous mes yeux, accablé des éclats qui trouent sa peau, mi-eau, mi-glace. En ce début de juin, la grêle tombe en petits parachutes mollassons sur le paysage. Tout le ciel se déménage par gros paquets vaporeux. De hautes épinettes s’enlacent, ployant au-dessus du courant, comme si elles voulaient aller planter leurs amours sur l’autre rive.

Labrador. Nom évoquant la pureté des ciels et des eaux, la nudité des paysages, la taïga devenant toundra, les saumons, les phoques. Nom incarnant une sorte de liberté, en périphérie des êtres et des choses. À moins que ce n’en soit le cœur ? Au Labrador, il me semble, jaillit le monde.

Contrée de gigantisme, de démesure. Gorgée de fer. Climat polaire au nord, subarctique au sud. Pays de double partage des eaux, qui courent vers la baie d’Ungava au nord, vers le golfe du Saint-Laurent au sud, vers l’Atlantique à l’est, et vers la baie d’Hudson à l’ouest. On sent la force tellurique gronder sous nos pas. Pays de rivières puissantes comme des fleuves, Churchill, Romaine, George, Saint-Jean. Cerné sur toute sa face nord-est par les vagues et les marées. Pays taillé pour âmes d’eau douce et d’eau salée.

Labrador. Nom qui flamboie. Les uns prétendent que c’est un Portugais du nom de Lavrador qui aurait aperçu ses côtes le premier, vers 1498. D’autres attribuent à l’explorateur Corte-Real le nom de « Terre du Laboureur » pour désigner le Labrador, qu’il aurait atteint en 1501. Il est vrai que les pêcheurs basques, bretons, normands en fréquentaient déjà les rivages, et avant eux les Vikings.

Territoire habité depuis des temps immémoriaux par des Inuits et des Innus, auxquels se mêlent aujourd’hui des Métis et des personnes d’origine européenne. Avec, pour chaque groupe, un pan de Labrador chevillé au corps.

Illustration: Le Devoir

Deux Labradors

Les frontières de ce quasi-continent ont souvent changé, au gré des guerres en Europe, des traités, des décisions judiciaires, jamais officiellement bornées, démarquées, jamais même complètement reconnues. Depuis la fin de la Nouvelle-France et la conquête anglaise, l’espace du Labrador a diminué et augmenté à maintes reprises. Clarifions les choses d’entrée de jeu : il y a deux Labradors. Le Labrador politique, celui des frontières, aux statuts parfois incertains. Et le Labrador géographique, immense continuum géologique à même le bouclier canadien, qui recouvre les trois quarts du Québec et tout le Labrador terre-neuvien.

Grêle toujours, à plein ciel. Les eaux du fleuve sont gonflées à bloc. Les Innus l’appelaient Grande Rivière, courant sur près de 900 kilomètres jusqu’à l’Atlantique. Avec l’arrivée des Européens, il devint le fleuve Hamilton, avant d’être rebaptisé Churchill, en 1965, en l’honneur de l’homme d’État britannique. Je me tiens au bord de ce fleuve comme au bord d’une longue histoire qui a contribué à tracer les contours du Québec d’aujourd’hui et de la province qui est sa voisine : Terre-Neuve. Avec, toujours pendantes, les revendications des peuples autochtones sur plusieurs portions de ce pays infini et, à leurs yeux, sans frontières.

1902. Le gouvernement canadien conteste la délivrance par Terre-Neuve, alors colonie britannique, d’un permis de coupe de bois sur les rives du fleuve Hamilton, devenu Churchill. Le bois est-il canadien ou britannique ? Le différend est soumis au Conseil privé de Londres. Tout se joue autour du sens à donner au mot « côte ».

1927. Trois juges sur cinq donnent raison à Terre-Neuve, qui prétend que sa « côte » se rend jusqu’à la ligne de partage des eaux, loin dans le Labrador intérieur. Le Québec se voit ainsi amputé d’un territoire immense, 290 000 km2. Il n’a jamais reconnu le tracé de 1927. « Cette décision, basée sur des données erronées, était éminemment contestable », soutient le juriste et géographe Henri Dorion. En outre, deux juges auraient eu des intérêts financiers dans l’affaire. Quand Terre-Neuve entre dans la Confédération en 1949, le tracé de 1927 est constitutionnalisé.

Le premier ministre du Québec Alexandre Taschereau expliquera en 1929 son refus d’acheter le Labrador, alors à vendre, en prétendant qu’on n’achète pas ce qui nous appartient. Le cinéaste Denys Arcand imaginera un autre premier ministre, Maurice Duplessis, des années plus tard, urinant sur la frontière disputée, dans une scène désopilante. René Lévesque, lui, à la fin des années 1960, parlera d’un « vol judiciaire ».

Nitassinan

La taille du Labrador terre-neuvien n’est plus contestée à présent par le Québec, sauf pour une portion au-dessus du 52e parallèle. Mais reste une espèce d’ambiguïté consubstantielle à ce beau nom, Labrador, et vaguement l’idée d’un parent perdu pour certains Québécois qui pensent en avoir été dépossédés pour l’éternité.

« Mais c’est nous qui nous sommes fait voler ce territoire ! » affirme le géographe innu Serge Ashini Goupil, qui vit à Wendake, près de Québec. « Ce territoire devrait s’appeler Nitassinan, du nom que portaient nos terres ancestrales. » Même son de cloche du côté des Innus du Labrador terre-neuvien. « Le mot “Labrador” ne veut rien dire pour moi, dit Jack Penashue, de la communauté de Shashatshiu. Je vis dans mon pays, le Nitassinan. Ce n’est pas nous qui avons créé les frontières. »

Le mot “Labrador” ne veut rien dire pour moi. Je vis dans mon pays, le Nitassinan. Ce n’est pas nous qui avons créé les frontières.

C’est la fin du jour au bord du fleuve Churchill. Après le déluge, j’attends la lumière. Souvent en ce pays elle apparaît le soir, à la toute fin, comme pour nous narguer doucement. J’attends que les fumigations célestes laissent apparaître un rayon, un tout petit rayon qui ferait ma joie.

L’histoire du Labrador a sans cesse rebondi. Le dernier épisode remonte à 2001 : la Constitution canadienne est alors modifiée afin de changer le nom de Terre-Neuve pour celui de Terre-Neuve-et-Labrador. Une usurpation de nom et une aberration pour Henri Dorion. « Depuis 1949, Terre-Neuve est une province comprenant l’île de Terre-Neuve et la côte du Labrador. L’adjonction de “et-Labrador” s’avère parfaitement inutile. Ne trouverait-on pas étrange que le Québec adopte une nouvelle désignation Québec-et-Anticosti ? Ou que la France choisisse de s’appeler France-et-Corse ? » À la rigueur, pense-t-il, la province aurait pu s’appeler Terre-Neuve-et-Côte-du-Labrador, à la manière de United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland. Ni Québec, ni Ottawa, ni Saint John’s n’ont voulu voir l’incohérence. La Commission de toponymie du Québec a adopté en 2009 la désignation « péninsule du Labrador », dont la majeure partie est située au Québec.

Nouveaux pans de territoires

L’histoire labradorienne continue de s’écrire. Au cours des dernières décennies, le Nunavik a vu le jour au nord du 55e parallèle pour répondre aux revendications territoriales des Inuits du Nouveau-Québec, de même que le Nunatsiavut, pour les Inuits du Labrador terre-neuvien. On peut imaginer que de nouveaux pans de territoire seront éventuellement reconnus aux communautés innues et métisses.

La série que vous lirez cet été fera référence au Labrador dans son sens le plus large. Péninsule du Labrador, Labrador terre-neuvien, Nunavik, Nitassinan, mais aussi Basse-Côte-Nord du Québec qui, jusqu’en 1927, s’appelait Labrador. Elle vous racontera celles et ceux qui habitent ces lieux et qui les ont écrits. Car, près des dieux et près des muses, les vastes solitudes labradoriennes font écrire.

La pluie a cessé sur le fleuve Churchill. Une énorme lune apparaît soudain, fuyante, allant et venant dans le déhanchement du ciel. Un canard colvert vient de se poser sur l’eau, encore nanti de son vert plumage nuptial. Celui-là ne s’en fait pas avec les bornes, les démarcations et les frontières. Libre, il vole et caracole au-dessus du Labrador éternel.

 

L’histoire du Labrador en un coup d’oeil

1763 Proclamation royale. Le Québec ne comprend pas le Labrador.

1774 Acte de Québec. Le Québec englobe la région des Grands Lacs et tout le Labrador, du détroit d’Hudson, au nord, au détroit de Belle-Isle, au sud.

1809 Le Parlement du Royaume-Uni ampute le Québec de la côte du Labrador, qui est annexée à Terre-Neuve, alors une colonie britannique.

1825 Le même Parlement se ravise et réannexe au Québec la partie du Labrador située au sud du 52e parallèle de même qu’Anticosti.

1912 Extension importante du Québec vers le nord. L’Ungava, jusque-là une subdivision des Territoires-du-Nord-Ouest, en fait désormais partie.

1927 Dans le sillage d’un conflit entre le Québec et Terre-Neuve sur la frontière du Labrador, le Conseil privé de Londres tranche en faveur de Terre-Neuve. Le Québec est largement amputé.

1949 Terre-Neuve entre dans la Confédération canadienne avec les balises fixées par la décision de Londres en ce qui a trait au Labrador.

1975 La Convention de la Baie-James et du Nord québécois règle de manière générale les revendications territoriales des Inuits du Nouveau-Québec et entraîne la création du Nunavik, au nord du 55e parallèle. À sa tête, la Société Makivik a pour mandat de promouvoir le développement économique, social et culturel de la société inuite.

2001 La province de Terre-Neuve change son nom pour Terre-Neuve-et-Labrador.

2005 Le Nunatsiavut est officiellement créé, un territoire géré par les Inuits de Terre-Neuve-et-Labrador.



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