Un trio d’évasions québécoises, pour emporter s’il vous plaît

«À mesure que l’azur s’irrigue de pourpre, une mosaïque ambrée s’assemble sur la surface du fleuve, tesson de lumière après tesson de lumière. [...] Ainsi naissent les ponts d’or, dans le Bas-Saint-Laurent.»
Photo: Gary Lawrence «À mesure que l’azur s’irrigue de pourpre, une mosaïque ambrée s’assemble sur la surface du fleuve, tesson de lumière après tesson de lumière. [...] Ainsi naissent les ponts d’or, dans le Bas-Saint-Laurent.»

Avec son recueil Fragments d’ailleurs. 50 récits pour voyager par procuration, paru quand le confinement étalait sa grande noirceur, le journaliste Gary Lawrence nous aura offert un passeport vers un ailleurs meilleur. La vaccination avançant et l’été nous faisant des clins d’œil (allô, Québec, nous voici !), le revoici avec Fragments d’ici. 25 récits pour (re)découvrir le Québec, dont il nous livre aujourd’hui trois fragments choisis, à la veille de sa parution, le 11 mai, chez Somme toute.


 

Au pays des ponts d’or – Kamouraska, Bas-Saint-Laurent

Il ne faut qu’une fois, une seule fois pour ensuite entendre retentir, année après année, l’appel du fleuve. Dès lors qu’on a connu son cours sortilège, on ne se lasse plus de revenir le révérer et humer ses encens d’iode, en empruntant le canal sans écluses mais plein d’effluves de la route 132, dans le Bas-Saint-Laurent.

Car aucune autre région du Québec ne permet de se sentir aussi près d’elle, la veine jugulaire, la mère nourricière de l’Amérique française. Ici, le Saint-Laurent se lie d’amitié avec ses battures comme nulle part ailleurs. Ici, la route colle tant à la réalité fluviale que, bien vite, toute voiture se fait navire, tant les rives et le fleuve communient, comme unis par une même destinée.

Par endroits, l’étale est si haute et les terres, si basses que la 132 pourrait s’égarer dans les joncs, les foins et les herbes folles. Et quand la lune tire assez fort la couverture des eaux de son bord, le lit du Saint-Laurent dénudé permet même de gagner les îles de Kamouraska à pied.

Une paire d’orteils sur l’accélérateur, une autre sur le frein, il faut ici cultiver l’art de perdre son temps et son chemin en obliquant là à gauche, là à droite, avant de déboucher sur une vieille demeure victorienne pimpante ou avachie, une fermette agenouillée sous le poids des années ou un bout de Saint-Laurent devenu mer.

Tout au long de la route, les villages bourrés d’embruns donnent la réplique aux fumoirs, aux pêches à fascines ou aux phares qui se succèdent en enfilade, actifs, poussifs ou crades. Les îles, amarrées basses, emplissent les cœurs à marée haute, et les rivages guettent le passage des nochers tandis que le sillage des navires salue les rochers.

Puis le soir, par temps clair, tout bout de berge ou d’auberge devient la jouissive loge d’où on assiste à l’indicible prestation de la brunante.

À mesure que l’azur s’irrigue de pourpre, une mosaïque ambrée s’assemble sur la surface du fleuve, tesson de lumière après tesson de lumière. Et alors que le soleil soigne sa chute derrière les montagnes, les paillettes se soudent entre elles pour former une longue jetée lumineuse, jusqu’à relier Kamouraska à Charlevoix.

Ainsi naissent les ponts d’or, dans le Bas-Saint-Laurent.

Texte publié dans Le Devoir du 26 juillet 2003

 
Photo: Gary Lawrence Non seulement la statue est minuscule, mais encore est-elle située au fond d’un quelconque parc municipal, entourée d’une végétation hirsute, près d’un hangar en tôle et d’un module de jeux pour enfants.

Pauvre René ! – New Carlisle, Gaspésie

« Pardon, Madame, savez-vous où se trouve la statue de René Lévesque ? » demandé-je à une passante déambulant sur la Main de New Carlisle. « CoughDo you speak English ? » de toussoter la dame, avant de m’indiquer, gentiment et en anglais, la voie à suivre.

Avant de m’y rendre, je savais bien que la langue de Harper avait majoritairement cours dans le village où a grandi le fondateur du Parti québécois. Mais il est pour le moins ironique que la première personne à qui je m’y sois adressé ne puisse balbutier un mot de français, a fortiori quand il s’agit de repérer un monument érigé à l’un des plus ardents défenseurs de la langue de Godin.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Quand j’ai enfin trouvé la statue de l’ex-premier ministre, je suis demeuré sans voix. Non seulement elle est minuscule (5 pieds 4 pouces) et indigne du personnage qu’elle représente, mais encore elle est située au fond d’un quelconque parc municipal, entourée d’une végétation hirsute, près d’un hangar en tôle et d’un module de jeux pour enfants.

Cette statue a commencé sa carrière en face de l’Assemblée nationale, à Québec. Dans une lettre parue dans Le Devoir, l’ex-ministre péquiste Louise Beaudoin décrit comme suit cette « œuvre » : un « personnage figé, dont toute vie a été minutieusement oblitérée », après avoir expliqué que la statue avait été réalisée à partir d’une photo avec objectif grand-angle, faussant les proportions réelles du corps de l’homme d’État.

Après avoir suscité la critique, la statue a donc été déménagée à New Carlisle, en 2001, avant d’être remplacée à Québec par… la même statue, en plus grand (8 pieds). « Plutôt que de demander à un véritable artiste de créer une sculpture digne du personnage et du site, il fut décidé de la redimensionner à l’identique, soit en plus grand, en plus large, et donc en plus épais : le triste gossage apparut plus sinistre encore », de rajouter Louise Beaudoin.

Lors de ma visite, l’auteur de la célèbre phrase : « On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple » demeurait étriqué et tapi dans l’ombre d’un obscur parc du village qui l’a vu grandir, et ce, depuis près de 10 ans.

Ailleurs dans le monde, on ne compte plus les exemples où des hommes d’État, fussent-ils controversés ou de moindre envergure, ont droit à bien plus d’égards. Même la maison où a grandi le 23e premier ministre du Québec, rue Mountsorrel, ne paie pas de mine, et son état demeure indigne de son illustre ancien occupant, bien qu’elle soit classée.

En 2018, on s’est enfin rappelé la devise Je me souviens en inaugurant à New Carlisle l’Espace René-Lévesque, dans un grand jardin dominant la mer. Composé d’un parc d’interprétation thématique et d’un pavillon d’accueil devant lequel est plantée la fameuse statue, il permet d’en apprendre plus sur le journaliste, correspondant de guerre, animateur radio et télé et homme d’État, grâce à une balade audioguidée.

Pour ma part, je me souviendrai longtemps qu’il s’est écoulé plus de 30 ans avant qu’on souligne l’apport et la vie du plus charismatique et du plus aimé de tous les hommes politiques québécois, dans sa « ville natale ».

Je me souviendrai surtout qu’il ne faut jamais se fier aux apparences : on ne juge pas la grandeur d’un homme à sa taille, mais bien à ce qu’il a accompli. Et à ce titre, René est, et sera toujours, un géant.

Texte publié dans L’actualité, 1er novembre 2010, mis à jour en décembre 2020

 
Photo: Gary Lawrence Au-delà du chenal, les maisonnettes colorées commencent à émerger du brouillard matinal, blafardes mais mignonnes comme tout, comme si on arrivait en Islande ou au Groenland.

L’île de la séduction – Harrington Harbour, Basse-Côte-Nord

Sur les 375 km qui séparent Natashquan de Blanc-Sablon, la Basse-Côte-Nord recèle environ 4000 îles. Une seule est cependant connue d’une majorité de Québécois : Harrington Harbour, où trône le célèbre village du même nom, mieux connu sous son nom d’acteur, Sainte-Marie-la-Mauderne.

Déjà, l’approche à bord du navire ravitailleur Bella Desgagnés est spectaculaire. Dans l’étroit chenal qui mène au havre naturel de Harrington Harbour, la coque passe à une dizaine de mètres d’une haute falaise de roc, fouettée par les vagues : c’est qu’il faut maintenir fermement le cap. « À cause des courants, c’est l’un des passages les plus périlleux de toute la Basse-Côte-Nord », assure le capitaine François Nadeau.

Puis, au-delà du chenal, les maisonnettes colorées commencent à émerger du brouillard matinal, blafardes mais mignonnes comme tout, comme si on arrivait en Islande ou au Groenland. « D’autres diraient que ça ressemble surtout à certains ports de pêche de Terre-Neuve », indique la guide Karen Turriff, en poste à bord du Bella Desgagnés.

Comme bien des habitants d’autres villages de la Basse-Côte-Nord, ceux de Harrington Harbour descendent de pêcheurs terre-neuviens venus s’établir ici, au XIXe siècle, à la recherche de meilleures conditions de vie que dans leur grande île, de l’autre côté du détroit de Belle Isle. De nos jours, Harrington Harbour vit toujours essentiellement de la pêche, mais dans une double insularité, à la fois géographique et linguistique : tout le monde, ou presque, n’y parle qu’anglais.

Au Québec, la plupart des visiteurs viennent d’abord ici pour marcher dans les lieux de tournage de la Sainte-Marie-la-Mauderne du film La grande séduction, de l’église du Christ à la maison laide, en passant par la caisse populaire, toujours en activité. Quant au bureau de poste, Ève Beauchemin (Lucie Laurier) n’y travaille plus, trop occupée qu’elle est à décrypter les nuages et à se gargariser de théories conspirationnistes.

Mais on vient aussi ici pour admirer le défilé des icebergs au printemps, humer les embruns chargés d’iode, prendre une bière au resto-bar (quand il est ouvert) ou fouler du pied tous ces étonnants trottoirs de bois qui tiennent lieu de réseau routier, entrecoupé ici par des sections sur le roc nu, là par des ponts tout en poutres où le fédéralisme prévaut toujours, malgré l’éloignement. « Quand ces ponts enjambent un cours d’eau, ils sont de compétence fédérale ; dans tous les autres cas, ils relèvent du ministère des Transports du Québec », précise Monica Anderson, animatrice de radio et guide locale.

Aucune voiture ne circule sur ces allées de bois, utilisées par de nombreux quads, une poignée de cyclistes et de rares piétons. Le long de ce réseau, d’étranges tuyaux courent aussi entre les maisons. « En 2014, nous avons finalement eu l’eau courante ; avant, il fallait s’approvisionner à l’une des citernes du village », ajoute Monica Anderson. Recouverts d’une gaine chauffante pour éviter le gel l’hiver, plusieurs tuyaux ne peuvent être enterrés, la plupart des maisons étant construites directement sur d’immenses morceaux de roc…

Arpenter ce petit village du bout du monde, qui est peuplé de moins de 300 âmes, permet également de découvrir le mode de vie des collectivités isolées, avec tous les avantages et les inconvénients qui en découlent. Ainsi, non loin du quai, le Centre d’interprétation de la maison Rowsell relate l’histoire de ce village fondé en 1871, avec une collection de photos, d’artefacts et d’objets divers, dont ces fameux tapis crochetés qui ont longtemps fait le renom de l’île, mais aussi une vieille motoneige. Celle-ci rappelle que les échanges et les approvisionnements sont plus simples l’hiver, grâce aux ponts de glace et à la Route blanche, balisée par le ministère des Transports dès qu’il a assez neigé.

Même si Harrington Harbour compte deux magasins généraux, on n’y trouve pas de tout. Dans bien des cas — pour s’acheter des vêtements, par exemple —, il faut utiliser le commerce en ligne, non sans user de quelque stratagème. « Au village, tout le monde a le même code postal — G0G 1G0 — et personne n’a d’adresse municipale, mais puisqu’il en faut une pour acheter sur Internet, on l’invente ! » dit Monica Anderson. Celle-ci pourrait se faire envoyer un colis au 12, boulevard René-Lévesque, Harrington Harbour, qu’elle le recevrait…

Surnommé « Hospital Island », Harrington Harbour a aussi accueilli le premier hôpital de la Basse-Côte-Nord, en 1907. Aujourd’hui, la présence du centre hospitalier et celle d’une usine de transformation de poissons, propriété de la Coopérative communautaire de fruits de mer, assurent au village une relative stabilité économique, tout en minimisant l’exode rural — tout le contraire des autres municipalités de la Basse-Côte-Nord. En 2007, le village voisin d’Aylmer Sound, à 11 km de là, a même été fermé par le gouvernement, un événement qui soulève encore les passions.

Cela dit, Harrington Harbour a lui aussi failli disparaître, en 1973, quand un incendie s’est déclaré dans le lieu de culte de l’Église unie, à deux pas des deux gros réservoirs à carburant de l’île. Contre toute attente, seule l’église a finalement été la proie des flammes. « Au village, nombreux sont ceux qui ont vu là une intervention divine, dit Monica Anderson. Plusieurs croient que Dieu a alors dû se dire : s’il faut prendre une maison pour sauver les autres, que ce soit la mienne… »

Texte paru dans L’actualité, mai 2016

 

Fragments d’ici. 25 récits pour (re)découvrir le Québec

Gary Lawrence, Éditions Somme toute, Montréal, 2021, 168 pages. En librairie le 11 mai.

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