Le tourisme régénérateur, ou comment faire œuvre de «réparation»

Carolyne Parent Collaboration spéciale
Le tourisme est régénérateur quand les priorités des communautés d’accueil ont préséance sur celles des voyageurs. Sur la photo, Kimmirut, un village inuit en terre de Baffin, au Nunavut.
Photo: Carolyne Parent Le tourisme est régénérateur quand les priorités des communautés d’accueil ont préséance sur celles des voyageurs. Sur la photo, Kimmirut, un village inuit en terre de Baffin, au Nunavut.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Qu’est-ce que ce concept de tourisme ? Une nouvelle approche avisée ? Une nouvelle élucubration marketing ? Une entreprise canadienne nous éclaire.

Une rarissime bonne nouvelle à avoir égayé notre printemps covidien 2020 a été le retour des poissons dans les eaux de Venise. Rappelez-vous ces dauphins batifolant dans ses canaux : cette image forte claironnait, sans équivoque, qu’en l’absence des touristes, la nature reprenait ses droits, se régénérait.

Mais bien avant la COVID-19, certains acteurs de l’industrie, dont Adventure Canada, s’étaient déjà penchés sur l’idée d’un tourisme plus que durable. Un tourisme qui irait au-delà de l’objectif de ne pas causer de tort aux destinations visitées. Un tourisme qui se voudrait « réparateur » de préjudices antérieurs. Bref, l’idée que ses acteurs pouvaient — aussi — être des agents de régénération.

Établie en Ontario, Adventure Canada est une entreprise familiale qu’ont fondée deux frères, Bill et Matthew Swan, ainsi qu’un ami commun, David Freeze, en 1987. Tous trois guides de descente en eaux vives, ils rêvaient d’aller au-delà de la rivière des Outaouais. Mission accomplie : à bord de navires de petite capacité, ils emmènent leurs croisiéristes — parmi lesquels la romancière Margaret Atwood et le chercheur écologiste David Suzuki — en Arctique comme en Antarctique en passant par les provinces maritimes. De leurs réflexions est né un programme de tourisme régénérateur, qui en est à sa troisième année d’existence. La présidente-directrice générale de la compagnie, Cedar Swan, qui supervise ledit programme, répond à nos questions.

Nous avons entendu parler de l’agriculture régénératrice, mais qu’est-ce que le tourisme régénérateur ?

C’est un tourisme qui vise à améliorer le concept de durabilité en ajoutant un « plus » au résultat d’une expérience de voyage. Idéalement, celle-ci devrait améliorer à la fois la communauté d’accueil, le voyageur et les écosystèmes. Elle devrait avoir un effet durable plutôt que passager. Elle met aussi les voyageurs et l’industrie au défi de passer du statut d’observateur ou de visiteur à celui de participant actif et engagé. Au bout du compte c’est un processus holistique par lequel les priorités de la communauté d’accueil sont plus valorisées que celles du voyageur.

Pauline Sheldon, une experte de l’économie circulaire, dit aussi : « Le tourisme régénérateur nécessite un changement fondamental dans notre façon de voir le monde. C’est un engagement envers le tourisme en tant qu’outil pour créer des communautés d’accueil prospères et pour régénérer et soigner les ressources abîmées. Ce changement philosophique et pratique favorise la collaboration plutôt que la concurrence, la communauté plutôt que l’intérêt personnel, la culture plutôt que la marchandise, l’abondance plutôt que la rareté et le bien-être plutôt que le profit. »

C’est donc une approche sérieuse…

Je dirais que, tout comme pour l’agriculture, où les systèmes épuisés, les agriculteurs épuisés, les terres épuisées, les faibles marges de profit et la santé humaine en déclin, vu la nourriture que nous mangeons, ont engendré le mouvement de l’agriculture régénératrice, les communautés d’accueil épuisées, les écosystèmes épuisés, envahis par les visiteurs, pourraient être le principal moteur du changement. L’industrie du tourisme devra répondre à cette évolution de la demande des voyageurs, qui choisissent des séjours incarnant des valeurs et des normes d’opération plus élevées.

Comment le tourisme régénérateur se compare-t-il au tourisme durable ?

Le tourisme régénérateur est plus puissant que le tourisme durable. On pourrait même considérer qu’il met la barre plus haut. Chez nous, le processus commence par : « Que veulent les communautés hôtes ? » Nous nous demandons comment la présence d’Adventure Canada aide les habitants des endroits que nous visitons à réaliser leurs aspirations communautaires. Les réponses à cette question peuvent être larges et permettre des apports qui couvrent une éducation de qualité, l’autonomisation, l’enrichissement culturel et le bien-être, l’égalité des sexes, de même que la recherche et l’action scientifique et climatique.

Adventure Canada a-t-elle créé son programme justement pour réduire son empreinte en régions polaires ?

Tous les déplacements ont des répercussions sur l’environnement, et les régions polaires sont touchées de manière disproportionnée, nous en sommes très conscients. C’est pourquoi nous avons entamé une transition vers des opérations de tourisme régénérateur. Nous demandons à nos sous-traitants et aux prestataires de services avec lesquels nous travaillons de faire de même.

Un défi de taille réside toutefois dans les modes de déplacement dominants — avions, bateaux, véhicules personnels —, qui ont une empreinte carbone notable. Le secteur a besoin de changements infrastructurels importants. Mais en tant qu’opérateur, nous avons un rôle clé à jouer en utilisant, au fur et à mesure de leur apparition, les nouveaux modes de transport tels ces navires fonctionnant avec de meilleurs carburants dits « alternatifs ».

Ce programme remplit-il ses promesses ? Comment l’évaluez-vous ?

Notre plan triennal a quatre points d’ancrage : culture et bien-être ; action climatique ; résilience alimentaire ; océans et écosystèmes. Notre propre évaluation sera déterminée par notre incidence dans ces domaines, en plus des commentaires de nos clients, des communautés d’accueil et du réseau.

Un exemple récent ? Taste of Place. En 2019, nous avons lancé notre tour de l’île de Terre-Neuve, et ce programme se concentre sur l’approvisionnement local, les traditions culinaires et les valeurs culturelles.

L’expérience culinaire a été grandement appréciée par les clients. Les agriculteurs, les pêcheurs et les fournisseurs de produits locaux en ont bénéficié sur le plan économique, mais aussi en se faisant entendre. Ils ont fait partager leur héritage, leurs passions et leurs préoccupations à travers la narration qui accompagnait chaque repas ou expérience à terre. Et Taste of Place a remporté le prix Terre-Neuve-et-Labrador Cruise Vision 2020.

Après la pandémie, dans quelle mesure vous attendez-vous à ce que les voyageurs soient réceptifs au tourisme régénérateur ?

Nous n’entrevoyons pas une reprise des activités comme si de rien n’était ; voilà plutôt l’occasion de faire comprendre à nos clients comment une approche régénératrice peut soutenir le monde qu’ils souhaitent voir. Déjà, ils démontraient un intérêt accru pour les effets de leurs choix avant la pandémie.

Lorsque nous voyagerons à nouveau, que pouvons-nous faire pour que nos voyages soient régénérateurs ?

Les voyageurs doivent se poser un certain nombre de questions… « L’argent que je dépense contribue-t-il directement aux gens et aux lieux que je visite ? » Assurez-vous que les hôtes concernés gagnent un salaire décent et que votre présence en tant que touriste est souhaitée. « Est-ce que l’expérience à laquelle je vais participer est cohérente avec mes propres valeurs ? » Par exemple, si vous avez réduit le plastique à usage unique chez vous, est-ce que la même chose se fait à l’hôtel dans lequel vous séjournez ? De plus, « aurai-je de véritables interactions avec les personnes qui m’accueillent ? Vais-je repartir avec une meilleure compréhension des joies et des défis de vivre dans le lieu que je visite ? Vais-je travailler à réduire ces défis à mon retour ? ».

Enfin, « suis-je un exemple du changement que je souhaite voir ? » Il est important de reconnaître que nos habitudes d’achat peuvent nuire ou aider. Il est de notre responsabilité de poser les questions nécessaires pour nous assurer que nos choix ont un effet positif sur le monde. 

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