Partir en voyage ou pas?

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
«La COVID est une occasion de lancer une réflexion sur la manière dont nous vivons, qu’on le veuille ou non. Prendre l’avion comme on prenait le taxi n’est peut-être pas normal ni souhaitable pour la santé de tous.» 
Photo: Michael Kappeler Associated Press «La COVID est une occasion de lancer une réflexion sur la manière dont nous vivons, qu’on le veuille ou non. Prendre l’avion comme on prenait le taxi n’est peut-être pas normal ni souhaitable pour la santé de tous.» 

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Pendant que les gouvernements demandent aux citoyens d’éviter les déplacements, les initiatives pour nous convaincre de faire le contraire se multiplient. Entre le désir de changer d’air et celui de protéger la santé d’autrui, le souhait d’offrir son soutien aux différents acteurs de l’industrie touristique et la nécessité de respecter les sensibilités, la prise de décisions est loin d’être aisée. Discussion avec l’éthicien René Villemure, qui propose une analyse de la société à travers différents prismes, dont la philosophie.


Nous sommes nombreux à ressentir des envies contradictoires en ce moment. D’un côté, les autorités nous demandent de rester chez nous, mais de l’autre, des offres fusent pour tenter de nous convaincre de voyager. Comment trancher ?

La question qu’on pose, au fond, est sur la sécurité. Les autorités sont en train de chercher l’équilibre périlleux entre les crises sanitaire, économique et sociale. Le gouvernement doit s’inspirer du principe de précaution. En Europe, il est inscrit dans la Constitution. Ici, il ne l’est pas. Le premier ministre François Legault l’articule en nous disant de rester chez nous, mais il ne veut pas tuer l’économie. Si on ne protège pas la santé des gens, il n’y aura ni voyage ni économie. En contrepartie, il y a aussi la santé mentale. Les journées raccourcissent et c’est prévisible que des gens ressentent le besoin de voyager. C’est une question difficile à résoudre. Sur papier, cela se fait très bien, mais en pratique, ce n’est pas le cas.

 

Est-ce une bonne idée de se rendre dans une destination où peu de cas sont recensés ?

Bien des gens ne semblent pas comprendre le haut niveau de virulence de la COVID-19. Un simple contact suffit. Le débat n’est pas seulement à propos du nombre de cas, d’ailleurs : il concerne aussi la qualité de vie de ceux qui survivent à la maladie. Quelles séquelles auront-ils ? Nous ne le savons pas encore. Quand nous partons d’une zone rouge pour aller vers une autre où l’on se sent en sécurité, nous pensons à notre santé, mais pas à celle de ceux que nous pourrions bien involontairement contaminer.

 

Dans certains pays, comme Cuba ou la République dominicaine, le tourisme est le gagne-pain d’une grande partie de la population. Ne causons-nous pas plus de tort en évitant de nous y rendre ?

C’est une question qui comporte plusieurs volets. C’est sûr que dans un endroit qui vit en grande partie du tourisme, beaucoup de gens risquent de se retrouver dans une situation précaire. Mais il faut voir à qui profitent les recettes. Dans la plupart des pays en développement où le tourisme est très important, des gens d’affaires captent la grosse manne et les employés locaux récoltent la monnaie. De plus, nous regardons les choses avec notre perspective, mais de leur point de vue, les aidons-nous vraiment ? Le tourisme est un envahissement comme un autre. Il y a aussi toute la question de l’empreinte environnementale et sociétale. Toute action humaine a une empreinte. Nous nous donnons facilement bonne conscience en disant que nous allons aider en contribuant à faire rouler l’économie.

 

Devrons-nous revoir notre manière de voyager au cours des prochaines années ?

Nous vivons avec une grande incertitude et nous ne sommes pas habitués à cela. Ce que nous considérions comme la normalité n’existera plus. Nous parlons de la COVID, mais les dommages faits à la nature par l’économie débridée ont des conséquences. La pandémie en est une, mais il y en aura d’autres. La COVID est une occasion de lancer une réflexion sur la manière dont nous vivons, qu’on le veuille ou non. Prendre l’avion comme on prenait le taxi n’est peut-être pas normal ni souhaitable pour la santé de tous. Selon moi, nous allons développer une nouvelle proximité plutôt qu’une distance.

 

Certains résistent et d’autres s’adaptent… Au-delà du voyage, un changement de mode de vie sera-t-il absolument nécessaire ?

Pour la première fois, nous avons tous été touchés en même temps, comme lors d’une guerre. Nous serons peut-être plus sensibles à ce qui se passera ailleurs. Je ne crois pas que les gens changeront leur mode de vie à cause de la COVID, mais ils le feront quand un deuxième événement majeur surviendra, qu’il s’agisse d’un autre virus ou d’une catastrophe naturelle. Nous n’aurons cependant pas le choix de changer des choses. Nous devrons nous habituer à vivre avec un risque. Il y aura un changement de paradigmes, de gré ou de force. Cela ne plaira peut-être pas à tous. Il faut apprendre à mesurer les conséquences possibles de nos actions. Nous n’avons pas encore développé ce réflexe.

 

Alors, dans l’immédiat, on bouge ou pas ?

J’aurais tendance à écouter M. Legault pour deux raisons : parce que je ne voudrais pas que mes concitoyens infectent d’autres personnes et parce que nous n’avons pas un bilan très reluisant.


René Villemure est l’auteur du livre L’éthique pour tous… même vous !, publié aux Éditions de l’Homme en 2019.