L'Histoire en vacances - Au «pays des chutes» : Henry David Thoreau sur la côte de Beaupré

Académie d'histoire fondée en 1935, la Société des Dix regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux Éditions La Liberté à Québec: http://www.librairielaliberte.com/. Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/Dix/.

«Je crains de n'avoir pas grand-chose à dire du Canada, n'y ayant pas vu grand-chose. Ce qui me reste de mon voyage là-bas, c'est un rhume.» Ce propos qui ouvre le récit de voyage au Bas-Canada du penseur et essayiste étasuniens Henry David Thoreau (1817-1862) est volontiers énigmatique. Le «philosophe des bois», connu en particulier pour son essai Walden (1854), franchit la «barrière invisible» entre les deux pays et voyage au Bas-Canada du 25 septembre au 4 octobre 1850, passant de Saint-Jean-sur-Richelieu à Montréal, à Québec, à Montmorency puis à Sainte-Anne-de-Beaupré, parcourant à pied la côte de Beaupré (ce «village continu») et y admirant ce qu'il appelle «le pays des chutes». Son récit de voyage ne sera publié qu'en 1856 et A Yankee in Canada sera traduit en 1962 par Adrien Thério sous le titre Un yankee au Canada, auquel nous empruntons la traduction.

Ce que Thoreau a à dire gravite autour de deux figures, le soldat et le prêtre, campés dans les lieux qui sont les leurs: la citadelle, les fortifications et l'église. Le reclus de Concord (Mass.) et de Walden Pond, qui allait laisser un autre essai fameux, Civil Disobedience (1849), regarde avec les yeux d'un quasi-anarchiste soldats britanniques en habit rouge, guérites, exercices et parades militaires et se demande: «Comment uniformiser les particularités ou les protubérances de chaque individu et faire mouvoir mille hommes comme un seul, animé d'une seule volonté?» Le pacifiste républicain, hyperconscient de déambuler dans une colonie britannique, croit qu'il «est impossible de donner une bonne éducation à un soldat sans en faire en même temps un déserteur». Il se demande à nouveau: «Comment un homme paisible et libre de professer ses opinions pouvait-il vivre à côté du 49e Régiment?»

Les couleurs voyantes le frappent manifestement: le rouge de l'habit militaire, le noir de l'habit religieux. Les signes religieux extérieurs — églises, couvents, processions — commandent son attention, à Beauport, par exemple: «Comparativement, la richesse de l'Église dans ce pays saute aux yeux, car dans ce village nous ne vîmes aucune maison solide sauf celle-là. Les autres étaient toutes d'humbles chaumières. Et cependant, cette église me fit l'impression d'être un édifice plus imposant qu'aucune église de Boston.» À l'amateur de nature, l'église Notre-Dame à Montréal, perçue comme un lieu de retraite «où l'atmosphère tranquille de la lumière sombre dispose à des pensées sérieuses et profitables», arrache cet aveu: «Je ne suis pas sûr, mais cette religion catholique serait admirable si on en enlevait le prêtre complètement.»

Fortement interpellé

par Québec

Le voyageur yankee est fortement interpellé par Québec où se concentrent le gouvernement colonial et les militaires à l'intérieur des murs et dans la citadelle. Habitué aux forêts et aux étangs autour de Concord, fils d'une liberté acquise en 1776, le voyageur sans bagage ne reste pas muselé devant ce qu'il observe: «De pareilles fortifications ne sont pas l'effet de l'avancement intellectuel. Ces grands ouvrages de pierre [...] oppriment l'esprit plutôt qu'ils ne le mettent en liberté. Ce sont des tombeaux pour les âmes des hommes tout autant qu'ils le sont pour le corps.» Il faut une évidente originalité intellectuelle et une bonne connaissance de l'Empire britannique pour voir Québec comme un Gibraltar: «Les fondateurs croyaient que c'était un excellent site pour un mur — et nul doute que c'était un meilleur site pour un mur que pour une ville — mais il arriva qu'une ville s'y accrocha.»

Dans cette ville faite de rues étroites, d'escaliers de bois, de roc, de canons, de corps de garde, de sentinelles, Thoreau, comme bon nombre de voyageurs dans la vallée du Saint-Laurent au XIXe siècle, croit voyager dans le temps: «Je me frottai les yeux pour être sûr que je vivais au dix-neuvième siècle et que je ne pénétrais point dans un de ces portails qui, quelquefois, ornent le frontispice des nouvelles éditions de ces vieux livres à caractères gothiques. Je crus que ce serait un bon endroit pour lire les Chroniques de Froissart. Tout cela rappelait autant le Moyen Âge que les romans de Scott.» Le voyageur, venu de Boston dans un train qui amenait avec lui près de 1500 «touristes», écrit que les Canadiens «n'ont aucun argent d'investi dans les compagnies de chemin de fer» et, inévitable mauvais prophète, prédit «qu'ils n'en auront probablement jamais. S'ils ont une expression pour railroad, c'est tout ce que vous pouvez leur demander.»

Ancien

Tout lui semble ancien, vieux, anachronique; à la visibilité du rouge et du noir, il ajoute celle du vert-de-gris: «Chaque chose semblait lutter là-bas [...] contre une sorte de rouille antique comme il s'en forme sur les vieilles armures et les pièces d'artillerie en fer — la rouille des conventions et des formalités. On dit que les toits et les clochers de métal de Québec et de Montréal restent en bon état et brillants pendant quarante ans, dans certains cas. Mais s'il n'y avait pas de rouille sur les toits et les clochers de métal, il y en avait sur les habitants et leurs institutions. Néanmoins le travail de polissage continue avec entrain.»

Pas grand-chose à dire de ce séjour de dix jours? La vision de Thoreau tient pour une bonne part au tempérament individuel marqué du quasi-ermite, venu d'un pays qui a fait son indépendance de la métropole britannique et qui est capable de lire les signes du colonialisme politique et culturel, comme son concitoyen et ami, Ralph Waldo Emerson l'a montré à sa façon dans son célèbre discours sur The American Scholar en 1837. L'amoureux de la nature et de la solitude s'est peut-être embarqué dans une aventure. Il prend sa décision au moment (juillet 1850) où son amie, Margaret Fuller-Ossoli, périt dans un naufrage au large de l'actuelle Atlantic City.

Les thèmes du naufrage et de la mort envahissent alors son journal et Cape Cod qu'il commence à écrire en 1855, au moment où paraît A Yankee in Canada. Thoreau voit peut-être à Boston un «panorama», sorte de vue d'un lieu peinte sur une longue toile enroulée qu'on déroule pour accompagner une conférence. Ce panorama de William Burr, qui fait voyager aux chutes de Niagara, sur le cours du Saint-Laurent et de la rivière Saguenay, est montré à Boston à compter de février 1850. Or c'est le même Burr qui, fin septembre 1850, «organise» le voyage de 1500 Américains au Bas-Canada. Thoreau a pu vouloir profiter de l'occasion, lui le francophile d'ascendance jerseyenne qui connaissait des Canadiens français établis en Nouvelle-Angleterre, et qui ne sortira qu'une autre fois de son Massachusetts natal pour aller voir le Minnesota. Mais on imagine mal, par ailleurs, le «philosophe des bois» se mêler à l'un des premiers «voyages organisés».

Il quitte d'ailleurs le groupe pour marcher la côte de Beaupré et, en taisant la raison de son retour «obligé» d'un voyage écourté, il me semble suggérer la contrainte du voyage organisé et du train qui part.

Thoreau ne voit pas que du rouge, du vert-de-gris et du noir. Il se plaît à certains paysages, les chutes lui rappellent la nature tant aimée; il porte attention à la toponymie; il vante l'histoire des rapports des Canadiens d'origine française avec les Amérindiens. Mais comme pour tout voyageur, hier et aujourd'hui, l'homo viator, l'homme passagé/passager, voyage ailleurs avec son outillage mental et affectif. C'est cela la relativité: le voyageur dans un train en marche qui essaie de parler abstraitement du mouvement, le voyageur venu d'ailleurs qui va ailleurs.

«J'ai conclu que le meilleur sac du voyageur à pied peut se tailler dans un mouchoir, ou s'il s'occupe des apparences, dans un morceau de papier brun, bien attaché...»

Yvan Lamonde, Membre des Dix

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