Photo: Rocky Mountaineer Le «Rocky Mountaineer», inauguré en 1990, convie les voyageurs à explorer l’ouest du pays seulement pendant la journée, leur assurant de ne rien manquer des Rocheuses.

Trois voyages en train pour redécouvrir le Canada

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
Le «Rocky Mountaineer», inauguré en 1990, convie les voyageurs à explorer l’ouest du pays seulement pendant la journée, leur assurant de ne rien manquer des Rocheuses.
Photo: Rocky Mountaineer Le «Rocky Mountaineer», inauguré en 1990, convie les voyageurs à explorer l’ouest du pays seulement pendant la journée, leur assurant de ne rien manquer des Rocheuses.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Voyager en train au Canada, c’est s’offrir le luxe du temps. On sait à quelle heure on part, mais rarement quand on arrivera. En cette période qui redéfinit le sens même du lâcher-prise, l’idée de se laisser bercer par le roulis a quelque chose de rassurant. Même s’il est toujours impossible d’effectuer certains trajets et qu’on recommande aux habitants des zones orange et rouge d’éviter les déplacements, il n’est jamais interdit de rêver. Notre collaboratrice, grande amoureuse des trains et coautrice du livre Voyages de rêve en train. 50 itinéraires de rêve, publié chez Guides Ulysses, propose ici trois voyages pour redécouvrir le pays doucement… quand la situation le permettra.

Montréal-Jonquière

Quoi ? Près de neuf heures pour effectuer un trajet qui en prend moins de cinq en voiture ? La vérité, c’est qu’après avoir emprunté cet itinéraire une bonne vingtaine de fois au cours des deux dernières décennies, en partie ou en entier, je peux compter sur les doigts d’une seule main les voyages où le train est arrivé en gare à l’heure prévue. On ne monte pas à bord du Montréal-Jonquière pour gagner du temps, mais pour le voir s’égrener lentement. Un Québec hors du temps se dévoile au fil des 510 kilomètres, qu’on apprécie seulement si l’on oublie de regarder sa montre.

Après avoir traversé Montréal et Lanaudière, le train s’enfonce plus profondément dans le ventre de la forêt boréale. Entre Hervey-Jonction — où une partie du convoi se détache pour aller siffler vers l’Abitibi — et Chambord, le tortillard louvoie entre cours d’eau et conifères.

L’hiver, les épinettes chargées de neige immaculée nous font oublier les routes grisâtres. Pendant une bonne partie du trajet, les cellulaires ne captent aucune onde. Plane alors une vague impression d’avoir été propulsé à l’époque de la colonisation du Lac-Saint-Jean…

Chemin faisant, des passagers montent et descendent au milieu de nulle part. Certains s’arrêtent dans des camps de chasse ou des chalets isolés. Les gares, pour la plupart désertes, témoignent de l’abandon des rails au profit des routes en asphalte. Celle du lac Stadacona, minuscule, fait figure d’exception. Construite par les gens du coin, qui s’y rendent en motoneige l’hiver, la minigare offre aux passagers un répit du froid.

Lac-Bouchette apparaît comme une lointaine promesse d’un retour à la civilisation. Il faudra toutefois attendre Chambord avant qu’une petite ligne s’affiche sur l’écran du cellulaire. Mais le terminus de Jonquière est encore loin…


 

Winnipeg-Churchill

Churchill a dû patienter pendant un an et demi avant de voir réapparaître la silhouette des trains après les inondations de mai 2017. Pendant cette période, seuls les bateaux et les avions pouvaient ravitailler la capitale autoproclamée des ours polaires, provoquant une flambée des prix. Depuis, la situation s’est améliorée, mais le nord du Manitoba reste une destination peu accessible aux voyageurs à petit budget.

Unique moyen terrestre de rejoindre la localité de 900 habitants, le convoi de passagers parcourt les 1700 km qui la séparent de la capitale provinciale en deux jours et deux nuits — quand il ne cumule pas trop de retard. À Churchill, on peut faire du kayak sur la mythique baie d’Hudson, où des centaines de bélugas batifolent en été, mais les allées remplies de parfums et de vêtements griffés de la chaîne qui porte son nom depuis 1670 ont des airs de mirage.

Photo: Rocky Mountaineer En cette période qui redéfinit le sens même du lâcher-prise, l’idée de se laisser bercer par le roulis a quelque chose de rassurant.

À bord du train, considéré comme un service essentiel, les touristes côtoient les habitants des communautés installées le long des rails. Pas de première classe ni même de voiture-restaurant : mieux vaut bien préparer son voyage, car les options sont très limitées.

Malgré tout, voir le paysage se transformer au fil des kilomètres vaut bien quelques repas froids et des voitures vétustes. Pour peu que l’on cède à son indolence, le rythme du voyage nous prépare en douceur au monde qu’on s’apprête à découvrir. Un monde où la distance n’est ni une métaphore ni une recommandation de la santé publique. Où les ours polaires représentent à la fois un danger bien réel et une richesse extraordinaire. Et où les aurores boréales dansent quand bon leur semble.


 

L’Ouest canadien

Alors que Le Canadien de VIA Rail permet de traverser le Canada de Toronto à Vancouver et de dormir à bord, le Rocky Mountaineer, inauguré en 1990, convie les voyageurs à explorer l’ouest du pays seulement pendant la journée, leur assurant de ne rien manquer des Rocheuses.

Trajet le plus populaire, First passage of the West nous ramène au XIXe siècle, peu après l’inauguration du chemin de fer transcanadien. De la fenêtre, Hell’s Gate, gorge rocheuse du canyon Fraser, au nord de Hope, nous rappelle pourquoi tant d’amateurs de sensations fortes se sont épris de la Colombie-Britannique.

Le train fait escale pour la nuit à Kamloops, autrefois peuplée de chercheurs d’or. À l’aube, un autobus ramène les passagers à bord du train. Certains débarqueront à Lake Louise, d’autres à Banff.

Entre l’intrigant pont de Stoney Creek, érigé en bois en 1885, puis en métal en 1893, et la destination, les berges mordorées du lac Kinbasket, les huit kilomètres du tunnel Connaugt et l’emblématique chaîne de montagnes nous confirment qu’il n’est pas nécessaire de s’envoler à l’autre bout du monde pour être dépaysé.

À savoir

À bord de certains trains de VIA Rail, comme dans le Winnipeg-Churchill, les gens sont placés dans les voitures par destination.

Au moment où ces lignes étaient écrites, les voyageurs provenant de l’est du pays devaient toujours s’isoler pendant 14 jours à leur arrivée au Manitoba.

Le Canadien de VIA Rail roule généralement toute l’année, mais le service est actuellement interrompu à cause de la pandémie.

Pourquoi les trains de VIA Rail cumulent-ils les retards ? Parce que les voies ferrées appartiennent majoritairement aux compagnies de transport de marchandises. Leurs convois ont donc la priorité.

Les trains Rocky Mountaineer opèrent entre avril et octobre. Deux classes sont disponibles et la gastronomie est au coeur de l’expérence.

Au moment où ces lignes ont été rédigées, un seul départ de Montréal vers Jonquière par semaine était à l’horaire.

Le port du masque est obligatoire pendant toute la durée du voyage, peu importe sa durée.

 

Et les voyages au long court ?

À quand le retour des trains Le Canadien et L’Océan, qui traversent plusieurs provinces canadiennes ? Bien qu’il soit actuellement possible d’effectuer des réservations pour quelques dates en décembre et en janvier, Karl-Philip Marchand Giguère, conseiller aux relations publiques chez VIA Rail, ne peut confirmer une date précise de retour en service, puisque différents scénarios sont toujours à l’étude. Dans le cas de L’Océan, qui relie Montréal à Halifax, il faudra attendre que les provinces atlantiques assouplissent leurs règles. Pour Le Canadien, qui peut parfois prendre jusqu’à cinq jours pour parcourir les 4466 km qui séparent Toronto de Vancouver, de nombreux problèmes se posent. « Il y a la durée, les cuisines très étroites, et le fait que l’expérience est aussi basée sur les rencontres, dit M. Marchand Giguère. II sera également nécessaire de s’adapter aux recommandations des différentes autorités des provinces que nous traversons.» 

VIA Rail procède actuellement à une analyse détaillée de nombreux aspects du voyage, dont les systèmes de ventilation, question particulièrement préoccupante en période de pandémie. « Nous avons amélioré la filtration de la majorité de nos voitures en service pour s’assurer de capter le plus de gouttelettes susceptibles de transmettre le virus, confirme Karl-Philip Marchand Giguère. En complément, et afin d’atténuer le risque de transmission, le port du masque est obligatoire en tout temps à bord, la distanciation physique est favorisée et les protocoles de nettoyage ont été renforcés.»