La quête du gros panache

Simon Diotte Collaboration spéciale
Malgré le fait qu’Anticosti compte environ 40 000 cerfs de Virginie, j’ai compris que la chasse dans cette arche de Noé exigeait beaucoup de patience.
Photo: SEPAQ Malgré le fait qu’Anticosti compte environ 40 000 cerfs de Virginie, j’ai compris que la chasse dans cette arche de Noé exigeait beaucoup de patience.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La principale activité touristique de l’île d’Anticosti, c’est la chasse au cerf de Virginie, qui s’étire de la mi-août à la mi-décembre sur ce bout de terre 16 fois plus grand que l’île de Montréal. Notre collaborateur a tenté l’expérience en tirant, pour la première fois de sa vie, à la carabine, avec plus ou moins de succès ! Compte rendu de cette expérience initiatique.

Lors de mon premier voyage à Anticosti en plein été, je n’avais pas assez de doigts pour compter le nombre de cerfs que je voyais en l’espace d’une heure. Près du chalet, sur la route, dans les sentiers, ces cervidés se pavanaient partout devant mes yeux. Or, dès que j’ai eu une carabine entre les mains et un gilet orange sur le dos, ces bêtes se sont volatilisées comme par enchantement. Malgré le fait qu’Anticosti compte environ 40 000 cerfs de Virginie, j’ai compris que la chasse dans cette arche de Noé exigeait de la patience. Beaucoup de patience, surtout lorsqu’on n’y connaît rien.

Pour ce voyage initiatique, je suis hébergé à l’auberge McDonald, qui se situe à 105 km de Port-Menier, porte d’entrée et seul hameau habité de l’île où vivent 200 habitants. C’est la fin novembre. Deux pieds de neige recouvrent déjà la forêt. Les cerfs entreprennent leur migration vers le sud, où une température plus clémente et une plus faible accumulation de neige leur permettent de survivre à la saison froide. Par contre, un bon nombre d’entre eux font le chemin inverse et s’installent au nord de l’île, près du rivage où ils se nourrissent d’algues sur la plage. C’est pour cette raison que dans la zone de McDonald, la chasse demeure excellente.

Anticosti, soutient Philippe Lachapelle, responsable des opérations à SEPAQ Anticosti, c’est le lieu idéal pour découvrir cette chasse. « L’abondance de cerfs pardonne les erreurs. Si vous en manquez un, vous aurez la possibilité de vous reprendre », m’a-t-il dit de façon prémonitoire. Sans prédateur, à l’exception des humains, les cerfs y sont très actifs de jour, ce qui n’est pas le cas sur le continent. Les forfaits avec guide et la location de carabine rendent l’expérience possible aux curieux. J’ai donc quatre jours pour me métamorphoser en chasseur et faire le plein de viande biologique sauvage.

Dur réveil

Qui dit chasse dit réveille-matin. Dès 4 h 30, alors que j’émerge péniblement de mon sommeil, tous les autres chasseurs de l’auberge jasent fort en sirotant un café. Ces gens-là rêvent de ce moment-là depuis des mois et piaffent d’impatience. La plupart sont des habitués de l’île. Ce séjour, c’est leur cadeau de Noël à l’avance.

À 6 h 30, nous embarquons dans nos camionnettes afin de nous rendre dans nos secteurs de chasse, qui changent chaque jour. J’ai une minute de retard et un chasseur me le reproche ! Pour le premier jour, mes deux compagnons de chasse et moi-même héritons du secteur de chasse ayant le plus faible potentiel. « Si vous voyez un cerf aujourd’hui, vous avez de la chance », déclare avec peu d’optimisme notre guide Roch Malouin, qui compte 33 ans d’expérience. La raison : nous sommes au centre de l’île, à 210 m d’altitude. En cette période, les ongulés fuient la neige abondante. Les pistes sont rares. Après des heures de marche en forêt et trois heures à poireauter dans une cache aussi spacieuse qu’une bécosse, je ne vois pas le poil d’un seul cerf, mais j’admire quelques renards argentés. C’est toujours ça de positif.

Au 2e jour, notre secteur en bord de mer englobe de longues plages bordées de falaises. Les paysages sont magiques et la récolte s’annonce meilleure. La veille, cinq cerfs ont été tués dans les galets. Par contre, la météo ne nous aide pas. Les rafales éloignent les cerfs — ce sont des frileux — de la plage, où je les attends patiemment sous le bruit assourdissant de vagues gigantesques. J’apprends à ne rien faire pendant des heures, en restant à l’affût du moindre mouvement. L’apprentissage n’est pas facile, moi qui suis habitué, à l’instar de la majorité de mes contemporains, à profiter de chaque microseconde de temps libre pour pitonner sur une bébelle électronique. Sauf qu’ici, il n’y a pas de réseau.

En après-midi, mon guide Roch, un Anticostien pur sang, me change de secteur et me dépose en forêt, où je fais de la chasse fine pendant trois bonnes heures, marchant sur des pistes et grimpant des montagnes dans le but de dénicher une bête. C’est sportif. J’ai la langue à terre. En vain. Toutefois, j’aurais la chance de voir mes deux premiers cerfs alors que nous roulons en camionnette. Le temps d’ouvrir la porte et de charger mon arme, ils disparaissent dans la forêt. Loupé !

Au 3e jour, on m’assigne le meilleur secteur de chasse. Message de mon guide : si tu ne récoltes pas aujourd’hui, tu en seras l’unique responsable. De quoi faire monter la pression. La stratégie du jour : les débusquer en marchant sans faire de bruit. Roch a raison. Les cerfs sont partout et ils sont assez intelligents pour comprendre que le chasseur qui leur court après n’est pas Lucky Luke. Le temps d’épauler mon arme et de regarder dans mon viseur, pouf, ils s’évanouissent dans la nature.

Après deux heures de marche, une femelle s’offre enfin en pâture à faible distance. Je tire et j’exalte, croyant l’avoir atteinte. Loupé. Cerf 1, Simon 0. Je vais tirer à quatre autres reprises sans résultat.

Les néophytes de mon espèce sont rares dans ce paradis de la chasse, qui attire surtout des connaisseurs. « Tu dois absolument appuyer ton arme sur quelque chose, comme un tronc d’arbre, sinon tu vas toujours tirer à côté », m’explique mon guide, avec raison. Heureusement, la chance va finalement me sourire en fin de journée. Je vais récolter sur le chemin une femelle de 120 livres. « C’est le cerf qui s’est placé devant la balle », me dira mon guide pour me taquiner, tout sourire. Je m’attendais à une avalanche d’émotions en tuant ma première bête, mais j’ai ressenti surtout un soulagement. À l’image d’un joueur de hockey qui marque après une longue léthargie.

À Anticosti, les chasseurs ont droit à deux bêtes. Après trois jours sur le terrain, la plupart ont terminé leur chasse et passent la quatrième journée à se reposer à l’auberge. Les chasseurs qui n’ont pas récolté leurs deux bêtes sont soit de mauvais tireurs (comme moi) ou des chasseurs très sélectifs, en quête de gros panaches. Ceux-ci préfèrent rentrer bredouilles que de récolter une femelle ou encore pire, un faon.

Le hic, c’est que les bucks sont extrêmement méfiants. Pendant mes trois premiers jours de chasse, j’ai vu une trentaine de cerfs (j’en ai vu en soirée également, hors des heures de chasse), mais aucun mâle. Même constat de la plupart des autres chasseurs du groupe. C’est ce qui rend le défi encore plus intéressant. Au 4e jour, j’ai eu finalement la chance de voir mon premier mâle quelques instants avant qu’il s’engouffre dans une coulée. C’était le dernier jour de chasse de la saison. Tu peux te réjouir, cher buck, que ce fut moi, l’ultime chasseur, à croiser ton chemin !

 

Les forfaits de chasse avec guide sont offerts à partir de 2800 $.

En chiffres

Nombre de chasseurs sur l’île : 2390

Nombre de cerfs abattus : 3890

(Les chiffres datent de 2019)