Au bonheur d’Elizabeth Gilbert

Carolyne Parent Collaboration spéciale
Dans son nouveau roman, Elizabeth Gilbert projette les lecteurs dans le tourbillon ultra glamour du New York des années 1940.
Photo: Timothy Greenfield Sanders | Luke Stackpoole Dans son nouveau roman, Elizabeth Gilbert projette les lecteurs dans le tourbillon ultra glamour du New York des années 1940.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La célèbre romancière et essayiste américaine, autrice de Mange, prie, aime, vient de faire paraître Au bonheur des filles (Calmann-Lévy), qui nous projette dans le tourbillon ultra glamour du New York des années 1940. Nous avons donc saisi le prétexte de ce voyage littéraire pour la joindre chez elle, dans sa maison du New Jersey, afin de discuter de ses envies d’ailleurs, de création et d’une petite robe mauve…


 

Il fut un temps où vous voyagiez pour manger, prier, aimer. Il en est résulté le succès littéraire planétaire que l’on sait, puis un film. N’eût été la pandémie, où voyageriez-vous présentement et dans quel but ?

Sans cette pandémie, je serais allée en Afrique du Sud en juin dernier avec de bons amis qui connaissent bien le pays. J’étais tellement excitée à cette idée ! Je souhaitais également aller au Japon — c’est une destination qui me fait rêver depuis des lunes. Évidemment, rien de tout cela ne s’est avéré, mais ce n’est pas grave. Comparativement à tout ce que certains ont perdu cette année, devoir annuler quelques projets de voyage n’est qu’un léger désagrément. Je suis patiente. L’Afrique du Sud, le Japon ne vont nulle part. L’important pour moi présentement est d’être une citoyenne du monde responsable, de rester à la maison et de contribuer à freiner la propagation de cette terrible maladie.

 

Et vous irez un jour au Japon pour…

Son silence. J’ai pour bon ami Pico Iyer, un écrivain admirable, spécialiste du récit de voyage. Il a voyagé à travers le monde, mais a vécu longtemps au Japon. Certaines de ses histoires, qui racontent combien c’est tranquille là-bas (pas Tokyo, bien sûr ; plutôt les petites villes et régions rurales), m’ont séduite. Cela me semble être un endroit magnifique pour l’introspection, la contemplation et la méditation. Comme Pico me l’a déjà dit : « Pour les Japonais, même déambuler dans la rue est un art. » Dans un monde plein de chaos et de bruit, ce silence est assurément attrayant.

 

Quelle est la chose la plus importante que le voyage vous ait apprise sur vous-même ?

Voyager m’a appris tant de choses… Cela m’a permis entre autres de constater à quel point je peux vivre avec peu et combien je me débrouille très bien par moi-même. Plus tôt cette année, j’ai passé presque trois mois sur la route (je suis allée en Inde, aux îles Fidji et en Australie) avec pour tout bagage un petit sac de cabine. Et la plupart du temps, j’étais seule et absolument heureuse.

On nous a enseigné — et particulièrement à nous, les femmes — que nous avions besoin de plein de trucs pour être heureux et de plein de gens autour de nous pour nous sentir en sécurité, mais c’est une indicible libération de découvrir que ce n’est pas nécessairement le cas. J’aime ma petite robe de lin mauve, j’apprécie ma propre compagnie, et voilà ! C’est formidable de rapporter ces leçons de voyage à la maison et de se rendre compte que, même dans notre quotidien, nous n’avons peut-être pas besoin de toutes ces choses — ni de tous ces gens — en dépit du fait qu’on nous a inculqué le contraire.

 

Véritable ode à la liberté sexuelle, votre roman Au bonheur des filles peut également être perçu comme une invitation au voyage : dernier appel pour la Grosse Pomme des années 1940 ! Comment avez-vous vécu la création de cette « destination » ?

Ça a été une merveilleuse aventure. J’ai grandi dans une petite ferme du Connecticut, mais chaque année, nous allions à New York passer quelques jours en famille. C’est comme ça que je suis tombée amoureuse de la ville. Je l’ai d’ailleurs baptisée « The Great Mother » parce qu’elle a toujours bien pris soin de moi. J’y ai déménagé cinq fois dans ma vie, et chaque fois, elle m’a ouvert les bras. Alors, j’ai voulu lui écrire une sorte de déclaration d’amour. Je me suis dit que ce serait amusant de dépeindre la période la plus glamour — du moins, dans mon imagination — de son histoire.

Pendant les quatre ans que j’ai consacrés à la recherche, j’ai littéralement « disparu » dans les années 1940 de façon à pouvoir recréer l’époque sur papier, sentir ce que cela pouvait représenter de marcher dans les rues de la ville alors que le monde était en guerre.

Fouiller dans le passé, c’est un peu comme apprendre une langue étrangère ; vous voulez vous assurer de la parler sans accent. Apprendre à « parler » couramment le New York des années 1940 a été une grande joie de ma vie créative.

 

Vous avez écrit au sujet de la créativité (Comme par magie, Calmann-Lévy, 2016), et vous êtes créative de plusieurs façons. Je pense à la Gilbert Scholarship que vous avez mise sur pied avec Project Home, à Philadelphie, pour contrer le « sans-abrisme », ou encore au club de lecture de votre fil Instagram, qui met en avant les ouvrages d’écrivaines noires. Vous n’auriez pas un truc pour nous aider à canaliser cette « magie » afin de mieux vivre ces temps-ci ?

Je crois que les gens tombent souvent dans cette ornière intellectuelle qui consiste à croire qu’avoir une « vie créative » signifie s’inscrire à un cours de céramique après l’autre. Mais ma définition est plus simple et inclusive.Pour moi, une « vie créative » est toute vie guidée plus fortement par la curiosité que par la peur. Au fil du temps, ce que vous « créerez » importera peu, car au bout du compte, votre vie elle-même deviendra une œuvre d’art. Alors, voilà ce que je vous conseille : soyez à l’affût des messages subtils que vous transmet votre curiosité. Vous n’avez pas àquitter votre emploi, à divorcer, à vous raser les cheveux et à déménager en Inde ; vous n’avez qu’à suivre le filon de votre propre curiosité.

Qu’est-ce qui vous intéresse ? Prenez le temps d’approfondir la chose, ne serait-ce qu’une heure. Regardez-y de plus près. La plupart des gens attendent un signe de l’univers, un grand « coup de tonnerre », mais je pense plutôt que l’univers nous guide en chuchotant. Si vous êtes le moindrement curieux de quelque chose, voilà déjà un indice mis sur votre route.

De façon plus terre à terre, inventez-vous un « art trap ». Au début de la pandémie, j’ai disposé toutes sortes de fournitures (papier, crayons, pots de peinture, rubans adhésifs japonais) sur la moitié de la table de ma salle à manger, et je les y laisse, de sorte que dès que l’inspiration se fait sentir, le tout est à portée de main. Il faut se donner les conditions nécessaires à la création, sans quoi, on se dit que c’est trop compliqué et on laisse tomber.

 

Où comptez-vous nous faire voyager dans votre prochain roman ?

J’ai plusieurs idées, mais je ne ressens aucune urgence de les développer pour l’instant. Je suis en état d’éveil, détendue, et j’attends que « The Mothership » (c’est comme ça que j’appelle ma muse) m’oriente davantage. Quand le temps sera venu pour moi de me mettre au travail, je sais que je le saurai. Je le sais toujours !