En route vers de nouveaux mots-clics

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Une pause devant le volcan Concepción entre deux ajustements mécaniques. C’est avec cette moto usée et sans frein que l’auteur a exploré le sud du Nicaragua.
Charles-Édouard Carrier Une pause devant le volcan Concepción entre deux ajustements mécaniques. C’est avec cette moto usée et sans frein que l’auteur a exploré le sud du Nicaragua.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La crise actuelle et ses répercussions vont modifier notre façon de voyager. Désormais, pour nombre d’entre nous, où aller sera peut-être moins essentiel que la raison pour laquelle nous souhaitons partir. Chaque semaine dans ces pages, une personnalité, un collaborateur, un passionné raconte ce qui lui donne la bougeotte et une envie irrépressible de découvrir de nouveaux paysages.


 

J'avais 25 ans la première fois que je suis parti en voyage outre-mer. Avant ça, je limitais mes aventures à quelques roadtrips et préférais dépenser mon argent dans des biens de consommation qui me donnaient l’impression de réussir ma vie plutôt que dans des expériences qui allaient la changer. Ce premier voyage, ces quelques semaines teintées de nouvelles rencontres et de découvertes culturelles en Suisse, en France et en Italie m’ont ouvert les yeux sur le monde.

Les quinze années qui ont suivi, j’ai voyagé pour sortir de ma zone de confort : cliché, peut-être, mais un pas vers l’autre, c’est également un pas en avant pour apprendre à mieux se connaître. Le voyage aide à déterminer quelles sont nos véritables limites, souvent bien différentes de celles que l’on s’impose, consciemment ou non, au fil du temps.

Mille raisons de prendre le large

Certes, il y a eu plusieurs voyages où j’ai voulu m’évader, me sauver de quelque chose. Comme plusieurs, j’ai fait l’erreur de croire que voyager était le meilleur moyen d’alléger le poids des interrogations et des remises en question qui me hantaient. Mais comment l’archipel d’Okinawa, au Japon, la traversée de la moitié des États-Unis sur une Triumph Bonneville chargée comme une ânesse ou l’interminable plage de Zancudo où j’ai dormi pendant un mois pouvaient-ils m’aider à trouver des réponses à des questions que je refusais de me poser ? On attend beaucoup du voyage. De la magie, un miracle, une nouvelle vie.

Les voyages m’ont également aidé à mieux comprendre d’où l’on vient. En tant qu’humains, en tant que société. En passant la nuit dans un bunker abandonné à Dunnet Head, sur la pointe nord de l’Écosse, on comprend les sacrifices qu’il a fallu faire pour protéger sa patrie. En marchant sur le tracé du mur de Berlin qui traverse la ville colorée et animée, on mesure le poids de la division et les séquelles que ça laisse. En s’arrêtant devant la chambre 306 du Lorraine Motel à Memphis, on devient témoin de la triste et sombre histoire des Noirs chez nos voisins du Sud. C’est en voyageant qu’on donne vie aux événements qui ont marqué notre monde. C’est par le voyage que l’histoire sort des livres.

Quel avenir pour le voyage ?

Récemment, un collègue et moi échangions sur nos souvenirs de voyages low cost, ceux-là mêmes où petit budget rime avec proximité et bouffe de rue. Traverser le Panama d’ouest en est avec onze autres personnes dans une minifourgonnette, à partager des mangues piquées sur un bâton de bois. Séjourner en auberge de jeunesse à San Juan del Sur où, dans une même chambre-dortoir, on trouve des représentants d’autant de pays qu’il y a de lits, sans compter les visiteurs qui s’y ajoutent le temps d’une nuit chaude. Risquer une crampe en échangeant une poignée de dirhams marocains contre une grillade d’abats dans un souk à 40 degrés à l’ombre. Sans lendemain, armée d’une carte routière et d’un Guide du routard, j’ai voyagé à pied, à moto, en bateau, en train ou sur les ailes d’un avion en apprenant à laisser la peur derrière moi.

Ainsi, loin des virus et des règles de confinement, n’était-ce pas ça, la vraie aventure ? Non sans nostalgie, ce même collègue et moi, on s’est demandé si cette façon de voyager survivra à la COVID-19. N’est-elle pas en train de disparaître, l’aventure ? Et comme l’univers a horreur du vide, par quelles histoires les pages blanches du carnet de voyage seront-elles noircies à partir de maintenant ?

Voyager en temps de pandémie

Fermeture des frontières, liaisons aériennes suspendues, mesures de distanciation restrictives, c’est un coup dur pour les #globetrotter, #travel-addict et les #wanderingsoul de ce monde qui puisent l’essence même de leurs aventures dans les commentaires qui s’affichent sous leurs photos Instagram. Déception pour les collectionneurs de tampons étrangers qui couvrent les pages de leur passeport. Partie remise pour ceux qui, à coups de sessions Duolingo en ligne, maîtrisent enfin l’espagnol. Une autre fois pour la cerveza por favor ; cet été et pour sans doute bien des mois à venir, on reste à la maison.

Est-ce qu’après Bali, la Polynésie et les îles Canaries, ce sera la Gaspésie, Matagami et Chisasibi ? Pour ma part, je m’engage à réapprendre à voyager par la route et non par les airs. Je m’efforcerai de goûter à l’euphorie du dépaysement sans traverser de frontières. Je trouverai le moyen de me sentir loin de chez moi, en parlant la langue de chez nous.

L’écrivain français Marcel Proust disait : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » Souhaitons que ce bouleversement que nous traversons actuellement nous aide à poser un nouveau regard sur la beauté qui nous entoure et contribue à resserrer les liens que nous entretenons avec les nôtres.

L’exotisme des prochaines aventures passera-t-il par l’archipel de Mingan, la Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic, la rivière Bonaventure, la route de la Baie-James,les aurores boréales du nord et les légendes captivantes d’une communauté crie ?

#ExploreLocal

  
 

Charles-Édouard Carrier est journaliste indépendant, scénariste et auteur. Il a mis ses projets de voyages à l’étranger en veilleuse pour redécouvrir le Québec au guidon de sa moto. On peut le suivre sur www.onelandmag.com