Faire rimer bonheur et confinement

«Je crois que nous sortirons tous de cette crise en portant un regard neuf sur les petites choses de la vie, en ayant une autre appréciation de la quotidienneté, car il y a aussi du bonheur à y trouver», estime le chercheur Meik Wiking.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Je crois que nous sortirons tous de cette crise en portant un regard neuf sur les petites choses de la vie, en ayant une autre appréciation de la quotidienneté, car il y a aussi du bonheur à y trouver», estime le chercheur Meik Wiking.

Il vit au Danemark, pays qui, bon an, mal an, figure en première ou deuxième place du palmarès des contrées où l’on coule les jours les plus heureux sur la planète. À Copenhague, il a fondé rien de moins que l’Institut de recherche sur le bonheur. Avec son équipe, il y étudie les inégalités en matière de bien-être dans le monde. Les résultats de ces études lui permettent de conseiller les États qui le sollicitent, comme la Corée du Sud, afin d’élaborer des politiques sociales, d’aménagement du territoire et autres visant l’amélioration de la qualité vie de leurs citoyens. Et il est aussi l’auteur d’ouvrages, tels Le livre du hygge et Le livre du lykke (« bonheur » en danois), qui connaissent un succès planétaire. Oui, Meik Wiking connaît deux ou trois choses au sujet de la félicité…

Nous devions d’ailleurs le rencontrer dans la capitale danoise ce printemps à l’occasion de l’inauguration de son Musée du bonheur. L’actualité aura bousculé nos plans, mais pas tout à fait la teneur de notre entretien. Le sympathique chercheur-conférencier, à qui il arrive de se présenter sur scène avec un ananas — « c’est un bon truc pour qu’on se souvienne de vous ! » —, n’a pas hésité à répondre à nos questions via Internet.

Tout le monde recherche le bonheur, mais qu’est-ce que c’est, au juste ?

Je pense qu’une définition utile du bonheur est : connaître un état de contentement, de bien-être, associé au sentiment que notre vie a un sens et est utile.

Peut-on être heureux en temps de crise ?

Dans toute vie, il y a des hauts et des bas. Nous vivons tous des moments de tristesse, des peines d’amour, des deuils — ça fait partie de l’expérience humaine et ça nous enseigne aussi ce qu’est le bonheur. Je crois que nous sortirons tous de cette crise en portant un regard neuf sur les petites choses de la vie, en ayant une autre appréciation de la quotidienneté, car il y a aussi du bonheur à y trouver.

Votre plus récent livre, L’art de se créer de beaux souvenirs, traite de l’importance d’emmagasiner précieusement les bons moments de notre existence. Serait-ce l’un des chemins menant au bonheur ?

On constate que les gens capables de se remémorer des souvenirs heureux et de regarder le film de leur vie de façon positive démontrent généralement une plus grande joie de vivre que ceux qui n’y arrivent pas. Il est important de se créer de beaux souvenirs, car ce sont nos histoires partagées qui nous connectent aux autres.

Comment s’en fabrique-t-on ?

Le plus grand moment « ah, ha ! » de la rédaction de ce livre a été de réaliser que nous pouvons tous influencer ce dont les membres de notre famille et nos amis se souviendront plus tard. J’explique plusieurs stratégies pour ce faire dans mon ouvrage, mais je vais vous donner ici le plus simple des outils : l’attention.

Voici un parfait exemple. Je parlais récemment à une jeune femme qui avait lu mon livre. Elle me confia qu’il lui avait rappelé un dîner en famille. Elle devait avoir huit ans, elle était joyeuse, tous riaient, et à un moment donné, sa mère a dit : « J’espère que vous vous souviendrez de ce moment. »

Eh bien, trente ans plus tard, elle se le rappelait encore parce que sa mère avait attiré son attention sur leur bonne rigolade. C’est un truc tout simple et extrêmement puissant si on y a recours à l’occasion. Mais il ne faut pas en abuser, car si chaque fois que vous vous assoyez à table en famille, vous dites à vos enfants « j’espère que vous vous souviendrez de ce moment », rapidement, ils vous diront de la boucler !

Il y a bien sûr d’autres outils plus sophistiqués pour tenter de garder en mémoire nos bons moments, comme canaliser l’énergie des « premières fois » ou encore, « confier » nos souvenirs heureux aux objets dont on s’entoure.

Et comment peut-on se créer de beaux souvenirs en étant isolé chez soi ?

C’est difficile, mais pas impossible. On se rappelle mieux les « premières fois » et, ces temps-ci, on ne peut pas vraiment en provoquer en visitant de nouveaux endroits. Par contre, on peut toujours acheter de nouveaux produits alimentaires, dénicher au supermarché un ingrédient avec lequel on n’a jamais cuisiné. Là où je veux en venir, c’est que nos « premières fois » ne tiennent pas que de la géographie : elles peuvent aussi être gastronomiques.

Cette période de confinement est également l’occasion de récupérer des souvenirs heureux. Vous pourriez en profiter pour cartographier les plus beaux moments de votre vie en renommant chacun des endroits qui y sont associés par l’expérience positive que vous y avez vécue. Cette façon de faire associe nos expériences à l’orientation spatiale — une technique que les humains maîtrisent bien puisqu’elle était utile autrefois pour se rappeler où trouver à manger.

Un exemple de la carte que, moi, je tracerais ? Eh bien, chaque été, je vais à Bornholm, une île magnifique dans la mer Baltique. J’y possède un tout petit chalet, mais l’environnement autour a été le théâtre de plusieurs beaux moments de ma vie. Plusieurs d’entre eux sont en lien avec la pêche et la cueillette. Il y a donc la forêt des Cerises sauvages, la baie de la Pêche au harpon, la forteresse des Framboises. Cette dernière est en réalité Lilleborg, un fortin viking du XIIe siècle, en ruines, mais ce nom à lui seul ne saurait me rappeler ces après-midi passés à cueillir et savourer des framboises — ni où trouver des framboises l’été prochain !

Un jour, bientôt, espérons-le, nous en aurons fini avec la COVID-19, et votre Musée du bonheur ouvrira ses portes. Qu’y trouvera-t-on ?

Il abordera plusieurs thématiques, comme, par exemple, la politique du bonheur, l’anatomie des sourires et les raisons pour lesquelles les pays nordiques sont les superpuissances du bonheur — l’explication courte de cet état de fait étant qu’ils réussissent à éliminer les causes de malheur mieux que d’autres.

Le musée sera interactif, et les visiteurs pourront prendre part à des expériences tournant autour du chocolat, de la lumière et de certaines façons de penser. Par exemple, si vous étiez dans La matrice [long métrage culte de Lana et Lilly Wachowski], prendriez-vous le comprimé rouge [la poursuite de la quête de vérité] ou le comprimé bleu [l’oubli] ? Si on vous offrait la possibilité de vivre dans une machine vous donnant l’illusion de mener une existence parfaite, choisiriez-vous cette option ou préféreriez-vous poursuivre votre vie dans le monde réel ?

On y trouvera aussi des artefacts du bonheur, soit des objets confiés au musée par des donateurs du monde entier, objets leur rappelant les moments les plus heureux de leur vie.

D’ici à ce que nous puissions découvrir ceux des autres, revivons les nôtres…

Le bonheur en question

On se documente sur l’état de notre monde en matière de bonheur sur happinessreseachinstitute.com.

On regarde, sur YouTube, la captation d’une conférence donnée (en anglais : The Dark Side of Happiness) par Meik Wiking portant sur le paradoxe entourant le fait que des sociétés à haut indice de bonheur affichent aussi de hauts taux de suicide.

On trouvera le Musée du bonheur au coeur de Copenhague, à cette adresse : Admiralgade 19.

On peut se procurer L’art de se créer de beaux souvenirs, le plus récent ouvrage de Meik Wiking, en ligne, en version numérique. Pareillement pour Le livre du hyggeet Le livre du lykke (Pocket, 2018 et 2019).