Le Wadi Rum, rouge comme le désert

La plupart du temps les touristes choisissent le 4X4 ou le dromadaire pour se rendre aux points d’attraction
Photo: Nathalie Schneider La plupart du temps les touristes choisissent le 4X4 ou le dromadaire pour se rendre aux points d’attraction

Chacun de mes pas trace dans mon sillage une ligne sinueuse dans le sable rougeoyant. Je m’obstine à marcher en avant pour m’insuffler dans les veines l’enivrante sensation de l’explorateur.

Un shoot qui grise à tout coup, sans crainte de redescendre. En insistant un peu, on finirait presque par croire qu’on est le premier à fouler ce territoire tant il est sauvage et déserté.

Passé l’affairé village de Rum qui en garde l’entrée, et les proches campements épars, il n’y a pas une âme qui vive à la ronde, sinon celles de notre petit groupe de marcheurs. L’ombre des Sept Piliers de la sagesse (le Djebel Rum, 1734 m) et le souvenir de l’officier britannique Lawrence d’Arabie veillent sur notre destinée.

La grande majorité des touristes qui veulent apercevoir la beauté légendaire du Wadi Rum ne poussent guère au-delà du forfait classique : une nuit ou deux dans un campement bédouin, sorte de prêt-à-camper avec salle à manger et sanitaires. (Un luxe quand on connaît l’extrême pénurie d’eau dans un pays qui peine à en trouver assez pour cultiver fruits et légumes !)

La plupart du temps, n’ayant que quelques heures à y consacrer, ceux-ci choisissent le 4X4 ou le dromadaire pour se rendre aux principaux points d’attraction : canyons encaissés, arches spectaculaires, falaises érodées et folles circonvolutions géomorphologiques.

Je prétends que le désert du Wadi Rum doit se marcher, que ses curiosités naturelles se trouvent au détour d’une barrière de dunes, d’un énième escarpement rocheux, d’une colline qui s’achève là où commence une autre. Planter sa tente au pied d’une falaise ocre, à l’abri du vent et sous un ciel constellé, est un privilège pour capter un peu des diableries du désert. Sa force se gagne au prix de la lenteur.

Photo: Nathalie Schneider

C’est bien un territoire habité que ce désert du Wadi Rum, même si les Bédouins, les nomades sédentarisés qui y font paître leurs troupeaux de chèvres, lui donnent encore le surnom de « vallée de la lune ». L’histoire millénaire se joue ici en couches de civilisations superposées depuis l’âge du Bronze. Douze mille ans d’occupation humaine — 20 000 pétroglyphes en témoignent —, berceau de l’Antiquité arabique, Terre sainte et passage obligé pour les grandes caravanes d’Orient.

Aujourd’hui, le site de 540 km2 est classé zone protégée par l’UNESCO, autant pour son patrimoine naturel que culturel. Une portion du désert renferme une réserve naturelle où sont réintroduites des espèces fauniques comme le bouquetin de Nubie ou l’oryx d’Arabie, disparus à la suite d’une chasse excessive. Seuls les Bédouins, qui disposent de droits ancestraux sur le territoire, sont autorisés à y dresser des campements et à laisser leurs dromadaires paître en toute liberté.

Photo: Nathalie Schneider Le site de Pétra, où faisaient halte les grandes caravanes de la Route de la soie entre Arabie, Égypte et Méditerranée.

Il n’est pas rare, d’ailleurs, de croiser des troupeaux au hasard de la marche. Depuis l’Arabah, cette grande vallée que se partagent le Royaume hachémite de Jordanie et Israël, à l’ouest, on peine à imaginer les tensions qui agitent les frontières immédiates de ce Proche-Orient aux constantes redéfinitions. S’égarer dans cet îlot retranché est un sacré privilège.

Un bivouac à Nogra, l’immense cirque rouge et blanc, est l’occasion d’assister au coucher du soleil dans un paysage d’une ampleur extravagante. La lumière de fin de jour exacerbe le rouge-orangé des montagnes aux flancs sculptés, ciselés par les caprices du sable et du vent. Par moments, on croirait voir se dresser les façades d’un temple khmer ou jaïn, érodées avec un surprenant souci du détail.

Non, la nature n’a rien à envier à l’inventivité des plus grands architectes du monde. Logique que des cinéastes de renom y aient trouvé matière à planter leur décor pour des superproductions comme The Martian (Seul sur Mars) ou, encore, le dernier volet de la saga Star Wars. Le Wadi Rum renferme assez d’excentricité pour nourrir les fantasmes hollywoodiens de la conquête spatiale.

Dans la vallée de Saba se détache le sommet du Djebel Umm ad Dami, point culminant du pays (1856 m), d’où le regard porte jusqu’au désert d’Arabie saoudite. Rares sont les touristes à en faire l’ascension, même si celle-ci est encore possible avec un guide privé.

Après une journée de marche, on a hâte de retrouver notre bivouac autour d’une portion de mansaf, le plat national jordanien composé d’agneau cuit dans du yogourt fermenté. Le mets préféré de notre cuisinier d’expédition, Ahmad, jeune Égyptien attiré par le style de vie au grand air et par de bonnes conditions de travail. Un travail toujours réservé aux hommes : les femmes guides se comptent sur les doigts d’une main, cantonnées à la sphère domestique et à une inégalité socio-économique persistante malgré des victoires remportées à la suite des revendications de 2017.

Au temps des caravansérails

Pour une plongée dans la civilisation nabatéenne, il ne faudra pas passer à côté d’une visite du gigantesque site de Pétra (VIe siècle av. J.-C.) où faisaient halte les grandes caravanes de la Route de la soie entre Arabie, Égypte et Méditerranée. Nomades sédentarisés, ils performent dans le commerce de la myrrhe, de l’encens et des épices. Un halo de mystère entoure encore cette fascinante cité sculptée dans le grès, parc archéologique protégé, classée au rang de Patrimoine mondial de l’UNESCO et l’une des sept merveilles du monde moderne. Découvert en 1928, le site renferme plusieurs tombeaux colossaux, des temples impressionnants et, même, un théâtre conçu pour contenir 5000 spectateurs. On évalue à 500 000 le nombre de ses habitants à son apogée, avant que l’Empire romain ne s’en empare au Ier siècle apr. J.-C. De nombreuses recherches, toujours menées en partenariat avec des équipes d’archéologues internationaux, ne sont pas encore venues à bout de ses mystères. Un centre des visiteurs permet d’en saisir toute la portée.

Infos pratiques

Le voyage de randonnée Le désert rouge et la cité rose est offert par Terres d’Aventure Canada, l’agence francophone internationale.

La compagnie aérienne Royal Jordanian offre deux vols directs hebdomadaires entre Montréal et Amman, la capitale jordanienne.

 

À voir : la ville de Madaba, près d’Amman, et les ruines romaines de Jerash, l’un des plus beaux sites antiques complets.

Coronavirus en Jordanie

Le 10 mars, le gouvernement jordanien a fait savoir que ses frontières seraient fermées dès le 16 mars à toute personne en provenance de cinq pays : France, Allemagne, Espagne, Syrie et Liban, à l’exclusion des ressortissants jordaniens. À leur retour, ceux-ci seront dans l’obligation de respecter une quarantaine à domicile. Enfin, les touristes de ces pays qui se trouvent sur le territoire jordanien doivent organiser leur rapatriement avec l’aide de leur agence de voyage. Un mauvais coup pour le Royaume hachémite de Jordanie où le tourisme est un pilier de l’économie.