Le voyage comme une aventure

Nous n’avons jamais été aussi nombreux à explorer le monde.
Photo: Nathalie Schneider Nous n’avons jamais été aussi nombreux à explorer le monde.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » La phrase a fait école. Son auteur, un certain Nicolas Bouvier, a insufflé à des générations d’apprentis voyageurs une certaine idée de l’exploration. Un « usage du monde », comme il en intitule le livre culte qu’il publie en 1963 chez Librairie Droz, un hymne au nomadisme, à l’altérité et au dénuement. Avec le rythme de la marche comme infaillible source d’émerveillement.

Dans le sillage d’auteurs bourlingueurs comme Jack Kerouac ou Allen Ginsberg, Bouvier a façonné par ses récits de voyage illustrés une poétique de l’errance où le protagoniste se transforme au gré des rencontres et des obstacles. Ce qui l’oblige, en chemin, à revoir ses certitudes et à changer sa perception du réel. Voire à déboulonner ses propres croyances.

Embouteillage sur les sentiers

Qu’en est-il plus d’un demi-siècle plus tard ? Un constat, d’abord : nous n’avons jamais été aussi nombreux à explorer le monde. C’est le rapport de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) qui le dit : près d’un milliard et demi de personnes ont voyagé dans le monde en 2018 et le nombre devrait presque doubler d’ici deux dizaines d’années.

En un mot, c’est l’industrie du tourisme qui connaît la plus forte croissance à l’échelle planétaire. Alors, bien sûr, le voyage tel qu’en parle Bouvier ou, plus récemment, Sylvain Tesson, est aux antipodes du tourisme de masse, celui-là même qui fait grimper les statistiques. Celui de ceux qui « font » la Chine ou le Sénégal et qui tiennent un recensement comptable des destinations visitées. Le Cambodge ? Check ! L’Égypte ? Check ! La nouvelle liste des sept merveilles du monde ? En cours.

Reste que, même les adeptes du plein air, qui préfèrent la motricité physique — marcher, pédaler, pagayer, etc. — au transport motorisé participent, par l’effet du nombre, à encombrer les sentiers autant que les rues des capitales en vogue. Le slow travel a aussi sa part d’ombre. Qu’on pense au Kilimandjaro ou au camp de base de l’Everest pour ne citer que deux destinations des plus emblématiques.

Même le sommet de l’Everest est devenu, avec le temps, une autoroute jonchée de désillusions. Une simple recherche sur Instagram avec le mot-clé « Machu Picchu » ou « Annapurna » et vous en aurez la preuve pas dix : la communauté des adeptes du backcountry et des chemins de traverse s’élargit à la vitesse grand V. Les influenceurs influençant des légions d’autres influenceurs en devenir.

Voyager, c’est voter

Même si beaucoup d’entre nous se sentent plus voyageurs que touristes, il reste que nos pérégrinations alimentent les dérives d’une industrie qui n’a pas que des effets positifs, surtout sur les plans social et environnemental. D’autant qu’à ce petit jeu, ce sont toujours un peu les mêmes qui jouent ; cette industrie, comme d’autres, n’a rien de bien démocratique.

Même « éthique », le voyage exerce, en effet, un effet direct sur l’environnement. (Un voyage transatlantique équivaut à l’émission d’une tonne de GES.) À cet égard, la plupart des voyagistes spécialisés en tourisme d’aventure, comme Terres d’aventure, l’agence francophone internationale, font déjà leur part en imposant dans leurs tarifs un montant consacré à la compensation carbone. Mieux : depuis cette année, Aventure Écotourisme Québec (AEQ) s’engage dans le programme écoresponsable 1 % Pour la planète.

Une dizaine d’entreprises affiliées québécoises – dont les agences Karavaniers et Chinook Aventure – ont accepté de donner dès cette année 1 % de leur chiffre d’affaires au Fonds plein air 1 % pour la planète. Lui-même, reversé à des organismes québécois travaillant à la restauration des écosystèmes ou à la compensation carbone. Et ce n’est qu’un début : sur les 138 entreprises représentées par l’AEQ, il est prévisible que bien d’autres s’y engageront bientôt à leur tour. Voilà un message plutôt clair lancé par le milieu de l’écotourisme.

Pour d’autres, l’engagement relève du choix individuel, notamment pour ceux qui souffrent d’un nouveau syndrome : le flygskam (« la honte de voyager » ; le terme est suédois, faut-il s’en étonner ?). Ils sont de plus en plus nombreux, en Europe et en Amérique du Nord, surtout, à adopter de nouveaux comportements consistant à réduire le nombre de leurs déplacements (traduire : prendre l’avion), comme d’autres adoptent le végétarisme. On prétend que le mouvement est viral, plus précisément dans le tourisme d’affaires, qui trouve dans les outils technologiques d’aujourd’hui une astucieuse solution de rechange. Certains organismes environnementaux parlent déjà d’une taxe pour les voyageurs fréquents… L’usage du monde vient de prendre un tout autre tour.

Apprendre à voyager

Dans ce contexte en suspension, certains croient que le voyage est un art qui s’apprend. À preuve, cette Académie des explorateurs qui voit le jour cette année, créée par Vaolo, plateforme transactionnelle de Village monde. Depuis quelques années, cette fondation milite pour un tourisme solidaire, responsable et durable. Solidaire parce qu’elle met en relation les voyageurs avec les villageois du monde désireux de les accueillir pour une expérience immersive authentique. Une sorte d’Airbnb façon économie sociale, qui profite aux collectivités locales réceptives et rejaillit sur la vitalité économique et la qualité de vie des citoyens. Les hébergements, souvent rustiques, sont le prétexte à la pratique d’activités de plein air.

L’Académie des explorateurs entend recruter des jeunes désireux de s’initier aux principes du « tourisme conscient » durant une semaine de formation (du 1er au 9 mai), sous l’encadrement d’experts qui parleront rapprochement entre les peuples, conscience citoyenne et écologique, économie circulaire, ou encore transition du tourisme dans une perspective durable.

 
Photo: Nathalie Schneider Depuis quelques années, la fondation Vaolo milite pour un tourisme solidaire, responsable et durable. Solidaire parce qu’elle met en relation les voyageurs avec les villageois du monde désireux de les accueillir pour une expérience immersive authentique.

Ces explorateurs sélectionnés seront invités à partir pour deux mois, de la mi-juin à la mi-août, quelque part sur la planète pour appliquer les enseignements acquis durant l’Académie et pour participer à démontrer que le tourisme peut être aussi un vecteur de changement pour soi et pour autrui. Pour cela, il faut passer les deux étapes de sélection, dont la première, d’ici le 18 mars. Et se souvenir des mots de Nicolas Bouvier, qui sonnent comme un avertissement : « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » Toute l’information se trouve sur www.academievaolo.com