L’or liquide de la Barbade

Une plantation
de canne
à sucre
Photo: Marie-Claude Di Lillo Une plantation de canne à sucre

La Barbade est réputée pour ses plages de sable blanc et ses eaux au bleu idyllique, qui font la joie des vacanciers. Toutefois, un séjour dans cette île paradisiaque ne serait pas complet sans une incursion à la fois historique et gustative dans l’univers enivrant du rhum bajan, grande fierté des habitants. Le rhum n’y est pas juste une boisson, c’est le début et la fin de tout.

À peine débarquée à l’aéroport Grantley-Adams, j’aperçois un homme, vague sosie de Morgan Freeman, qui m’attend avec une pancarte portant mon nom. Cet homme, courtois, prend mes bagages puis m’ouvre la porte donnant sur le siège arrière de sa voiture. Nous sommes à peine sortis de la zone de l’aéroport que je vois se succéder de nombreux panneaux réclame annonçant des marques de rhum dans une mise en scène des plus tentantes.

Le chauffeur me demande alors tout de go si j’aime le rhum, car c’est, dit-il, avec lui que tout a commencé et qu’est née la culture bajan. Bajan ? Le chauffeur me répond que c’est ainsi que l’on désigne les habitants de l’île et leur héritage à la fois africain et britannique, dérivé linguistique de « barbadian ». Il ajoute que le rhum est sans contredit leur boisson nationale : on la boit entre amis lors de réunions sociales et on guérit aussi tous ses maux à partir de ses concoctions.

Passant en taxi devant une petite cabane en bois coloré et au toit de tôle, je demande à mon guide s’il s’agit d’un bar local. Il me répond que c’est l’un des nombreux rum shops où l’on peut prendre un verre. Très populaires, on n’en compte pas moins de 1500 dans cette île d’à peine 431 km2 !

Sur le chemin sinueux qui traverse le comté de Christchurch, mon chauffeur me suggère quelques visites incontournables. La Maison Sunbury, monument historique situé dans le comté voisin de St-Philip, date de 1660. Elle a été construite par le planteur irlandais Matthew Chapman, l’un des premiers colons de l’île. Cette maison est l’une des seules aussi bien préservées et dont on peut visiter l’intérieur entièrement meublé. Il ajoute qu’on peut aussi voir, à proximité des anciennes plantations, certains moulins à vent en ruine qui servaient autrefois à la production de jus de canne à sucre, dont le plus célèbre est le moulin de Morgan Lewis au nord-est de l’île. « Si vous vous intéressez à l’histoire du rhum, me fait-il remarquer, il faut commencer par celle des plantations de canne à sucre. »

Les Britanniques

Les plantations de canne à sucre constituent une part importante de l’histoire de la Barbade. Les Britanniques, qui s’installèrent en 1627 pour coloniser l’île, virent très vite le potentiel économique que la petite île pouvait représenter pour la mère patrie. À cette époque, la majorité des habitants étaient britanniques, les autres, surtout des Irlandais, travaillaient à la culture du tabac. Comme cette industrie connut un très fort déclin en 1630 au profit du sucre, qui devenait une denrée recherchée dans la métropole anglaise, les Britanniques décidèrent de se lancer dans la culture de la canne à sucre, importée dans les Antilles par Christophe Colomb.

Plusieurs terres furent alors accaparées pour cette nouvelle production et elles prirent vite de la valeur, poussant les Blancs moins nantis à quitter l’île au profit d’un nombre restreint de riches aristocrates. Côté ingénierie, on fit appel aux Hollandais du Brésil pour la construction de moulins, et en particulier à Peter Browler pour ses secrets de distillation du jus de canne. Il fallut ensuite un nombre important de travailleurs dans les champs pour effectuer les tâches les plus ingrates : la coupe et la cueillette de la canne à sucre.

On se tourna alors vers l’Afrique pour importer une main-d’œuvre bon marché. En 1636, pour faciliter l’exploitation de cette main-d’œuvre, le gouverneur Henry Hawler édicta un décret qui autorisait la traite négrière. Des milliers d’Africains arrivèrent donc par bateau, et la population noire dépassa vite celle des Blancs, passant de quelques centaines à environ 15 000 vers la fin du XVIIe siècle. Le visage de la Barbade changea dès lors avec la venue de ces milliers d’esclaves noirs, dont les descendants constituent aujourd’hui la majorité de la population.

 
Photo: Marie-Claude Di Lillo Un cocktail au rhum dégusté à la distillerie Mount Gay.

Je suis presque arrivée à mon hôtel, et mon dévoué chauffeur me demande si j’ai prévu, dans mon itinéraire, de m’arrêter à la distillerie Mount Gay. Je lui réponds affirmativement. Il ajoute que les Bajans proclament avec une grande fierté que leur île est le berceau du rhum, puisque ce serait là que le spiritueux aurait été découvert, puis commercialisé.

La première distillerie officielle

Un arrêt dans la plus vieille distillerie de rhum du monde est en effet à ne pas manquer. C’est en 1703 que Mount Gay Distillery commence à produire en quantité à la Barbade du rhum de qualité. Au nouveau centre d’accueil de la distillerie, situé à Bridgetown, les visites guidées permettent de découvrir le premier document officiel utilisant le mot « rum » daté de la moitié du XVIIe siècle. Le titre de propriété et d’exploitation de la distillerie datant de 1703 en fait la plus vieille distillerie de rhum répertoriée. Sir John Gay créa les premiers rhums, commercialisés sous le nom de Mount Gay Distillery et connus comme les ancêtres du rhum moderne.

Marie-Claude Di Lillo a été invitée par l’Office du tourisme  de la Barbade.

 

Activités à ne pas manquer

Rihanna est sûrement l’une des plus célèbres ambassadrices de l’île antillaise et grande amatrice de rhum. On raconte que son père avait l’habitude de se rendre tous les jours dans le magasin situé juste au bout de sa rue pour y boire quelques bons verres. Aujourd’hui, des visites guidées sont organisées pour visiter le quartier d’enfance de la vedette et de ses rum shops favoris.

Le Barbados Food and Rum Festival propose des événements et dégustations de rhums, du 29 octobre au 1er novembre 2020.

Pour goûter à des accords mets-rhums réussis et à des cocktails délicieux, le restaurant-bar Cocktail Kitchen, du réputé chef propriétaire Damian Leach, est une excellente adresse. On y découvre ainsi la polyvalence de ce spiritueux qui fait la renommée et la fierté de la Barbade.

Certains hôtels, comme le Sea Breeze Beach House, proposent, dans leurs restaurants, en plus de délicieux cocktails, des cours de mixologie, des dégustations et des ateliers sur les rhums, ou des accords mets et rhums.

L’ancêtre du rhum: le «kill-devil»

L’origine du rhum remonterait à plus de 350 ans, au tout début de la colonie britannique. La découverte de ce spiritueux serait attribuée au capitaine Rumball, qui tenait l’une des premières tavernes de Bridgetown en 1645.

Des barils remplis de mélasse qui aurait fermenté dans son arrière-boutique auraient donné une boisson ambrée très forte en alcool que le capitaine surnomma « Kill-Devil ».

Les officiers de la marine qui vinrent ensuite, à maintes reprises, déguster ce tord-boyaux le surnommèrent « Rumballion », en l’honneur de son créateur. Ce nom fut écourté plus tard en « rum ».

En 1650, sa popularité était si grande qu’on le consacra, par décret royal, spiritueux favori de la marine britannique !

La culture de nos jours

La production de rhum provenant de la canne à sucre est encore très lucrative pour la Barbade. Cette industrie est la deuxième en importance après le tourisme. Le rhum connaît un véritable regain auprès des consommateurs du monde entier.

 

Ses ventes auraient augmenté de 40 % depuis la dernière décennie. Avec la popularité des mixologues, les cocktails à base de rhum attirent aussi un public plus jeune.