Modes de vie marginaux à Londres et à Berlin

Des petits villages de roulottes de la contre-culture, des «wagendorfs», sont éparpillés dans la ville de Berlin.
Photo: Miriane Demers-Lemay Des petits villages de roulottes de la contre-culture, des «wagendorfs», sont éparpillés dans la ville de Berlin.

Tamara Fernandez tire sur une corde, fait avancer et reculer son embarcation pour qu’elle entre parfaitement dans sa « place de stationnement », dans un secteur convoité de la « petite Venise », en plein cœur de Londres. La boater fait partie des quelques milliers de Londoniens qui vivent dans des maisons-bateaux, un mode de vie de plus en plus populaire avec l’inflation des prix des loyers.

Tamara a aménagé sur l’eau lorsque le propriétaire de son appartement a décidé de gonfler la facture de son loyer de 700 $CA par mois. « Ce qu’on pouvait se payer, c’était une boîte à chaussures », raconte-t-elle. À présent, Tamara ne retournerait dans un appartement pour rien au monde. « C’est sacrément ennuyant, les mêmes voisins, la même routine, la même vue, les mêmes programmes à la télé », opine-t-elle en riant. Sur le toit de l’embarcation, elle resserre les liens de son vélo, son moyen de transport pour aller au travail. Tandis que les derniers rayons du soleil disparaissent à l’horizon, elle termine de lutter contre les cordages avant de filer boire un verre avec des amis boaters.

Comme Tamara, Michael Buchanan-Ounne a commencé à vivre sur l’eau pour fuir l’inflation des loyers. « J’ai toujours eu le rêve d’écrire. Vivre sur un bateau m’a donné la liberté de faire ce que je veux faire. Je suis un guide touristique dans la ville, j’anime aussi un balado », raconte-t-il.

« L’hiver est très rude. Il faut apprendre à bien chauffer l’embarcation pour ne pas se réveiller à l’aube complètement transi de froid », concède-t-il. Il ajoute qu’il faut généralement prévoir une journée entière pour l’excursion visant à remplir le réservoir d’eau du bateau. La plupart des boaters déplacent régulièrement leur embarcation afin d’éviter de payer un ancrage fixe plus coûteux. « Certains se découragent après un an », observe Michael Buchanan-Ounne.

Outre les défis logistiques associés à la vie sur un bateau, les boaters doivent aussi apprendre à gérer des relations parfois houleuses avec leurs voisins vivant sur la terre ferme, lesquels voient souvent d’un œil défavorable les habitants et les commerçants des canaux.

À proximité de la célèbre gare de King’s Cross, le bateau de Jon Privett a, par exemple, été transformé en librairie et en scène artistique flottantes. Après 18 ans sur l’eau, Jon Privett fait partie des vétérans de la communauté. L’été, des concerts et des récitals de poésie se tiennent sur le toit de l’embarcation. En cette journée humide et hivernale, il installe plutôt un disque sur un vieux tourne-disque et éponge des gouttes de pluie sur le pont sous l’œil attentif de son chien. Quelques visiteurs s’arrêtent pour feuilleter un livre, avant de s’engouffrer dans le petit commerce à l’intérieur de l’embarcation. Les affaires vont bien, observe-t-il avec satisfaction, pointant un article de presse sur son commerce accroché à l’entrée.

La vie sur les canaux a bien changé en 18 ans, dit-il. « Ce n’est plus la communauté radicale et alternative d’avant, maintenant c’est plus conventionnel », ajoute-t-il, en calculant que le nombre de bateaux sur les canaux a explosé au cours des dernières années, passant d’une quarantaine d’embarcations à quelques milliers.

Les boaters doivent à présent trouver des espaces d’amarrage vacants, qui se font de plus en plus rares. Le prix d’achat des maisons-bateaux augmente. Mais malgré l’embourgeoisement, la vie reste belle au fil de l’eau, assure Jon Privett.

« Nous sommes à proximité de la nature, on voit des renards, des oiseaux, dit-il. On sent que c’est davantage une façon naturelle de vivre : vous avez froid lorsqu’il fait froid, vous êtes mouillés lorsqu’il pleut, vous vivez dans le monde réel au lieu d’en être isolé. »

Vivre dans des villagesde roulottes à Berlin

À quelques centaines de kilomètres, à Berlin, un autre mode de vie marginal fait face aux défis de l’embourgeoisement. Des petits villages de roulottes de la contre-culture, des wagendorfs, sont éparpillés dans la ville de Berlin. La plupart ont été construits sur les terrains du couloir de la mort, ce ruban interdit d’accès où plusieurs fugitifs ont perdu la vie avant la chute du mur de Berlin en 1989.

Lohmühle est l’un de ces villages où ont lieu, plus d’une fois par semaine, des spectacles et d’autres événements culturels. Alfredo Sciuto, originaire d’Italie, y vit depuis 17 ans. Sa roulotte est petite. Dans un coin, un petit lit trône à côté d’un poêle à bois. De l’autre, son atelier, décoré de ses œuvres lumineuses créées avec des objets recyclés, qu’il expose dans divers musées européens. Il soulève une trappe dans le plancher, qui dissimule une cuve où il se lave.

« Quand on est arrivés, il n’y avait rien, pas d’arbres, on a tout planté », observe-t-il en pointant un arbre de bonne taille à proximité de sa roulotte. Depuis, l’urbanisation avance à grands pas. « Les nouvelles constructions poussent autour, jusqu’à ce que le village soit “échec et mat” et doive déménager », croit-il.

Dans le quartier de Friedrichshain, l’avancée des nouveaux quartiers est encore plus visible. À quelques mètres seulement de la communauté Laster- & Hängerburg, des pelles mécaniques s’activent à creuser la terre pour la construction d’un nouvel immeuble, qui aura une vue plongeante sur ces roulottes situées sur ce lieu depuis plus de 20 ans.

En contrebas, Davina Schirmer, 22 ans, raconte son quotidien. Elle habite l’une des roulottes depuis deux ans, elle étudie la philosophie à temps partiel et veut écrire des livres. « Je ne veux pas sentir un toit au-dessus de ma tête, je me sens en prison. Ici, je sens que je pense mieux, je ne suis jamais malade. Je ne veux pas d’une vie normale, je veux faire partie d’un mouvement qui peut changer quelque chose, et changer son propre esprit et son mode de vie constitue la première étape. »

La jeune femme décrit un village habité par des gens de différentes professions, dont des ingénieurs, des menuisiers, des philosophes, des avocats. Elle aussi perçoit plusieurs défis pour la conservation du wagendorf, chacun d’entre eux ayant des accords et des protections diverses selon le quartier où ils sont installés. « L’embourgeoisement va gagner, dit-elle. Il faudra se battre pour rester. »