Virée sur le mythique Sunset Boulevard

La célèbre salle de spectacle Whisky a Go Go
Photo: Gabriel Anctil La célèbre salle de spectacle Whisky a Go Go

Los Angeles est une ville pour la moins particulière, qui semble imperméable aux transformations urbanistiques et écologiques qu’adoptent la plupart des cités nord-américaines et européennes depuis quelques décennies. La voiture y est encore la reine incontestée des routes, tentaculaires, engorgées du matin au soir. Les piétons et les cyclistes y sont rares, et le réseau de transport en commun est modeste et inefficace. En résulte une mégapole qui ne cesse de prendre de l’expansion dans un environnement où plus personne ne s’étonne de respirer du smog ou de passer plusieurs heures par jour dans le trafic.

Mais la cité des anges possède tout de même quelques quartiers légendaires qui valent la peine d’être explorés, tel celui de West Hollywood, quelque peu excentré, qui est traversé par le célèbre Sunset Boulevard, où la jeunesse de la ville se rend depuis plus de 100 ans pour rire et s’éclater.

Bordé à l’ouest par les collines de la richissime ville de Beverly Hills et à l’est par le quartier d’Hollywood, connu à travers le monde pour ses studios de cinéma et ses vedettes, West Hollywood donne l’impression d’être le lieu de toutes les permissions et de toutes les possibilités. Ce n’est donc pas un hasard si tant de mouvements musicaux y sont nés et continuent de faire vibrer le secteur.

La Sunset Strip voit le jour dans les années 1920, tandis qu’en pleine période de prohibition y apparaît une série de lieux louches et illicites qui proposent de désaltérer les assoiffés et de divertir les ennuyés. Située alors à l’extérieur des limites de la ville de Los Angeles, elle est ainsi moins surveillée et policée, ce qui en fait un lieu de plus grande liberté.

La mainmise de la mafia exilée de Chicago sur le boulevard se consolidera pendant les années 1930, 1940 et 1950, alors que les plus grands jazzmen du moment enflamment des clubs tels le Trocadero, le Mocambo ou le Ciro’s, que fréquentent les stars d’Hollywood ainsi que les gens branchés de l’époque.

Mais c’est vraiment dans les années 1960 que la Strip sera reconnue comme étant l’un des plus importants épicentres musicaux des États-Unis. Les bars, les discothèques et les scènes musicales s’y multiplient et des artistes majeurs de la contre-culture américaine, comme Janis Joplin, Jimi Hendrix, The Byrds et The Who, s’y produisent de façon régulière devant des foules de hippies venus de toute la Californie pour les entendre. En 1966, The Doors est d’ailleurs le groupe en résidence au Whisky a Go Go, salle de spectacle mythique qui existe toujours, où il fut découvert avant de devenir mondialement célèbre.

Les musiciens punk et new wave rempliront les salles du Sunset Boulevard pendant les années 1970 avant qu’un tout autre genre musical ne vienne bouleverser l’artère à jamais, à la fin de la décennie et au début des années 1980 : le glam rock. Un bouillonnement créatif sans précédent permet alors à la Strip de connaître son âge d’or.

Des groupes comme Poison, Guns N’Roses et Mötley Crüe y voient le jour et deviennent rapidement les rois du boulevard, qu’ils transforment en immense territoire d’excès et de débauche. Maquillés, les cheveux crêpés, portant collants affriolants, chandails transparents et talons hauts, ces rockers androgynes sont suivis par une horde de groupies qui remplissent des salles ayant survécu jusqu’à nos jours, comme The Roxy, le Whisky a Go Go et le Troubadour.

Les modes et les genres musicaux ont depuis évolué, mais les hauts lieux du spectacle du Sunset Boulevard continuent de recevoir, soir après soir, des artistes établis ou de la relève, qui attirent toujours, surtout la fin de semaine, d’importants publics des quatre coins de Los Angeles. La Strip reste ainsi, et depuis plus d’un siècle, l’endroit par excellence où fêter et s’éclater dans la deuxième plus grande ville des États-Unis.

Rire pendant toute la nuit

Sunset Boulevard est également reconnu comme étant la Mecque de l’humour (avec New York) chez nos voisins du Sud. Elle abrite deux comedy clubs qui ont eu un effet profond sur la carrière d’à peu près tous les stand-up comics américains des cinquante dernières années : le Laugh Factory, fondé en 1979, et, surtout, The Comedy Store, qui a ouvert ses portes en 1972. Ces deux institutions reçoivent encore aujourd’hui les plus grands noms de l’humour anglophone ainsi que les nouveaux talents, qui tentent d’y faire rire un public de connaisseurs qu’il n’est pas toujours facile de charmer.

Ainsi, il est possible de venir entendre, pour aussi peu que 20 $ (plus deux consommations), une quinzaine d’humoristes qui défileront à raison d’une vingtaine de minutes chacun. Les styles varient énormément d’un à l’autre, si bien que vous pourrez trouver chaussure à votre pied, tout en ayant un portrait de ce qui se fait dans le genre au pays de l’oncle Sam.

Les interactions avec le public sont fréquentes dans ces salles relativement intimes (450 places pour The Comedy Store et 300 pour le Laugh Factory), où vous aurez assurément une bonne vue sur la scène. Vous pourrez alors essayer de dénicher les héritiers des talentueux Robin Williams, David Letterman, Jay Leno, Andy Kaufman, Dave Chappelle, Louis C.K., Adam Sandler, Ellen DeGeneres ou Jerry Seinfeld, qui ont tous foulé ces planches et fait crouler de rire les publics d’une autre époque.

Un univers littéraire

Pour de nombreux littéraires, Hollywood est avant associé à l’écrivain Charles Bukowski, qui y a vécu une bonne partie de sa vie et qui y a situé l’action de la majorité de ses livres. Cet ancien postier, qui a publié son premier recueil de poésie à 40 ans, s’est inspiré de ses expériences personnelles pour échafauder une œuvre littéraire majeure qui a rejoint au fil des années un large public, tant aux États-Unis que dans le reste du monde. Bukowski a charmé les lecteurs par sa prose simple et rugueuse, par l’honnêteté de ses sentiments et par le désespoir de ses personnages laissés-pour-compte, brisés par la vie et souvent alcooliques.

Il est donc très touchant pour un lecteur de ce « vieux dégueulasse » d’aller faire un tour sur les lieux que celui-ci a habités et qu’il a si bien décrits dans ses romans. Des rues et un quartier malfamé qui n’ont à peu près pas changé depuis les années 1960, époque où « Buck » habitait une petite maison en rangée typique des quartiers prolétaires de L.A., située au 5154, De Longpre Avenue, qu’il est encore possible d’observer, du trottoir.

C’est dans cette modeste propriété qu’il a rédigé, entre 1964 et 1973, sur sa vieille machine à écrire Underwood, une grande partie de son œuvre, dont les célébrés Post Office (Le postier), Notes From a Dirty Old Man (Souvenirs d’un pas grand-chose), South of No North (Au sud de nulle part) et Factotum. Cette maison a également servi de décor à Women, roman en forme d’hommage à toutes les femmes qu’il a connues dans sa vie.

Peu d’écrivains ont si bien capté les émotions et le quotidien des déshérités de l’Amérique. En vous promenant dans les rues de l’ancien quartier de ce picoleur de génie, vous conclurez peut-être comme lui que, pour beaucoup de Californiens, le rêve américain a le plus souvent des allures de cauchemar éveillé.

Gabriel Anctil était l’invité de West Hollywood Travel and Tourism Board.