Station en transition

Les Menuires First Track
David André Office de Tourisme Les Menuires Les Menuires First Track

Concilier l’industrie du ski avec l’intégrité du milieu naturel : c’est le pari entamé depuis dix ans par Les Menuires, l’une des stations du domaine des Trois-Vallées, dans les Alpes françaises.

Commune des Belleville, vallée de la Tarentaise, Savoie, 3516 âmes à l’année. Chaque hiver, ce sont 600 000 visiteurs qui convergent vers les deux stations de la commune : Les Menuires et Val Thorens. Durant la relâche scolaire, le réseau routier de la région Rhône-Alpes est immobilisé sur 100 kilomètres durant six heures…

Certains jours sont classés « noirs » sur l’échelle de pollution de l’air : le prix à payer pour se gorger de l’air frais des montagnes, dans l’une des deux stations intégrées aux Trois-Vallées, le plus grand domaine skiable du monde. Ses 160 kilomètres de pistes tout niveau dans des paysages époustouflants y sont pour quelque chose.

S’ils ne sont que 8 % à fréquenter Les Menuires et Val Thorens tous les deux ans, ça fait quand même six millions de Français à s’y rendre bon an, mal an. Sans compter les Anglais, les Belges, les Néerlandais. Et les Chinois. Le succès de ces stations françaises est-il en train de dénaturer ce qui en fait leur charme ?

Un laboratoire en plein air

Certes, on s’interroge dans le village des Belleville. Et ça ne date pas d’hier. Depuis 10 ans, la commune, propriétaire des stations des Menuires et de Val Thorens, planche sur des questions reliées à la mobilité humaine ou au maintien de la biodiversité. C’est l’un des deux villages (avec Peisey) à avoir signé la Charte du parc national de la Vanoise, situé en périphérie de la commune, le tout premier parc national créé en France (1963).

« Plusieurs des dix axes de la Charte concernent la préservation du milieu naturel, explique Maxime Jurdit, responsable Environnement et Développement durable à la commune des Belleville. Ça signifie la restauration des zones humides ou la protection de certaines espèces florales ou animales comme le lagopède ou l’aigle royal. »

En 2015, Les Menuires a mis en place l’Observatoire de la biodiversité en invitant des biologistes à procéder au recensement d’espèces aviaires dont l’habitat faunique se trouve précisément à ces latitudes (1850 m). Plusieurs stations ont entrepris des projets pour protéger le tétras-lyre, cet oiseau emblématique des conséquences du ski sur le milieu naturel.

« Alors que des stations comme Méribel ont simplement fermé certains secteurs aux skieurs, Les Menuires a créé des îlots de verdure où les oiseaux viennent se protéger. Et ça marche », reconnaît Céline Rutten, garde-parc au parc national de la Vanoise. Bien sûr, ces mesures peuvent sembler dérisoires face à l’étendue des répercussions du ski alpin, notamment sur la consommation d’eau, nécessaire à la neige de culture.

« Durant la fonte des neiges, nous créons des réservoirs pour alimenter la fabrication de la neige en conformité avec le schéma de conciliation des usages de l’eau réalisé en 2017 par un groupe d’experts, explique Stéphane Berthaud, responsable Qualité, Sécurité et Environnement à la société de remontées mécaniques en exploitation aux Menuires (Sevabel). Seul 1,5 % de l’eau est prélevé sur le territoire de la commune pour la neige de culture. »

Certes, mais la fabrication de cette neige exige aussi de l’énergie, et beaucoup. « Notre contrat avec notre fournisseur soutient la filière renouvelable, précise Stéphane Berthaud. Depuis 2010, l’énergie utilisée provient à 100 % des deux centrales électriques de la vallée de la Tarentaise. » Un programme d’efficience électrique a également été mis en place avec des sous-compteurs installés un peu partout sur le domaine skiable pour optimiser la consommation.

D’ailleurs, la gestion de l’eau et de l’électricité est numériquement assistée par le couplage de trois logiciels de conception européenne ; ceux-ci collectent l’information sur le niveau exact de neige sur le domaine, puis déterminent les actions à prendre pour optimiser le damage ou la fabrication de neige.

D’ailleurs, les trois quarts des canons à neige ont été remplacés par des modèles qui consomment 200 fois moins d’air que ceux des années 1980. Cette mesure, entamée dans les dix dernières années, est toujours en processus.

« Notre ambition est d’inspirer d’autres stations à adopter des pratiques plus écoresponsables », résume Stéphane Berthaud. D’ailleurs, des initiatives se concrétisent ailleurs comme à Serre Chevalier, où les remontées mécaniques sont alimentées par des panneaux solaires et des éoliennes.

Bienvenue dans le XXIe siècle

Car il est bien temps de parler d’écoresponsabilité. À preuve : Alex Maulin, président de Domaines skiables de France, l’organisme regroupant les exploitants du milieu, a fait tinter la sonnette d’alarme l’automne dernier en appelant à une mobilisation pour réduire l’empreinte carbone de cette industrie, qui génère au niveau national des retombées économiques évaluées à 2 milliards d’euros et crée 120 000 emplois.

L’objectif : lancer un plan d’action dès cette année avec des solutions concrètes pour « décarboner » totalement l’industrie du ski d’ici les 30 prochaines années. L’une des « bêtes noires » de la production des gaz à effet de serre ? Le transport automobile et aérien entre les grands bassins de population (Paris, Lyon, Marseille) et les stations alpines. Retour à nos autoroutes bondées.

« Dans le cadre de l’Observatoire, l’une des études porte sur la question de la mobilité, explique Antoine Pin, directeur des opérations pour Protect Our Winters France (POW). La question du transport est primordiale à l’égard des changements climatiques. »

Créé aux États-Unis en 2007 par le snowboardeur Jeremy Jones, l’organisme POW est devenu au fil des ans un réseau d’influence mondial dont les membres — athlètes professionnels de la montagne — agissent pour inspirer la communauté du plein air à adopter et à susciter des pratiques écoresponsables dans l’industrie.

« L’idée, c’est d’ouvrir le dialogue avec les gestionnaires des stations, insiste Antoine Pin, leur dire qu’ils ont le droit de parler d’environnement et de développement durable. On ne décerne aucune certification ni aucun label, on veut juste les informer sur de meilleures pratiques et encourager leur réactivité. »

C’est toute la force de cette action menée en partenariat avec l’ensemble des partenaires du milieu — élus, gestionnaires des remontées mécaniques, hôteliers — sans jugement ni accusation, et vers un objectif commun : maintenir la qualité de l’expérience vécue en montagne dans une perspective durable. L’une des options retenues pour assurer cette pérennité : étendre l’opération des stations à l’année en les amenant à passer de « station de ski » à « station de montagne » quatre-saisons. La survie des petits villages de montagne en dépend.

C’est d’ailleurs pour vitaliser ces régions qu’avait été lancé dans les années 1960 le Plan neige, à l’origine de la création et de l’aménagement des stations de sports d’hiver en montagne. Un demi-siècle plus tard, il convient de repenser l’industrie du ski à la lumière des défis climatiques de l’heure. Dans les Alpes et ailleurs.