Au pays des archipels inondés

Une maison sur pilotis de l’une des nombreuses communautés jalonnant le rio Negro
Photo: Gary Lawrence Une maison sur pilotis de l’une des nombreuses communautés jalonnant le rio Negro

Dans l’Amazonas brésilien, à quelques heures de Manaus, la région de Novo Airão attire un nombre croissant de voyageurs avides de splendeurs végétales, de nature tropicale et de déconnexion intégrale. Bienvenue sur le rio Negro, le fleuve noir aux archipels pluriels et aux forêts inondées, où le tourisme ne fait que commencer.

Quand il a envie de s’éclater avec ses copains, Noah Costa, un Brésilien de 24 ans, s’enfonce dans la forêt amazonienne. Les seules choses qu’il emporte alors sont un hamac, un briquet, une machette et un peu de sel.

— Pourquoi du sel, Noah ?

— Pour donner un peu de goût au serpent : c’est ce qu’on trouve le plus facilement à manger dans la forêt, dit-il le plus normalement du monde.

Aujourd’hui, Noah n’a pris que sa machette puisque nous n’en avons que pour quelques heures à explorer une infime portion du parc national Anavilhanas. Celui-ci englobe l’un des plus grands archipels en eau douce au monde, sur le rio Negro : 420 îles, 130 km de long sur 20 km de large en moyenne, 3500 km de superficie et une infinité de canaux et de méandres aquatiques qui sinuent dans des forêts féeriques inondées du printemps à l’hiver.

Celle que nous avons traversée sur une pirogue de bois, avant de poser le pied à terre, était particulièrement fantasmagorique : partout, les arbres émergeaient des eaux comme s’ils s’étaient affranchis de la Terre ; partout, troncs, fûts et canopée se dédoublaient en se mirant sur l’étal lisse des eaux noirâtres, véritable miroir liquide effaçant tout repère et nous détournant sans cesse de notre itinéraire.

Une fois les pirogues accostées, les sentiers se sont vite dessinés avec clarté tout en devenant propices à une randonnée truffée d’anecdotes : c’est fou tout ce qu’on peut apprendre en marchant aux côtés d’un guide qui n’est pas un pied-tendre.

La première chose que Noah m’a apprise, c’est à me prémunir contre une rencontre inopinée avec un jaguar. Pour tenir éloignés les gros minets tachetés sans les trucider, il existe une technique fort simple : on coupe une branche de palha verde (une variété de palmier) et on effiloche l’une de ses extrémités pour en former une sorte de balai. « Quand on agite ça frénétiquement sous le nez d’un jaguar, ça trouble sa vision, il devient confus et il s’enfuit ! » explique Noah.

Il n’en va cependant pas de même avec l’araignée-banane : « Elle n’a pas peur de charger, peut sauter jusqu’à 1,5 m et si elle te pique au cou, son venin peut être mortel, car il s’injecte près du cœur et du cerveau. » Subitement, les piranhas et les caïmans noirs de 5 m de long, qui évoluent dans les eaux de l’archipel, me sont apparus presque attendrissants.

Photo: Gary Lawrence Novo Airão et ses environs sont réputés pour leurs chantiers navals, mais la demande pour les navires en bois n’est plus ce qu’elle était.

Un peu plus loin sur les sentiers, Noah grimpe à une liane, scrute les branches à la recherche de piafs bigarrés, puis cogne sur l’un des contreforts boisés d’un figuier géant : immédiatement, une colonie de tucandeiras, les terribles fourmis balle de fusil, se rue à l’extérieur, toutes mandibules dehors. « Leur piqûre est extrêmement douloureuse ; chez les Sateré Mawé, une ethnie d’Amazonie, les adolescents enfilent des gants remplis de ces fourmis et ils doivent supporter la douleur pour montrer qu’ils sont devenus de vrais hommes », raconte Noah.

N’importe qui peut cependant se frictionner les mains avec des capibas, ces microfourmis inoffensives qu’on déloge de leur nid en cognant aussi sur l’arbre qui les abrite, et avec lesquelles on se frotte la peau en les broyant. « C’est ce que font les chasseurs de tamanoirs : l’odeur les attire et neutralise celle des humains, en plus de faire fuir les moustiques. » Enfin. Quand il y en a…

Placides acides

Contrairement aux eaux du fleuve Amazone, situé à quelques centaines de kilomètres plus au sud, celles du rio Negro sont très acides. « Son pH fait la moitié de celui d’un citron ! assure Noah. Cette acidité naturelle tue les larves des insectes, dont ceux qui transmettent la malaria. » Les abords du fleuve noir sont donc exempts de paludisme, mais aussi de la fièvre dengue, même si tous deux sévissent sur certains affluents.

Ça n’empêche pas le rio Negro d’abriter pas moins de 1200 espèces de poissons (contre 2000 dans l’Amazone), du tambaqui végétalien au pira carnivore, en passant par une étonnante variété de dauphins roses qui attirent les touristes en quête de « denses contacts ».

À partir de Novo Airão, point de chute de plus en plus prisé et situé à 180 km de Manaus, le rio Negro s’enfonce sur 1000 km dans la forêt avant d’atteindre le Venezuela. Des centaines de kilomètres à parcourir à bord de bateaux à fond plat et à deux ou trois ponts, à naviguer comme un Fitzcarraldo entre les innombrables îles qui jalonnent le fleuve, de maisons sur pilotis en communautés indigènes. « C’est bien plus calme et agréable que sur l’Amazone, qui s’élargit parfois sur 25 km et qui devient alors une mer intérieure souvent agitée », assure Ruy Carlos Tone, propriétaire de l’agence Katerre, qui organise ce genre de croisière sur des bateaux traditionnels, construits dans la région.

Depuis des décennies, Novo Airão et ses environs sont réputés pour leurs chantiers navals, mais la demande pour les navires en bois n’est évidemment plus ce qu’elle était. À Tiririca, Julio Laurero continue cependant de prendre des commandes tout en transmettant son savoir-faire à son fils Jilson, en espérant qu’il suive ses traces. D’autant plus qu’il sait fort bien que les restes du bois précieux utilisé pour ses bateaux le sont d’autant plus qu’ils permettent à certains d’envisager un avenir meilleur.

Quand il est arrivé à Novo Airão en 1992, l’ébéniste suisse Jean-Daniel Valloton a tout de suite vu le potentiel de ces restants de bois qui s’empilaient aux abords des chantiers navals. Il s’est mis à récupérer les essences les plus nobles et, parallèlement, a commencé à former des âmes désœuvrées en leur apprenant à coller, modeler, sculpter et créer de jolis objets à partir de ces rebuts. Aujourd’hui, une vingtaine de familles vivent grâce à cet artisanat d’une grande joliesse créé et vendu à la Fundacion Almerinda Malaquias.

« Au fil des ans, nous avons aussi constaté de grandes carences dans l’enseignement à l’école, et nous avons commencé à offrir aux enfants des ateliers d’éducation environnementale ; en 20 ans, nous avons eu plus de 600 élèves », dit fièrement Jean-Daniel Valloton.

Autour de Novo Airão, la région est formée d’aires protégées à pas moins de 85 %, si on tient compte de l’autre grand parc national de Jau. « Nous voulons que les jeunes soient sensibilisés à la fragilité de l’environnement et qu’ils contribuent à le protéger tout en en tirant profit », ajoute l’ébéniste écolo, qui veut développer le tourisme solidaire et en faire bénéficier sa communauté.

« Quand le parc national a été inauguré, on a simplement interdit aux gens de pêcher et de chasser — sauf pour leur propre subsistance —, mais on ne leur a rien offert en échange », ajoute-t-il. Les emplois en tourisme apparaissent donc comme une solution de remplacement naturelle, dans cette région traditionnellement peuplée de planteurs de manioc, de chasseurs et de pêcheurs. Encore faut-il que la ressource soit protégée adéquatement.

« Ce pays est corrompu jusqu’à la moelle, et il n’y a pas de volonté politique pour mettre en œuvre les lois », déplore Paul Clark, un Écossais qui a fondé une école avec son épouse italienne sur la rivière Jauaperi, à 240 km de Novo Airão. « La déforestation, le braconnage et la surpêche font des ravages, les espèces disparaissent à un rythme alarmant, et on ne fait rien ! »

Heureusement qu’il existe des Paul, des Jean-Daniel et des Ruy Carlos pour tenter d’infléchir le cours des choses. Parce qu’en Amazonie brésilienne, et partout au Brésil, une autre menace plane : un inquiétant prédateur qui sévit librement, plus dangereux qu’un jaguar, qu’un caïman et qu’une araignée-banane réunis, et il se nomme Bolsonaro.

L’auteur était l’invité de Copa Airlines et du Mirante do Gavião Amazon Lodge.

En vrac

Copa Airlines relie Montréal à Manaus via Panama City, d’où elle dessert une cinquantaine de destinations en Amérique centrale et du Sud.

La région de Novo Airão se visite à l’année, mais mars est le mois des grosses pluies, et les eaux du rio Negro sont à leur plus haut niveau en juin et à leur plus bas en octobre et en novembre. À Novo Airão, le Mirante do Gavião Amazon Lodge forme un ravissant et ultraconfortable pied-à-terre pour explorer la région. Sobre et stylé, admirablement aménagé aux abords du rio Negro, il ne compte qu’une dizaine de chambres et de suites, ainsi qu’un excellent restaurant où l’on sert de fins mets.

L’agence Katerre, au Mirante, propose de nombreuses activités (kayak, sorties en bateau rapide, visite des communautés, etc.) et des croisières sur le rio Negro.