Tango et charme vieillot à Montevideo

Le Palacio Salvo fait écho au Palacio Barolo, construit en face, à Buenos Aires, en Argentine, par le même architecte, Mario Palanti.
Carolyne Parent Le Palacio Salvo fait écho au Palacio Barolo, construit en face, à Buenos Aires, en Argentine, par le même architecte, Mario Palanti.

Après avoir passé une bonne partie de la matinée au très bel Espacio de Arte Contemporáneo, une ancienne prison reconvertie en musée, je me mets en quête d’un taxi afin de regagner le centre historique. Seulement voilà, en ce dimanche d’été austral éclaboussé de soleil, les rues sont désertes. Les rideaux de fer des commerces sont tirés. On dirait même que le quartier a été mis en quarantaine et que je suis la seule à l’ignorer. « Es Uruguay ! » me lancera en guise d’explication le chauffeur de taxi qui me tirera éventuellement du barrio fantôme. Traduction : « Il fait beau et chaud, nous avons une vie et vive la playa ! »

« Montevideo est un village, une parenthèse à la vie trépidante qui est normalement celle des capitales », dit Myriam Zini, une artiste-peintre d’origine marocaine qui me fait découvrir sa ville d’adoption.

« Calme » et « paisible » sont deux mots souvent utilisés pour décrire la métropole de 1,4 million d’habitants ; Mme Zini ajoute qu’elle a « un petit côté suranné ». « On prend le thé, ici, l’après-midi, avec des gâteaux, beaucoup de gâteaux, dans des salons de thé d’époque, dit-elle. Il y a des voitures anciennes dans les rues ; de vieilles librairies, hautes de plafond, aux rayonnages de bois ; des immeubles d’autrefois bien préservés. On a à cœur de conserver cet héritage. »

Délices et Art déco

Et quel héritage ! Sur la plaza Independencia trône le Palacio Salvo, un véritable monument à la gloire des frères Salvo, magnats de l’industrie textile, pour lesquels il a été construit dans les années 1920 dans le plus pur style Art déco… éclectique. Il devait abriter un hôtel ; il accueille plutôt des bureaux, des appartements et un petit musée consacré au tango uruguayen, danse inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. L’endroit est particulièrement bien choisi, car à cet emplacement, il y avait jadis une confitería (un salon de thé-salle de danse) où un célèbre air de tango du cru, La Cumparsita, a été joué pour la première fois.

« Montevideo est d’une grande richesse architecturale, poursuit l’artiste. Les historiens d’art affirment d’ailleurs qu’elle compte plus d’édifices Art déco que Miami, mais comme la Ville n’a pas de machine de marketing pour faire mousser ce patrimoine… »

Le Centro de Fotografía, à proximité du Palacio ; le pavillon du Yacht Club, à Puerto del Buceo ; et dans la Ciudad Vieja, le musée Torres García, l’hôtel-boutique Don et la librairie Puro Verso, un bijou datant de 1917 où l’on trouve, quelle surprise ! des livres au lieu de cache-pots, sont de très beaux spécimens de ce style.

Photo: Carolyne Parent Place au tango sur la plaza Fabini

Dans ce même centre historique, le café Farmacia (Cerrito, 550) a conservé intact l’aménagement de l’ancienne pharmacie qu’il occupe, notamment ses hautes armoires vitrées et ses cabinets à médicaments tout en bois. On y sirote ainsi son « remède » caféiné dans une atmosphère de fin de siècle.

Dans la rue piétonne Pérez Castellano, entre quincaillerie et pâtisserie d’antan, une boutique vend aux Uruguayens tout ce qu’il leur faut pour cultiver leurs six plants de marijuana autorisés par l’État dans le confort de leur foyer, et elle attire les curieux. Non moins fréquenté est le Mercado del Puerto, une grande halle métallique datant de 1868 : ici, place aux parrilladas où la grillade de bœuf et le medio y medio, un mélange de mousseux doux et de vin blanc sec, sont à l’honneur ! À la Cabaña Veronica, on me sert d’ailleurs spontanément une rasade de cet apéro traditionnel au goût de revenez-y souvent.

Du côté de Trouville-sur-Fleuve

Le quartier estudiantin de Cordón est également fort sympathique. Y a lieu la tentaculaire Feria Tristán Narvaja au cours de laquelle les antiquaires déballent leurs belles vieilleries tous les dimanches avant-midi. Le Mercado Ferrando, une ancienne fabrique de mobilier d’hôpital dont on a conservé la superbe façade Art déco, y a aussi pignon sur rue. Réhabilité en temple de la gastronomie comprenant comptoirs alimentaires, microbrasseries artisanales et épiceries fines, l’espace accueille les gourmets du quartier et quelques touristes égarés.

Ex-demeure bourgeoise du début des années 1900, Escaramuza est une autre sublime librairie-café où l’on ne trouve pas la moindre bougie parfumée. Un restaurant y a par contre élu domicile et il sert, dans la cour ombragée, de rares plats végétariens en ce pays de fieffés carnivores.

Sans surprise, plus on se rapproche du río de la Plata et plus Montevideo se fait chic. Les noms de certains quartiers — Biarritz, Trouville — parlent d’ailleurs d’eux-mêmes… Dans ce dernier secteur, un clin d’œil à l’élégante ville normande, on trouve plusieurs autres beaux spécimens de maisons des années 1920-1930 aux accents Art déco et nautiques.

« C’est le fameux patrimoine Bello y Reborati », du nom de Ramón Bello, constructeur, et Alberto Reborati, architecte, « qui vendaient des modèles de maisons unifamiliales que les acquéreurs pouvaient personnaliser », note Myriam Zini. Le tandem voulait créer du beau et non du bâti en série, et on peut encore admirer certaines de leurs constructions originales.

De retour au centre-ville, le Museo del Gaucho, qui loge dans l’extravagant palais Heber Jackson, me réserve une belle surprise. Le contenant en jette et le contenu, qui rend hommage au lonesome cowboy de la prairie uruguayenne, est édifiant. Seulement, voilà : à l’étage, par les fenêtres entrouvertes, parvient soudainement à mes oreilles une musique mélancolique à faire larmoyer le granit. C’est qu’en face, sur la plaza Fabini, s’est rassemblée une faune aussi éclectique que tous les palacios de Montevideo, et elle danse. Bye-bye, museo, le tango m’appelle. Car, ça aussi, « es Uruguay » !

Tasse-toi, Rio !

Le saviez-vous ? Le carnaval de Montevideo est le plus long carnaval du monde, non pas parce qu’on y est plus catholique qu’ailleurs — au contraire, l’Uruguay est le pays le moins religieux de toute l’Amérique latine —, mais bien parce qu’on aime faire la fiesta !

 

Pendant quelque 35 jours, place aux défilés, à la samba, aux murgas (performances humoristico-satiriques de groupes d’acteurs-musiciens investissant des lieux publics), sans oublier les desfiles de llamadas

 

Impressionnantes, ces fêtes populaires donnent la vedette aux candomberos, les joueurs de candombe, à la fois tambour et rythme musical né ici et inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Les processions rappellent que, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le port de la ville fut le théâtre d’autres « défilés », inhumains ceux-là, soit le débarquement de milliers d’esclaves africains. Le candombe leur aura servi de moyen de communication, puis leurs « appels » ou llamadas, de mode d’expression de leur résistance.

 

Cette année, ces desfiles auront lieu les vendredi 7 et samedi 8 février, dans la rue Isla de Flores, qui traverse les quartiers Sur et Palermo, où se concentre la population de descendance africaine. On ratera la plus importante des célébrations de la capitale ? Tout n’est pas perdu : le Museo del Carnaval nous en transmet l’esprit.

Carnet de route

Y aller au départ de Montréal avec COPA via Panama City.


Se loger au petit hôtel Ibis Montevideo, situé dans le quartier résidentiel de Palermo, en face de la rambla Argentina et à distance de marche de la vieille ville. C’est une excellente option tout confort à très bon compte, petit-déjeuner copieux en prime ! À l’autre bout de la ville, dans la banlieue cossue de Carrasco, l’hôtel Sofitel Montevideo Carrasco Casino et Spa est un magnifique petit palacio Belle Époque. Il fut inauguré en 1921 alors que le secteur était considéré comme LA station balnéaire de la capitale. Et pour cause : il est situé en face du rio et d’un formidable ruban de sable blond ! Charme arty-rétro, spa, piscine et quartier animé en font également un excellent choix d’hébergement.
 

Payer avec une carte de crédit nous vaut automatiquement un rabais de 22 % (soit le remboursement automatique de la taxe à la consommation) au restaurant et à l’agence de location de voitures. De plus, il n’y a pas de taxe d’hébergement à l’hôtel.

Lire The Invisible Mountain de l’Américano-Uruguayenne Carolina de Robertis. Il y est question de trois femmes, de trois époques, de trois Montevideo, et c’est drôlement bien écrit.

En complément : l’Espacio de Arte Contemporáneo, Myriam Zini (pour des visites guidées en français), le marché Ferrando, Escaramuza