Le New York des artistes

Les édifices en briques rouges de trois, quatre ou cinq étages de Greenwich Village
Photo: Gabriel Anctil Les édifices en briques rouges de trois, quatre ou cinq étages de Greenwich Village

Au cœur de la trépidante île de Manhattan se cache Greenwich Village, qui a été pendant plus d’un siècle le foyer de nombreuses révolutions artistiques et sociales qui ont changé le visage de l’Amérique et du monde. Bien que la plupart des créateurs aient été chassés de son territoire depuis quelques décennies par l’explosion du prix des loyers, il est encore possible de visiter des lieux importants qui ont marqué le quartier et fait du Village l’un des endroits les plus influents et fascinants d’Occident.

Le marcheur qui aboutit dans ce secteur de New York saisit immédiatement que le décor et l’atmosphère qui l’entourent viennent de changer radicalement. Les sons incessants des sirènes, des solliciteurs et des klaxons qui résonnent ailleurs sur l’île s’estompent pour faire place à ceux des oiseaux et des conversations. Les immenses gratte-ciel sont remplacés par de petits édifices en briques rouges de trois, quatre ou cinq étages. Les grands magasins des boulevards sont remplacés par une multitude de commerces indépendants, de cafés, de restaurants, de bars et de salles de spectacles.

Les célèbres rues en damier de New York se contorsionnent subitement pour former une petite enclave qui semble refermée sur elle-même, où les promeneurs s’enfoncent en même temps qu’ils le font dans leurs pensées. Bref, à quelques enjambées de la fureur de l’une des mégapoles les plus intenses de la planète, vous aurez brusquement l’impression d’avoir trouvé un refuge où règne une certaine quiétude, propice à la réflexion et à la création.

C’est probablement ce qu’ont ressenti tous ces artistes et militants qui s’y sont installés à partir du milieu du XIXe siècle et qui en ont fait, jusqu’à la fin des années 1960, le quartier le plus vivant et le plus imaginatif de la première ville des États-Unis.

D’Edgar Allan Poe à Bob Dylan

Greenwich Village, confiné par la 14e rue au nord, l’avenue Broadway à l’est, la rue Houston au sud et la rivière Hudson à l’ouest, a depuis longtemps attiré à lui les génies et les grands esprits. Les écrivains Mark Twain, Edgar Allan Poe, E.E. Cummings et Walt Whitman, pour ne nommer que ceux-là, y ont tous résidé, mais c’est surtout dans les années 1950 et 1960 que The Village a connu son âge d’or et bâti sa formidable légende.

Des créateurs des quatre coins du pays ont alors convergé vers New York pour brasser et remettre en question la triomphante, conservatrice et consommatrice Amérique d’après-guerre. C’est ainsi qu’en quelques années ont émergé dans la ville des mouvements artistiques nouveaux et radicaux qui allaient changer à jamais leurs disciplines : le be-bop en jazz, l’action painting en peinture, la Beat Generation en littérature et le method acting de l’Actors Studio en théâtre. Ces courants avant-gardistes avaient en commun de déconstruire les anciennes traditions centenaires et d’explorer de nouvelles façons de faire. Elles ont également transformé New York, et plus particulièrement Greenwich Village, en un puissant épicentre créatif mondial.

Ces artistes, éparpillés sur à peine quelques pâtés de maisons, fréquentaient les mêmes expositions, spectacles, lectures, fêtes, bars et cafés où ils échangeaient sur leurs visions de leurs pratiques et du monde, stimulant ainsi une formidable émulation qui ne s’est pas souvent produite dans l’histoire de l’art.

Les beatniks, par exemple, menés par Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William S. Burroughs et Gregory Corso, étaient des réguliers des boîtes de jazz, où se déchaînaient les maîtres du be-bop qu’étaient Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Bud Powell, Max Roach et leurs amis. L’une de ces salles, le Village Vanguard (178, 7th Avenue), existe toujours et il est possible d’y assister à d’excellents concerts de jazz dans une atmosphère éthérée qui n’a pas changé depuis les belles années. Les rythmiques survoltées des jazzmen ont ainsi fortement influencé l’écriture de cette nouvelle génération de romanciers et de poètes, dont la musicalité littéraire s’apparentait par moments à celle d’un beat de drum ou d’un solo de saxophone.

Au début des années 1960, ce fut au tour des chansonniers prophétiques de débarquer dans le quartier et de déclamer leur vision radicale de l’Amérique dans les petites salles de spectacles enfumées et les cafés surpeuplés des rues MacDougal et Bleecker. Inspirés par les beatniks et les chanteurs folk qui les avaient précédés, Bob Dylan, Joan Baez, Peter, Paul and Mary et des dizaines d’autres ont chanté le droit à l’égalité, à la liberté et à la révolte. Leurs voix, qui allaient bientôt se faire entendre aux quatre coins de l’Amérique, ont d’abord résonné dans des salles comme The Bitter End (147, Bleecker Street), fondée en 1961, ou encore le Cafe Wha ? (115, MacDougal Street), où Dylan a chanté pour la première fois sur une scène new-yorkaise et où se sont produits d’autres musiciens importants comme Jimmy Hendrix, Ritchie Havens, Jerry Lee Lewis et The Velvet Underground. Ces deux boîtes mythiques sont toujours ouvertes et offrent des spectacles presque tous les soirs dans une ambiance unique.

Photo: Gabriel Anctil La mythique salle du Cafe Wha?, où Bob Dylan a chanté pour la première fois sur une scène new-yorkaise.

Une p’tite dernière pour la route

Il est aussi possible d’aller se désaltérer au White Horse Tavern (567, Hudson Street), qui est considéré depuis des décennies comme le paradis des auteurs picoleurs. L’endroit, qui altère les esprits depuis 1880, fut assidûment fréquenté par de grands assoiffés tels James Baldwin, Anaïs Nin, Norman Mailer, Frank O’Hara, Allen Ginsberg, Bob Dylan et Jim Morrison, ainsi que par Jack Kerouac, qui en fut renvoyé si souvent par le patron que celui-ci décida d’écrire au crayon « Go home, Jack ! » dans les toilettes de l’établissement, exclamation qu’il est encore possible d’observer.

Photo: Gabriel Anctil La célèbre White Horse Tavern, repère des auteurs picoleurs

Le client le plus célèbre du lieu est probablement le poète gallois Dylan Thomas, qui y aurait, selon la légende, avalé pas moins de 18 shooters de whiskey lors de sa toute dernière virée, avant de s’effondrer puis d’être reconduit à sa chambre d’hôtel. Il est mort à peine quelques jours plus tard à l’hôpital St. Vincent’s, le 9 novembre 1953. Une plaque en son honneur trône en haut du bar, pour que son esprit y règne à jamais.

Même après toutes ses années, le cœur du Village, Washington Square, est resté intact et inchangé. Facilement reconnaissable à son spectaculaire arc de triomphe qui en constitue son entrée, il attire encore aujourd’hui les nombreux étudiants de la NYU et de la New School, situés tout près, de même que les artistes de rue qui y exécutent leurs plus belles pirouettes, y testent leurs dernières chansons ou y développent leur flow personnalisé, devant des foules curieuses, de la même façon que les jazzmen s’y rassemblaient jadis pour exécuter leurs spectaculaires envolées, que les beatniks y déclamaient leur poésie rythmée ou encore que les folks singers y chantaient l’arrivée d’une nouvelle génération qui allait tout bouleverser.

C’est ainsi qu’en vous promenant dans ce carré en dehors du temps, vous aurez peut-être l’impression de croiser les fantômes d’hier et les vedettes de demain, qui ont pour point commun de puiser leur inspiration et leur énergie dans les entrailles de cette ville qui ne dort jamais, où le monde entier semble s’être donné rendez-vous pour créer et rêver.