Hôtel Uville, retour à l’ère de tous les possibles

Au 4e étage, une chambre porte les couleurs de la Sainte-Flanelle et rend hommage  à Maurice Richard. Mais fierté et nostalgie partagent la scène sur les quatre étages de l’immeuble, qui se parcourent comme  un musée.
Marie-France Coallier Le Devoir Au 4e étage, une chambre porte les couleurs de la Sainte-Flanelle et rend hommage à Maurice Richard. Mais fierté et nostalgie partagent la scène sur les quatre étages de l’immeuble, qui se parcourent comme un musée.

« Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend, ce qui se passe ici et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux.

Vive Montréal !

Vive le Québec !

Vive le Québec… libre ! »

 Du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, le général Charles de Gaulle est accueilli par un véritable rugissement aux effluves victorieux lorsqu’il prononce cette envolée historique, gravée à tout jamais dans notre mémoire collective.

C’était le 24 juillet 1967. L’Expo battait son plein. La Main rapprochait les nombreuses solitudes venues goûter à son célèbre smoked meat. Les crucifix tombaient, remplacés par Maurice Richard. Le Québec esquissait les rêves d’un pays. Pauline Julien et Gilles Vigneault chantaient l’hiver. C’était l’ère de tous les possibles.

 Cette effervescence, portée par un souffle d’espoir et de liberté, bat encore entre les murs de l’hôtel-musée Uville, un nouvel établissement dont les couloirs et les chambres sont hantés par les âmes des personnages et les échos des événements qui ont transformé Montréal au cours des décennies 1960 et 1970.

 L’édifice, situé sur la place d’Youville, bordé par le musée Pointe-à-Callière et construit au-dessus des fondations de la ville, était propice à la réminiscence. « Pour moi, les années 1960 et 1970 représentent une période de grands projets et de changements sociaux qui nous définissent encore aujourd’hui, qui font partie de notre ADN », raconte Daniel Gallant, vice-président. 

Nostalgie d’un projet

Fierté et nostalgie partagent la scène sur les quatre étages de l’immeuble, qui se parcourent comme un musée. Des photos d’archives, des notes explicatives, des poèmes et autres citations marquantes jalonnent les passages et racontent les événements et personnages qui ont contribué à redessiner et à transformer les traits des Montréalais et de leur ville. « J’aimerais que mon hôtel permette aux visiteurs de ne pas se contenter du statut d’observateur, mais de vivre Montréal. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

 En tout, ce sont 400 images et plus de 160 films qui sont séparés par thèmes à travers les aires communes et les 35 chambres que compte l’établissement, pour raconter cette histoire mise en forme par l’historien Roger La Roche et l’artiste et cinématographe Karine Lanoie-Brien.

 Au quatrième étage, les chuchotements d’une révolution en préparation semblent retentir entre les murs. Sur la place centrale, une grande fresque présente une famille réunie autour d’un crucifix. Sous ce dernier, sur un écran, le Rocket inscrit le tour du chapeau qui lui garantit sa première Coupe Stanley. « Le culte de la Sainte-Trinité faisait doucement place à celui de la Sainte-Flanelle. Tranquillement, on forgeait notre propre identité en réinventant nos repères communs », souligne M. Gallant.

 Dans les chambres, des meubles mid-century faits sur mesure sont entourés d’un papier peint aux motifs résolument vintage. Un téléphone à roulette trône sur la table de nuit. Une sélection de vinyles attend patiemment de faire résonner ses airs. Sur la télévision, une application créée exclusivement pour l’hôtel, en partenariat avec l’ONF, propose des courts métrages ayant un lien avec le thème de la pièce.

 Plus on descend vers le rez-de-chaussée, plus l’exaltation est tangible. Le troisième étage, qui rend hommage à Expo 67 et aux exploits qui ont jalonné son organisation, dévoile le potentiel créatif de la métropole, la main tendue des deux solitudes, l’éclosion d’une société sortant à peine de l’adolescence. « En voyant le monde à sa porte, le Québec a commencé à mieux se percevoir lui-même. Il a défié les limites et réalisé l’impossible avec ce projet. Il était riche de nouvelles promesses », ajoute le propriétaire.

 Le deuxième palier nous transporte dans les années qui ont suivi. Montréal scande les droits des communautés LGBTQ aux rythmes du disco. Les femmes prennent d’assaut les écrans et suivent les traces de Marie-Claire Kirkland-Casgrain en politique. René Lévesque assoit son projet et pose les bases de son parti.

 Derrière la porte de la chambre 205, John Lennon et Yoko Ono échangent un baiser à jamais immortalisé. Au mur, en plus de rares clichés du couple, trône l’enregistrement original de la chanson mythique Give Peace a Chance, saisie lors de leur bed-in organisé à Montréal, au Reine Elizabeth. La lumière baigne la chambre de l’aura mythique des deux rêveurs.

Un projet unique

Alors qu’Airbnb, VRBO et d’autres plateformes de location à court terme connaissent une popularité sans précédent — Statistique Canada évoque des revenus de plus de 600 millions de dollars l’année dernière —, il peut paraître audacieux, voire risqué, d’investir dans un établissement hôtelier en 2019.

« On se trouve dans une période de grand changement pour l’hébergement, convient M. Gallant. Si on veut concurrencer les services en ligne, il faut offrir plus qu’une chambre et un repas. J’avais envie de redonner une fierté aux Québécois et de permettre aux voyageurs de tomber amoureux de la ville et de forger des liens. »

Bien que l’établissement ne soit ouvert que depuis trois semaines, la clientèle est déjà à l’image de la ville : hétéroclite, multiculturelle et multigénérationnelle. « Quand j’ai conçu le projet, je visais deux groupes : les personnes d’ici ou d’ailleurs qui ont vécu les années 1970 et qui veulent replonger dans cette époque et les plus jeunes, qui auraient souhaité la vivre. Les gens, les jeunes comme les vieux, sont de plus en plus à la recherche d’authenticité et d’expériences. C’est ce qu’on veut leur offrir. »

Au bistro de l’hôtel, judicieusement nommé le St-Laurent, les « Saviez-vous que ? » s’échangent continuellement. Entre une bouchée de La p’tite vie (un bon vieux steak-blé d’Inde-patates), de tourtière ou de bagel Fairmount, les invités portent un toast de gin ou de vin québécois en se racontant leur expérience.

« C’est facile d’être pessimiste à l’égard de Montréal, conclut M. Gallant : le déneigement déficient, les nids-de-poule, les cônes orange… Mais aucune ville n’a une histoire comme la nôtre. On est unique. »