Splendeurs paysannes de Santiago

Le plateau Boa Entrada
Photo: Babacar Sonko Le plateau Boa Entrada

De la capitale Praia au sud jusqu’à sa pointe nord Tarrafal, les mamelles volcaniques de Santiago se dressent à l’excitation de sa poésie sensorielle rurale. À Boa Entrada, des plateaux vertigineux secs abritent miraculeusement l’ancestrale canne à sucre, une concentration d’avocatiers, de bananiers et de papayers, et le plus colossal fromager qui fut. Puis dans la commune des « Rabelados », au village d’Espinho Branco, deux cents âmes ont signé le pacte éthique de l’autarcie agricole et culturelle, loin du moindre soubresaut de civilisation.

Atteindre cette déroutante « Bonne Entrée », délimitée par une banale inscription rouillée à la western spaghetti, relève de l’ironie dont Santiago se pare. Après deux heures de route depuis Praia dans un bus collectif de 20 sièges bien calculés — pas un de plus, même pour un poulet déplumé — les tournis se succèdent, s’enlacent d’une pointe volcanique à une autre. Une ascension à fond la caisse, selon le style de conduite des insulaires qui ont le pied pesant.

Photo: Babacar Sonko Un papayer

L’effet d’hypnotisme dans ce bouillant décor atteint son paroxysme à la descente — à pied cette fois — vers ce royaume agricole camouflé dans l’impressionnisme environnant. Mollets tendus sur cette pente de pierres insolentes prêtes à pouffer à la vraisemblable chute. Un garçon au sac à dos multicolore perçoit notre état second et s’empresse d’écouler ses mangues plus que mûres dont la texture est confite.

Quelques mètres plus bas, une dame en rose transporte des légumes dans un sac de jute en forme de tour. Le précaire équilibre sur sa tête est maintenu grâce à ses 79 ans d’aguerrissement. Antonia appartient à la terre, comme à son mari, depuis 60 ans. Ses proches ont quitté l’île pour une vie plus prévisible sur la terre ferme, mais que lui importe, elle veille sur lui avec dévotion sans se plaindre. Sur sa parcelle de terre pousse maïs, manioc, canne à sucre. Elle produit aussi du rhum dans un circuit fermé, voire clandestin.

Pour l’appuyer dans son rude labeur, de jeunes paysans viennent à son secours. Sa foi en la Terre rencontre celle des ancêtres. Ces derniers temps, des bestioles s’en prennent à ses « pépites agricoles », relate Antonia, entre rire et désinvolture, les yeux plissés de vie. « J’espère que le gouvernement pourra venir ici pour constater combien l’eau nous manque ! Une seule source est à la disposition des paysans qui se la partagent. Mais je me dois de garder le rythme pour honorer les ancêtres… », lance l’artisane terrienne mystique.

Vivre rebelle comme Cabral

En parcourant l’île, un visage familier tapisse les murs effrités du temps colonial. Celui du révolutionnaire Amilcar Cabral, qui se battit jusqu’au trépas — orchestré par la PIDE DGS, le FBI du Portugal — pour unir Bissau-Guinéens et Cap-Verdiens, divisés par le commun colonisateur. Sa soif de rébellion et de nationalisme s’affermit dès l’enfance, dans les années 1930. À l’époque, la famine gronde sur l’île de Santiago, conséquence de la piètre gestion coloniale. Entre 1900 et 1948, 135 000 insulaires en périront.

J’espère que le gouvernement pourra venir ici pour constater combien l’eau nous manque ! Une seule source est à la disposition des paysans, qui se la partagent.

Agronome de formation, Cabral juxtaposera à son génie de la terre la création du mouvement indépendantiste PAIGC en 1956 (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Santiago préserve encore cet héritage comme nulle autre île du Cap-Vert. Ce jumelage africain historique s’inscrit à l’entrée du centre de Rabelarte, où est gravé le drapeau de l’opposition, symbole du refus du barbare régime de Salazar.

Pour la rabelada Josefa, unique femme membre du collectif d’artistes et gestionnaire du haut lieu d’expression des artistes d’Espinho Branco, il importe de se rappeler sa souche africaine. Une marque qui transparaît aussi dans les dessins de scènes de vie rebelles et les sculptures en terre battue que les visiteurs peuvent acheter pour soutenir financièrement la survie des siens.

Photo: Babacar Sonko Une habitation paysanne

Mère de quatre enfants à 25 ans à peine, elle ne s’imagine pas vivre hors de sa communauté où la solidarité et les forces de la nature agissent sur l’équilibre des paysans du village. Depuis l’âge de 6 ans, Josefa y cultive avec ses trois sœurs le haricot vert et le maïs tant prisés ici en couscous. Préparée dans une cabane de paille surchauffée, la cachupa dégage son subtil arôme de bois d’acacia. Elle tient à raconter l’« Histoire de la lune », un culte intervenant dans la construction des habitations qui s’agrandissent comme un accordéon, au gré des naissances : « Ici, on s’entraide à la construction de chacune des maisons. Il faut trouver les matériaux sous la bonne lune, nos hommes en connaissent le cycle. Sinon, la maison s’effondrera… »

Même croyance pour la marée basse, à quelques jets de pierre, drainant un sable noir précieux à la vente. Très liée à son mari, Josefa confie ne jamais avoir mis le pied dans une discothèque de Praia. Ici, on vit en circuit clos. Si un homme aime une femme, il doit demander sa main à la belle-famille. Le chef du village accordera sa bénédiction après l’échange des dots sous forme de malles dans lesquelles chaque villageois ajoutera sa contribution. Et une fête effrénée jusqu’au petit matin réunit chacune de ces âmes hors du temps, hors du tumulte de Praia.

Combien ça coûte?

Le transport. Aussi économique que pratique, la traversée aérienne de 650 kilomètres depuis Dakar vers Praia s’avère une liaison évidente. Surtout sur les ailes d’Air Sénégal, fleuron du plan Émergent de son excellence Macky Sall. Malgré un navrant bogue de son système de réservation en ligne — qui rejette le traitement de toute réservation après les trois jours pourtant réglementaires —, ces 50 minutes au-dessus de l’Atlantique enivrent. État d’allégresse brusquement interrompu aux douanes de Praia, qui exigent un visa de 130 $ aux voyageurs canadiens.

L’hébergement. Pourquoi ne pas vivre l’expérience rurale en milieu balnéaire ? À Tarrafal, la douceur de vie insulaire tourne au turquoise des eaux de sa mer sertie d’une bande volcanique. À l’hôtel Sol Marina, aucune prétention autre que celle du plaisir d’en être témoin, de jour comme de nuit, en compagnie du gardien avec qui réinventer la vie à coups de gorgées de rhum local. Chambre pour deux avec balcon tourné sur la plage, petit-déjeuner et indispensable ventilateur pour casser la vague caniculaire à partir de 3000 escudos (30 $).

Quoi manger ? Déplaisir des végétariens, la cachupa rica à base de maïs, haricots et porc, arrosée d’un infini filet d’huile d’olive n’a d’égal que l’extase de l’accompagner d’un grand verre de vin tinto portugais. Obrigada !