L’humeur des Londoniens

À Londres, des dizaines de canaux navigables sont bordés de pistes piétonnes et cyclables.
À Londres, des dizaines de canaux navigables sont bordés de pistes piétonnes et cyclables.

À Londres, les sapins et les décorations de Noël illuminent déjà les rues. On fait ses emplettes dans les grands magasins et les pittoresques marchés de Noël. Mais on évite d’aborder un sujet qui fait pourtant les manchettes depuis trois ans : le Brexit.

Le sourire avenant, Jill marche d’un bon pas le long du Regent’s Canal. Outre la Tamise, Londres est parcourue par des dizaines de canaux navigables bordés de pistes piétonnes et cyclables — de véritables corridors de verdure en plein cœur de la ville.

« J’ai maintenant un passeport irlandais ! » s’exclame la retraitée. Cette dernière envisage même de quitter l’Angleterre en cas de dépression économique provoquée par un Brexit dur. Elle a aussi à l’œil ses actions, explique celle qui pense plutôt investir en Europe.

Le canal traverse le quartier jeune et branché de Camden, puis débouche sur un petit bassin du quartier de la « petite Venise ». Sur la petite île du bassin, un cygne s’ébroue sous un saule. Dans l’un des bateaux-restaurants du secteur, trois jeunes Londoniens discutent autour d’un café.

« Je viens d’un pays où les politiciens n’écoutent pas le peuple », dit Eduardo, citadin d’origine brésilienne. « Mais ici, c’est pareil », ajoute-t-il, opinant que les citadins étaient mal informés lors du référendum et qu’un second vote sur le Brexit est nécessaire.

« Le problème, c’est que les gens en ont assez et veulent que ce dossier se termine, peu importe l’issue », renchérissent ses amis, en se référant au ras-le-bol général des Britanniques.

À l’instar des habitants de la plupart des grandes villes du pays, la majorité des Londoniens a voté contre le Brexit il y a trois ans. Mais le sujet reste controversé, que ce soit entre amis ou en famille. La plupart des pro-Européens abordés ne comprennent pas le point de vue des pro-Brexit, alléguant que leurs arguments manquent de logique.

À Noël, on évitera soigneusement le sujet, dit Andrew, un Londonien à la retraite. Si le divorce avec l’Europe n’est pas encore réalisé, dit-il, celui-ci déchire en ce moment même certaines familles anglaises.

Quelques pâtés de maisons séparent la petite Venise des jardins de Kensington, un immense parc royal au centre de la ville. Un magnifique monument néogothique en l’honneur de l’époux de la reine Victoria brille de tous feux sous le soleil qui descend à l’horizon.

Au pied du monument, des jeunes jouent au hockey sur patins, tandis que des touristes prennent la pose. Sous les grands platanes, Paul, les cheveux grisonnants, lance un bâton à son épagneul anglais.

« Je pense que nous sommes tous épuisés du Brexit », dit celui qui espère une victoire de Boris Johnson aux élections législatives afin que le divorce puisse se concrétiser. Il se dit confiant dans le leadership de son premier ministre, mais croit qu’un Brexit dur pourrait plomber l’économie du pays pendant une dizaine d’années.

Un peu plus loin, oies, cygnes, bernaches, poules d’eau et canards barbotent et cacardent dans un étang, couvrant presque la clameur de la ville. Sur un banc, Helen pianote sur son téléphone portable, vêtue d’un épais manteau de poil blanc.

« Je pense que cela [le Brexit] a duré beaucoup trop longtemps, j’en ai assez ! » dit-elle d’un air exaspéré. « Plusieurs personnes sont nerveuses qu’on subisse des pénuries de médicaments [en cas de Brexit] », confie celle qui travaille pour le système national de santé. La pénurie d’infirmières pourrait aussi s’aggraver dans le pays avec des entraves au recrutement d’immigrantes, selon elle.

Les derniers rayons de soleil disparaissent à l’horizon, les lumières de la ville prenant le relais. Les journées sont courtes lorsque le soleil se couche avant 16 h.

Soho

L’ambiance est festive à Soho, quartier nocturne parmi les plus vibrants de la ville. Des lanternes rouges illuminent le secteur du quartier chinois, qui déborde de touristes en quête de restaurants. À ma question sur le Brexit, un marchand secoue la tête et répond, catégorique : « On ne parle pas de ça ici ».

À quelques pâtés de maisons, une vitrine gourmande attire le regard avec des pâtisseries anglaises coiffées de fraises et de crème, des scones et des gâteaux. Dans la petite boutique pleine à craquer, on se réchauffe les doigts autour d’une tasse de café, le temps de se sucrer le bec. Un petit groupe attablé est frileux à l’idée de parler de Brexit. L’un des membres du groupe énonce toutefois son regret de ne pas avoir été mieux informé avant le référendum.

Je viens d’un pays où les politiciens n’écoutent pas le peuple. Mais ici, c’est pareil.

À l’enseigne voisine, on a troqué les boissons chaudes pour la bière en fût. Un groupe de jeunes parle fort en buvant de la bière sur la terrasse improvisée sur le trottoir, malgré la fraîcheur de cette nuit de décembre. Tous sont pro-Brexit.

« J’ai hâte qu’on en finisse !  s’exclame l’un d’eux.  On ne parle que de ça, alors qu’il y a des choses bien plus importantes qui se passent, qu’il y a des gens qui meurent de faim. »

À l’intérieur du pub à l’ambiance feutrée, les clients restent sur leurs gardes et ne veulent pas parler de ce sujet controversé. On refuse poliment de répondre avant de retourner à des conversations plus consensuelles.

Photo: Miriane Demers-Lemay Dans les pubs, des Britanniques prennent une bière en espérant que peut-être, la question du Brexit passera mieux.

Près du piano, Maria discute avec son ami ontarien et son père, en visite d’Irlande. Une écharpe verte autour du cou, l’Irlandais de 81 ans s’enflamme rapidement, imputant le vote de séparation de 2016 au manque d’éducation et à l’orgueil des Britanniques.

« Cela fait 30 ans que les politiciens mentent, qu’ils tiennent l’Europe responsable de tout et n’importe quoi », opine Maria, pour expliquer les motivations des pro-Brexit. Elle se désole de voir l’indifférence de ses concitoyens qui sont épuisés du sujet.

Avec leur exaspération, leurs appréhensions et leurs divergences d’opinions, les Britanniques attendent le prochain chapitre de cette saga qui dure depuis plus de trois ans déjà. Entre-temps, on prend une bière en espérant que peut-être, la question passera mieux.