Un hiver en gougounes en Uruguay

Selon le rituel de Casapueblo, peu avant le coucher du soleil, l’établissement diffuse un poème que l’artiste prolifique Carlos Páez Vilaró a écrit et enregistré.
Photo: Carolyne Parent Selon le rituel de Casapueblo, peu avant le coucher du soleil, l’établissement diffuse un poème que l’artiste prolifique Carlos Páez Vilaró a écrit et enregistré.

Dans le bus qui file vers Cabo Polonio, un parc national situé plus près du Brésil que de Montevideo, la capitale de l’Uruguay, un doute m’assaille. « M’enfin, cinq heures et demie de route pour aller crécher dans un dortoir sans eau courante ni électricité… Por qué? »

Oui, pourquoi, que je demande à mon voisin de siège, Yanou Jaouen, un jeune Français. « Moi, j’y retourne pour vendre des empanadas sur la plage, mais aussi parce que j’aime bien qu’il n’y ait pas de bruit, pas de voitures, pas de portables, pas de banques et plein d’étoiles, la nuit. C’est génial, non ? » s’exclame-t-il. C’est surtout rare, amigo, et merci de me conforter dans mon choix de destination !

Sur un bout de côte oublié, le cap Polonio est liséré de plages sauvages et infinies, meublées de maisonnettes éparses. Ce sont les anciennes bicoques des chasseurs de phoques — activité hors la loi depuis 1991 — devenues des maisons de vacances familiales ou des dortoirs pour touristes, le statut de parc interdisant depuis 10 ans la construction d’autres bâtiments sur le territoire.

Photo: Carolyne Parent Phoques, éléphants de mer et lions de mer se prélassent sur les rochers.

Côté ambiance, imaginez le quartier rebelle de Christiania, à Copenhague, au Danemark, en version balnéaire. Le drapeau local donne d’ailleurs le ton : il est identique à l’unifolié, à la différence qu’une feuille de cannabis y remplace la feuille d’érable.

(En passant, s’il est illégal pour un non-résident d’acheter de la marijuana, ici vendue en pharmacie, il n’est pas prohibé d’en recevoir en cadeau.)

À l’instar des habitants de la « ville libre » danoise, les 70 résidents permanents de Cabo Polonio aspirent à un mode de vie alternatif.

Ils se déplacent à pied ou à cheval, se contentent du filet d’eau qu’ils puisent dans la nappe phréatique et s’éclairent à la chandelle. Pour le reste, ils s’en remettent à l’énergie solaire, aux génératrices et, pour les vivres, aux quelques commerces improvisés.

 
Photo: Carolyne Parent À Cabo Polonio, on s’active en grimpant au sommet du phare.

Comme touriste, on baigne dans un environnement paisible, 100 % végane peace and love. Les jours s’égrènent lentement entre le surf, la balade dans les dunes de Playa Norte, l’observation des phoques, des éléphants et des lions de mer, qui se prélassent sur les rochers à l’extrémité du cap, et la grimpette jusqu’au sommet du phare. Puis à l’heure de l’apéro, tout le monde rapplique au bar Lo de Dani. Non, il n’y a pas le wifi, chez Dani, mais « il y a de la bière bien fraîche, qui facilite la communication » !

Le soir venu, on fait comme Yanou : on contemple avec ravissement la voûte céleste, idéalement du hamac de sa bicoque de bord de mer. Pour ma part, j’en ai profité pour remercier ma bonne étoile de m’avoir dégoté… un lit dans un dortoir.

L’argent des Argentins

« À droite, voyez, on construit une tour Trump ! » me signale le chauffeur de taxi, comme s’il voulait par là me signifier que Punta del Este était enfin « arrivée ». La plus populaire des stations balnéaires du pays n’a pourtant nul besoin d’une énième construction de béton.

 
Photo: Carolyne Parent «La Mano», une sculpture de Mario Irarrázabal, à Punta del Este.

Aux antipodes géographique et « atmosphérique » du cap isolé, cette Punta, ou péninsule, sépare physiquement l’océan Atlantique du grand fleuve de la Plata. Ses premiers touristes sont arrivés d’en face, d’Argentine, via Montevideo et le río, avec l’instauration du premier service de traversiers entre les deux pays, au début des années 1900. Et ils affluent toujours. L’été (notre hiver), sa population se multiplie par 20 pour atteindre 200 000 personnes !

On y vient en famille pour barboter du côté de la plage Mansa, qui donne sur le fleuve, surfer sur les rouleaux de la plage « furieuse », la Brava, ou encore, pour visiter l’atelier-musée du Gaudí de l’Uruguay, Carlos Páez Vilaró. Artiste pluridisciplinaire, il a mis 40 ans à construire sa Casapueblo, un « gruyère » à terrasses posé en surplomb de la mer, qui abrite aujourd’hui ses toiles et sculptures, ainsi qu’un hôtel.

Photo: Carolyne Parent Cabo Polonio, pour l'océan et les étoiles.

Entre Punta del Este et Cabo Polonio, la côte est jalonnée de plusieurs jolies localités balnéaires, comme la Pedrera et la Paloma, mais la palme de la sophistication revient à José Ignacio. C’est ici qu’un jeune chef de la Patagonie argentine, Francis Mallmann, s’est établi dans les années 1970.

Deux décennies plus tard, il déménageait dans l’arrière-pays, à Garzón, jugeant que José Ignacio était devenu un peu trop « glamour » à son goût.

C’est du moins ce qu’il confia à Vogue… En ouvrant à Garzón un restaurant, un hôtel et une maison d’hôtes, le toqué n’a pas moins injecté à son tour une bonne dose de glamour dans un bled par ailleurs poussiéreux… Depuis, des artistes du cru font de même avec leurs ateliers et galeries.

Petit ranch dans la prairie

Dans ce même arrière-pays, Alexander et Carrie Vik, un couple américano-norvégien aux racines uruguayennes, collectionneur d’art et milliardaire, ont fait construire un petit ranch dans la prairie.

C’est l’Estancia Vik, dessinée par l’architecte uruguayen Marcelo Daglio. On vient y jouer au gaucho, l’établissement comptant une quarantaine de chevaux de randonnée et de polo.

En bord de mer, à José Ignacio, le couple a également fait ériger deux hôtels-boutiques et un restaurant de plage. Pour chacun des hôtels, des artistes peintres et sculpteurs bien connus au pays, comme Marcel Legrand, José Trujillo, Carlos Musso et Pablo Atchugarry, ont créé les oeuvres qui meublent les espaces publics et privés.

Dessiné par l’architecte uruguayo-canadien Carlos Ott, Playa Vik comprend un temple de verre et de titane proprement spectaculaire et six maisonnettes au toit végétalisé, le tout au bord de la plage.

Au rez-de-chaussée de l’édifice principal, Iceberg, la sculpture que feue l’architecte Zaha Hadid a créée spécifiquement pour l’établissement, attire tous les regards, placée comme elle l’est devant une piscine qui se prend pour un tremplin.

Attablée chez Santa Cruz, un bistrot mignon comme tout, je me dis que je serai sans doute la seule à quitter en bus le plus bobo des hameaux balnéaires du pays, mais peu importe : pour l’instant, nous allons tous gougounes aux pieds !

Carnet de route

S’envoler de Montréal vers Montevideo avec COPA via Panamá. C’est la liaison aérienne la plus directe.

Réserver un hébergement avant de se rendre à Cabo Polonio est une bonne idée si on souhaite y rester plus d’un jour. En effet, la capacité d’accueil du hameau est limitée et 3000 touristes y débarquent chaque jour entre décembre et mars. À José Ignacio, on jettera un coup d’oeil aux Vik Retreats.

Manger chez Francis Mallmann, le « maître du feu », à Pueblo Garzón, est une expérience mémorable, et ça commence dès l’entrée de pêches grillées et de fromage fermier (à 90 $) !

 

Se déplacer en autocar. Le réseau est étendu, les tarifs sont abordables et les véhicules sont ponctuels.

Se renseigner ici, sur turismo.gub.uy.