Zanzibar, île métisse

Une fillette sur la Petite Reine, le surnom du vélo, dans Stone Town
Photo: Gary Lawrence Une fillette sur la Petite Reine, le surnom du vélo, dans Stone Town

Principale île d’un archipel et d’un État qui portent le même nom, Zanzibar forme un petit monde de grandes cultures, entremêlées au fil des siècles et solidement imbriquées. Surtout à Stone Town, son coeur historique.

Principale île d’un archipel et d’un État qui portent le même nom, Zanzibar forme un petit monde de grandes cultures, entremêlées au fil des siècles et solidement imbriquées. Surtout à Stone Town, son coeur historique.
 

Adossé au mur d’une mosquée de campagne, j’attends la fin de la drache tropicale qui m’a surpris tandis que je roulais en scooter vers l’édénique plage de Jambiani, sur la côte sud-est de l’île de Zanzibar.

Tandis que je fais le poteau sous la protection d’Allah, un groupe de gamins s’amuse autour d’une maison, de l’autre côté de la route. Parmi eux, une petite fille m’interpelle et me lance un « Jambo ! I love you ! » (« Salut ! Je t’aime ! ») bien senti, qu’elle répétera sans cesse avant de se remuer le popotin dans une très convaincante danse enfantine.

« Comment cette coquine pourrait-elle déjà m’aimer alors qu’elle ne me connaît pas ? » me dis-je à moi-même, avant de me raviser : après tout, je ne suis à Zanzibar que depuis deux jours et je me suis déjà follement amouraché.

J’adore le jouissif littoral aux sables couleur de craie, les boutres qui paradent toutes voiles dehors devant le couchant, les hameaux décatis plantés entre deux rizières, trois baobabs et une enfilade de palmiers, les poissons déposés sur des tuiles vernissées au marché, la cardamome que je retrouve jusque dans les beignets et la confiture de dattes, et surtout le fascinant creuset culturel que forme cette île trait d’union entre Afrique et Arabie.

Tour à tour investie par les Bantous (dès le Ier siècle) et les Perses (au VIIIe siècle), Zanzibar est devenue une puissante cité-État entre les XIIe et XVe siècles, grâce au commerce avec la péninsule arabique. Après une brève présence portugaise au XVIe siècle, les sultans d’Oman dominèrent bientôt l’archipel (dès le XVIIe siècle) avant de servir les intérêts britanniques, jusqu’à l’indépendance, en 1963, et la création de la Tanzanie, en 1964. Mais c’est sous la présence omanaise que Zanzibar s’est vraiment enrichie, grâce à la traite de l’or, de l’ivoire, des épices et… des esclaves.

L’île des esclaves

À Stone Town, la vieille ville de Zanzibar Town, il y a une tombe sur laquelle personne ne va jamais pleurer, et c’est celle de l’infâme Tippu Tip. Au lieu d’y verser une larme, tout un chacun y déverse plutôt ses détritus et ses rebuts, en passant devant le dernier logis du plus célèbre marchand d’esclaves de Zanzibar. Il faut dire que dans l’ancienne cité-État, être esclavagiste n’a jamais valu à personne d’être porté aux nues. De 1830 à 1860, pas moins de 600 000 âmes ont ainsi été bradées au plus offrant dans ce qui formait l’un des plus grands marchés d’esclaves au monde.

Pour ne pas qu’on oublie, c’est sur le site même du marché qu’a été érigée l’église anglicane de la ville. À l’intérieur, l’autel a été aménagé là où on châtiait les asservis, non loin d’un vitrail rendant hommage à un certain David Livingstone, à qui on attribue en partie l’abolition de l’esclavage à Zanzibar, en 1873. De son côté, l’East Africa Trade Exhibit voisine compte deux lugubres cellules où s’entassaient les esclaves ainsi qu’une exposition qui rappelle que l’esclavage existe toujours, de nos jours — même que c’est un commerce florissant, comme il le fut à l’époque.

Témoins en sont toutes ces anciennes demeures enjolivées avec style qui ponctuent les venelles étriquées de la vieille Stone Town, où s’entremêlent harmonieusement les influences africaine, arabe, indienne et anglaise. Les vérandas tutoient les balcons ouvragés, et les barazas de pierre sur lesquels les passants s’asseyent donnent la réplique aux portes en bois sculpté, les plus belles du monde avec celles d’Oman et du Rajasthan. Finement ouvragées, couvertes d’inscriptions coraniques ou d’ornementations florales, elles sont souvent piquées de pointes métalliques, une tradition venue d’Inde, à l’époque où on voulait empêcher les éléphants de les enfoncer.

Dans l’incroyable lacis de ruelles hautement atmosphériques, chaque détour réserve une surprise : une femme drapée de teintes éclatantes se découpe sur un mur chaulé, un vénérable barbu vêtu de blanc s’illumine sur fond de pastels délavés, une princesse en devenir apprend à manier la petite reine. Et tout le monde se fond dans le décor, sans références mais en toute déférence.

Bientôt arrivent les bains perses Hamamni, dont les oculi laissent passer une lumière doucement apaisante ; là on croise la mosquée de l’Aga Khan — le copain de Justin — ; là encore se déploient les dentelles de bois du Old Dispensary, ancien hôpital de charité en bord de mer.

 
Photo: Gary Lawrence Au bain perse Hamamni, les «oculi» laissent passer une lumière doucement apaisante.

Tous les soirs, dans le parc situé devant la Maison des merveilles — ainsi nommée car elle était dotée d’eau courante et d’électricité en 1883 —, les gargotes se suivent et se ressemblent, offrant pour trois fois rien les plus délectables brochettes de poissons fraîchement tirés de l’océan Indien.

Un peu plus loin s’élève Beit el-Sahel, le musée du Palais, ancienne résidence des sultans. Sa visite est suprêmement déprimante : tout est poussiéreux, délabré et mal mis en valeur. Seul intérêt : la chambre de la princesse Salme, fille d’un sultan et de sa concubine tcherkesse, et auteure des Mémoires d’une princesse arabe, qu’elle a écrites après avoir pris la fuite avec un marchand allemand, au XIXe siècle. Sa lecture donne une bien meilleure idée de Zanzibar à l’époque, tout comme le petit musée qu’on lui consacre, non loin de là.

C’est aussi à Zanzibar qu’est né et qu’a vécu un autre prince, plus contemporain : son altesse Freddie Mercury, de son vrai nom Farrokh Bulsara. Ce roi des vocalises a passé ici les sept premières années de sa vie, avant que sa famille ne mette les bouts pour Londres. De ce sybarite zanzibarite, il ne reste que peu de choses à Stone Town : un bar en bord de mer où on passe en boucle les tubes de Queen, de même qu’une plaque sur sa maison natale, qui ne se visite pas. Ici comme ailleurs, sa voix et ses mélodies demeurent cependant immortelles et continuent de résonner.

Qui sait, peut-être que la fillette qui m’a « déclaré son amour » devant la mosquée avait en tête une pièce de Queen, lorsqu’elle a exécuté sa drôle de prestation ? Reste à savoir laquelle : j’hésite entre Crazy Little Thing Called Love et I Want to Break Free

L’auteur était l’invité de KLM.

En vrac

KLM relie Montréal aux aéroports de Kilimandjaro et de Dar es-Salaam, plusieurs fois par semaine, via Amsterdam. De là, de petits transporteurs desservent Zanzibar. Depuis le printemps dernier, KLM encourage ses passagers à compenser l’empreinte carbone de leurs déplacements.

La meilleure saison est de décembre à mars, mais les prix sont plus élevés. En avril et en mai, la saison des pluies entraîne la fermeture de nombreux hôtels.

Aménagé dans l’ancienne demeure d’un riche marchand, l’hôtel Emerson Spice est un pur ravissement. Ses onze chambres sont toutes décorées différemment et l’immeuble est coiffé d’un joli toit-terrasse, au coeur de Stone Town. À compter de 150 $.


 Si certaines portions de la côte zanzibarite sont occupées par de grands hôtels ou des communautés de kitesurfeurs ou de plongeurs, il n’en va pas ainsi de la paisible Jambiani, où l’idyllique plage est jalonnée de pensions et de minihôtels. Le Coco Beach compte ainsi cinq mignonnes chambres, un adorable chat et un sympathique patron. À compter de 70 $/ 2 pers., p’tit déj inclus, délicieux repas du soir en sus.
 

Avant ou après Zanzibar, Tanganyika Expeditions organise d’excellents safaris avec guides francophones, du Serengeti au Ngorongoro. À Zanzibar, l’entreprise offre des excursions dans les autres îles de l’archipel (Pemba, Mafia, etc.) de même qu’un Freddie Mercury Tour, à Stone Town.


Deux bons guides : le Guide du Routard Kenya Tanzanie 2020/2021 et le Lonely Planet Tanzanie et Zanzibar (2018).