La fête après la tempête à San Juan

L’art urbain est partout à San Juan et a très souvent une portée politique.
Photo: Malik Cocherel L’art urbain est partout à San Juan et a très souvent une portée politique.

Un peu plus de deux ans après le passage de l’ouragan Maria, la capitale de Porto Rico fête cinq siècles d’histoire et le grand retour des touristes.

En cette fin d’année 2019, Porto Rico a bien plus à célébrer encore que la nouvelle version annoncée de West Side Story. Le réalisateur de celle-ci, Steven Spielberg, a d’ailleurs répondu aux inquiétudes des locaux en promettant un film débarrassé des clichés racistes du drame musical de 1961 auréolé de dix Oscar. De son côté, la ville de San Juan n’a pas attendu la sortie du film, prévue en 2020, pour donner le coup d’envoi, en septembre, des célébrations de son 500e anniversaire.

Avec ces festivités qui doivent se poursuivre jusqu’en 2021, l’occasion est belle de s’immerger dans la riche histoire de la cité fortifiée à l’architecture coloniale. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’incontournable citadelle del Morro a permis aux colons espagnols de repousser les attaques des Britanniques et des Néerlandais, et a accessoirement servi de décor à Spielberg (encore lui) pour le tournage d’Amistad (1997).

Dans le cœur historique de la ville, la cathédrale de San Juan Bautista, qui domine de sa belle façade la rue del Cristo, a également vécu bien des péripéties. En 1615, son toit a notamment été emporté par un cyclone. L’élégante cathédrale de style gothique est aussi connue pour abriter la dépouille du conquistador espagnol Juan Ponce de León, premier gouverneur de l’île.

Un statut à part

En s’enfonçant un peu plus dans les rues étroites bordées de maisons aux couleurs pastel, on remonte doucement le temps pour se transporter dans le Porto Rico des années 1950, au 156 de la rue Sol, devant l’ancienne demeure de Pedro Albizu Campos. Le bâtiment qui a hébergé l’avocat, figure de proue du mouvement indépendantiste portoricain, abrite aujourd’hui un bar à cocktails, The Mezzanine.

À l’intérieur, un mur porte encore la trace d’impacts de balles laissés par le FBI lors d’un raid mené en octobre 1950, comme pour mieux rappeler la relation complexe, pour ne pas dire tendue, qui unit les États-Unis à l’ancienne colonie espagnole.

Conquise par les Américains en 1898, l’île de Porto Rico possède depuis 1952 un statut à part, celui d’« État libre associé ».

Bien que citoyens américains, les Portoricains payent des taxes à l’import comme à l’export, et sont privés du droit de voter aux élections présidentielles. De quoi donner à certains l’impression d’être des citoyens de seconde zone. Ce sentiment s’est encore accentué après l’ouragan Maria et la gestion calamiteuse de la catastrophe par les autorités américaines, qui, en plus de minimiser le bilan des pertes humaines, ont apporté une réponse bien timide aux besoins des sinistrés portoricains.

Photo: Malik Cocherel L’art urbain est partout à San Juan et a très souvent une portée politique.

Pour se relever, ces derniers n’ont eu d’autre choix que de se retrousser les manches, ne pouvant compter sur un Donald Trump s’amusant à leur jeter des rouleaux d’essuie-tout, comme s’il jouait au basket.

Un peu plus de deux ans après le passage de Maria, qui a fait plus de 4000 morts et détruit une bonne partie des infrastructures, Porto Rico a opéré un redressement aussi inespéré que spectaculaire. Durant les six premiers mois de l’année, l’île si chère à la poétesse Julia de Burgos a enregistré une augmentation de 62,3 % de sa fréquentation touristique.

Dans le même temps, plus de 90 % des hôtels de San Juan ont repris le cours de leurs opérations et subi une cure de jouvence, à l’image du Caribe Hilton, où Ramón « Monchito » Marrero a raconté avoir inventé la piña colada en 1954. Répondant à l’appel du New York Times, qui a placé Porto Rico en tête de liste des destinations à visiter en 2019, les vacanciers et croisiéristes sont toujours plus nombreux à fouler les rues pavées du vieux San Juan.

Le samedi soir, de la Factoría à la Sombrilla Rosa, les bars de la rue San Sebastián font honneur à la réputation festive de la ville, où il fait bon danser la salsa et s’enquiller des mojitos tel Paul Kemp, l’alter ego alcoolo du pape du journalisme gonzo Hunter S. Thompson, venu s’enivrer à Porto Rico dans le roman Rhum Express.

Si le vieux San Juan semble s’être remis du passage de l’ouragan de catégorie 5, d’autres quartiers portent les stigmates de Maria. Dans le barrio de La Perla, adossé aux murs de la forteresse du Castillo San Cristóbal, les maisons privées de toit se comptent par dizaines. Le quartier populaire, célébré en 1978 par la légende de la salsa Ismael Rivera, a été salement amoché par Maria, quelques mois après avoir accédé à la notoriété grâce au clip du tube de Luis Fonsi, Despacito, qui a cumulé plus de six milliards de vues sur YouTube.

À Santurce, aussi durement touché, l’ouragan a accéléré un processus de gentrification bien entamé depuis quelques années. Métamorphosé, l’ancien quartier ouvrier plombé par la misère et le crime est aujourd’hui un vrai paradis pour hipsters, des camions de bouffe de rue du Lote 23 aux restos végétaliens de la rue Loíza. Un vrai « petit Brooklyn », vous diront certains, même si les imposantes murales de la rue Ernesto Cerra donnent aussi à Santurce de faux airs de Wynwood, le temple de l’art urbain à Miami.

Certaines de ces œuvres évoquent le profond traumatisme causé par Maria. D’autres arborent fièrement le drapeau portoricain, ce qui est tout sauf anodin sur une île où afficher ce drapeau en public a longtemps été considéré comme un crime.

Artiste engagé, le muraliste Javi Cintrón a pour sa part choisi de peindre sur les murs de son quartier les vieilles maisons de bois et de zinc de Santurce, disparues avec le temps et les ouragans. Une belle façon de préserver l’histoire d’une communauté qui n’a pas été épargnée par les catastrophes.

Malik Cocherel était l’invité de Discover Puerto Rico.

Bonnes adresses

El Convento (100, calle del Cristo). Face à la cathédrale de San Juan Bautista, à quelques minutes à pied de la rue San Sebastián et de ses bars à mojitos, l’hôtel aménagé dans un ancien couvent de plus de 300 ans est idéalement situé pour partir à la découverte de la vieille ville et goûter à la vie nocturne de San Juan.  

Deaverdura (200, calle Sol). Au coeur du vieux San Juan, une bonne table où savourer un délicieux mofongo, plat traditionnel portoricain à base de bananes plantain écrasées au mortier, mélangées avec de l’ail, de l’huile d’olive et de la couenne de porc.  

Cafe D’Luna (1966, calle Loíza) : Véritable institution dans le barrio de Santurce, le petit café de Magali Pinero-Hernandez est réputé pour ses empanadas, avec plus de 50 variétés salées et sucrées au menu.

Deux excursions à faire à une heure de San Juan

El Yunque National Forest. Au nord-est de l’île, la seule forêt tropicale du réseau forestier protégé des États-Unis est un paradis pour les amoureux de la nature. La Hacienda Carabali y propose des randonnées à cheval, le long de la rivière Mameyes.  

Cueva Ventan. Au nord-ouest de l’île, la célèbre grotte offre un point de vue exceptionnel sur la vallée verdoyante de Río Grande de Arecibo. Comme à El Yunque, deux ans après Maria, la végétation a repris ses droits à Cueva Ventana et il ne reste presque plus de trace du passage de l’ouragan.