Des soins au vert

La Société québécoise de schizophrénie, en collaboration avec l’organisme Face aux vents, emmène en expédition des jeunes souffrant de problèmes de santé mentale.
Pascal Picard La Société québécoise de schizophrénie, en collaboration avec l’organisme Face aux vents, emmène en expédition des jeunes souffrant de problèmes de santé mentale.

Quand Anik Demers embarque pour une expédition de quatre jours de canot-camping sur le réservoir du Poisson Blanc, en Outaouais, elle est en rémission du cancer depuis deux semaines et la moitié de son torse est brûlé au second degré.

« Le mot qui me vient en tête pour décrire ce moment-là, c’est paix. Même si on bouge beaucoup en canot, je me suis retrouvée avec des gens qui vivaient la même chose que moi, et cela m’a apporté un grand apaisement. »

La jeune femme venait de plonger dans une immersion en pleine nature en compagnie de neuf autres jeunes adultes dans la même situation médicale. « On était tous un peu affaiblis par les traitements, dit-elle, et chaque petite victoire, nous la vivions en groupe, avec des mots, des sourires et une grande contagion émotionnelle. »

Cette expédition, comme d’autres organisées chaque année, est l’œuvre de la fondation Sur la pointe des pieds, basée à Chicoutimi. Son mandat : amener des adolescents et de jeunes adultes à vivre le défi d’une aventure de plein air thérapeutique.

« Ces jeunes sont soit en traitement, soit en rémission, précise Marie-Michelle Paradis, de la fondation. Et ces aventures s’articulent autour d’un plan d’intervention très précis, qui regroupe plusieurs objectifs. »

Ces objectifs vont dans tous les sens et enracinent l’expérience dans la consolidation des apprentissages : s’initier à la technique du canot, développer un sentiment d’accomplissement, établir des liens sociaux et, même, expérimenter un état de confort en parvenant à gérer son stress.

 
Photo: Chantal Lecours La fondation Sur la pointe des pieds, basée à Chicoutimi, permet à des adolescents et à de jeunes adultes de vivre une aventure de plein air thérapeutique.

Dans un groupe où personne ne se connaît, mais où tous partagent une lourde expérience de vie, les liens ne tardent pas, bien souvent, à se tisser. L’occasion de retrouver, l’espace de quelques jours, une inclusion sociale pour un jeune que la maladie a souvent isolé de son milieu.

Certains moments où les tâches sont faites en équipe — la vaisselle, le montage des tentes — amènent d’ailleurs à partager spontanément ses expériences sur la maladie et sur les traitements, sans que l’équipe d’encadrement cherche à les provoquer. À cette occasion, la parole trouve une brèche pour se libérer.

Mais, au bout du compte, ces jeunes aventuriers sont bien comme les autres : plongés dans une aventure joyeuse et mémorable : « Certains ont des limitations physiques et les expéditions sont montées en fonction de leur état de santé, ajoute Marie-Michelle Paradis, mais notre objectif est de les traiter en jeunes comme les autres, pas en malades. »

Reste que chaque expédition a lieu avec l’encadrement de guides, mais aussi d’un médecin, d’une infirmière et d’un intervenant psychosocial bénévoles.

Moi, cet inconnu

« Un ado est autre chose que sa maladie », renchérit Linda Paquette, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Chicoutimi et auteure d’un projet de recherche sur l’incidence psychologique des expéditions sur la santé mentale des jeunes atteints du cancer. « C’est pendant l’adolescence que le jeune construit ses relations hors de la famille et cet apprentissage est interrompu par la maladie. Les expéditions permettent de le rétablir et de le sortir du milieu familial et hospitalier. »

De nombreuses entrevues réalisées avant et après les expéditions, selon un protocole très rigoureux, ont permis à Linda Paquette d’observer des retombées de l’expérience vécue en pleine nature, même si, après quelque temps, il est difficile de dire si celles-ci sont à relier à la seule expédition :

« Augmentation de l’estime de soi, baisse de la détresse psychologique, meilleure gestion du stress, meilleure forme physique. D’ailleurs, certains ont acquis des compétences techniques, comme pagayer en kayak de mer, et ont poursuivi leurs activités bien après la maladie », ajoute la chercheuse, qui travaille étroitement avec la fondation Sur la pointe des pieds.

Même si l’incidence de ces expériences sur la santé physique et mentale est difficilement mesurable dans le temps, elle est bien réelle. Et a toutes les chances d’être transférée ensuite à la vie de tous les jours.

Quand la médecine s’y intéresse

D’ailleurs, beaucoup de médecins y croient, même des psychiatres pour qui ces expériences représentent un complément précieux aux soins médicaux. Au point que la Société québécoise de schizophrénie mène un gros projet en collaboration avec l’organisme Face aux vents, qui emmène, depuis des années, des jeunes souffrant de problèmes de santé mentale à vivre des expéditions en pleine nature.

Le fondateur de Face aux vents, Jean-Philippe LeBlanc, est un guide en tourisme d'aventure désireux de faire vivre à des jeunes bousculés par la vie un peu de cet émerveillement qu’il voit chez ceux qu’il conduit sur les sentiers du monde.

« Depuis un an, nous avons doublé le nombre de nos projets grâce à l’implication d’une compagnie pharmaceutique, indique Jean-Philippe LeBlanc. Nous intervenons avec des jeunes souffrant de psychose de façon très graduelle avec cinq blocs d’activités en cinq mois, suivis d’une fin de semaine de plein air. »

Durant ces sorties de quelques heures, il n’y a aucun encadrement clinique, mais les parents sont présents. « Ces activités me permettent d’oublier que j’ai une maladie mentale », résumait l’une des participantes de ces excursions. « Les résultats sont souvent des microvictoires mais, à l’échelle de chaque personne, c’est énorme ! » ajoute le fondateur de Face aux vents, qui veut travailler de plus en plus en prévention avec des jeunes vivant des situations qui peuvent les amener à souffrir de dépression ou de troubles déficitaires de l’attention.

Avec certains jeunes, on travaille en expédition des choses qu’on ne peut pas accomplir autrement. La peur, le dépassement, l’interaction sociale.

Selon M. LeBlanc, une nouvelle génération de psychiatres commence à considérer l’effet bénéfique de ces expériences sur la santé mentale des jeunes.

C’est le cas de Clairélaine Ouellet-Plamondon, psychiatre au CHUM depuis sept ans. qui travaille avec de jeunes psychotiques souvent aux prises avec des problèmes de toxicomanie concomitants. « Malgré le travail en intervention médicale que nous faisons, certains patients ne s’y retrouvent pas, dit-elle. Alors il faut trouver d’autres avenues, comme l’approche nature-aventure. »

En 2012, un projet-pilote a donc été mené avec la clinique JAP du CHUM (Jeunes adultes psychotiques) avec des jeunes de 18 à 30 ans emmenés en plein air avec l’encadrement de Face aux vents.

« Avec certains jeunes, on travaille en expédition des choses qu’on ne peut pas accomplir autrement, affirme la docteure Ouellet-Plamondon. La peur, le dépassement, l’interaction sociale. »

Même chose du côté des intervenants, engagés dans l’alliance thérapeutique avec leurs patients, qui les observent en situation inédite : descendre en canyonisme, poursuivre un effort ou cuisiner en plein air.

« Ça permet de travailler ensuite sur l’anxiété, les hallucinations ou les symptômes cognitifs, explique la psychiatre. Ça permet aussi aux jeunes de découvrir un monde de possibilités par l’émerveillement. » Comme une fenêtre qui s’ouvrirait.