En pleine renaissance, Detroit fête 60 ans de Motown

Le centre-ville de Detroit renoue avec les affaires et le tourisme.
Photo: Malik Cocherel Le centre-ville de Detroit renoue avec les affaires et le tourisme.

Sous ses faux airs de pavillon de banlieue aux bosquets bien taillés, la petite maison blanche aux portes bleues du 2648, Grand Boulevard West a vu défiler les plus grands artistes, des Temptations à Stevie Wonder, en passant par Smokey Robinson, Diana Ross et les Jackson 5. C’est à cette adresse, autrefois habitée par Berry Gordy, qu’ont été écrites les plus belles partitions de l’histoire de la musique soul quand l’employé des usines Ford, las de passer ses journées à assembler des pièces d’auto, s’est lancé en 1959 dans la production de 45 tours à la chaîne.

« C’est fascinant de se dire qu’un petit gars de 29 ans est arrivé il y a 60 ans et a dit “je vais ouvrir une chaîne de production pour faire des chansons comme d’autres font des voitures” », se souvient Iris Gordy, ex-vice-présidente de Motown et fille de Fuller Gordy, le frère aîné de Berry. « Au début, ma famille ne pensait pas que mon oncle arriverait à grand-chose et ne voulait pas lui prêter les 800 dollars qu’il demandait pour monter sa compagnie. Comme il le rappelle souvent, il avait échoué dans tout ce qu’il avait tenté avant. »

Usine à tubes

Une fois lancée, la petite entreprise de Berry Gordy n’a pas tardé à tourner à plein régime. Usine à tubes, le studio était ouvert 22 heures par jour, y compris le dimanche, pour sortir au minimum un nouveau single par semaine. Aujourd’hui, un musée retrace ces glorieuses années. On visite le salon de l’ancien ouvrier où le temps semble s’être figé, avant de descendre au sous-sol dans le studio A, à l’origine du fameux son de la maison de disques Motown, subtil mélange de soul et de pop. Certains viennent même se marier dans ces murs, entre les claviers de Stevie Wonder et la partition originale de My Girl, grand succès des Temptations.

« Quelque chose de magique se dégage de ce studio. Des personnes fondent en larmes en entrant dans cette pièce », témoigne Elesha Bridgers, petite-fille de la sœur de Berry Gordy, Esther Gordy Edwards, qui a créé le Musée Motown en 1985. On se laisse, il est vrai, facilement gagner par les émotions en repensant à Marvin Gaye enregistrant What’s Going On, dernier album (et non des moindres) à avoir été conçu dans le « snake pit » (le surnom du studio A, avec ses fils électriques serpentant sur le sol).

Un an après la sortie de ce grand classique, le QG de Motown Records, aussi connu sous le nom de « Hitsville U.S.A. », a migré à Los Angeles, en 1972. Mais c’est bien dans le Michigan que la clique de Berry Gordy a connu ses plus beaux succès. « Je vis à Detroit depuis 58 ans, et la Motown a toujours fait battre le cœur de la ville », me confie Martha Reeves.

Avec les Vandellas, la native de l’Alabama a marqué de sa voix puissante l’histoire du label, et tourné le clip de Nowhere to Run dans la chaîne de montage de la Ford Mustang en 1965. « Je suis fière de faire partie de ces artistes qui ont créé le son de la Motown », dit-elle.

« Ce son, personne n’a jamais réussi à le dupliquer », ajoute le tromboniste des Funk Brothers, Paul Riser, artisan de l’ombre de la maison Motown, invité comme Martha Reeves à fêter les 60 ans du label. Pour l’occasion, Detroit a mis les petits plats dans les grands avec l’organisation d’un gala à l’Orchestra Hall en présence de Berry Gordy, qui fêtera ses 90 ans en novembre.

En parallèle, la première pierre des travaux d’agrandissement du Musée Motown a été posée en vue d’accueillir de nouveaux studios d’enregistrement et des expositions interactives. Comme un symbole, ces célébrations interviennent au moment où la « Motor Town » est prête à vrombir de nouveau, après avoir touché le fond en 2013, quand la mégapole a déclaré faillite dans la foulée de la crise des subprimes de 2008.

C’est fascinant de se dire qu’un petit gars de 29 ans est arrivé il y a 60 ans et a dit : “Je vais ouvrir une chaîne de production pour faire des chansons comme d’autres font des voitures ”

 

 Au plus fort de la dépression, Detroit n’était plus qu’une ville fantôme, vidée d’une bonne partie de sa population. « J’aurais pu lancer une boule de bowling sur Woodward Avenue et elle se serait rendue jusqu’au centre-ville sans toucher personne », m’assure Joe Zainea, 85 ans, propriétaire du Garden Bowl.

Dans le quartier de Midtown, cette mythique salle de quilles a vu Fuller Gordy, premier Afro-Américain du Michigan à avoir intégré la Professional Bowlers Association en 1959, abattre quelques quilles, puis un certain Jack White enregistrer un album live avec son premier groupe, The Bricks, en 1999. Ouvert depuis plus d’un siècle, le Garden Bowl a traversé les époques et les crises. « Aujourd’hui, Detroit va un peu mieux, mais ce n’est pas grâce aux politiques, poursuit Joe Zainea. On le doit surtout aux gens qui sont restés et qui ont travaillé pour revitaliser le cœur de la ville. »

Au centre-ville, les touristes affluent de nouveau. Signe que les affaires reprennent, trois hôtels boutiques ont ouvert en moins d’un an, quasiment dans la même rue. L’un d’entre eux, The Siren, a été bâti sur les ruines du bâtiment ayant servi de locaux à la compagnie Wurlitzer dont les pianos et les orgues ont façonné le son de la Motown. Laissé à l’abandon à la fin des années 1960, l’immeuble à l’architecture typique des années 1920 a longtemps été squatté par les fumeurs de crack et les mauvaises herbes.

La tour de 14 étages a même failli être rayée de la carte avant de se réincarner, au printemps 2018, sous la forme d’un magnifique hôtel art déco, fruit d’une rénovation spectaculaire opérée par les designers de l’agence ASH NYC. « Des arbres avaient poussé à travers le toit et l’immeuble était sur le point de s’écrouler, témoigne Sarah Berger, la directrice du Siren. La seule partie du bâtiment d’origine qu’on a pu sauver, c’est un bout de plafond dans le hall d’entrée. »

Après l’apocalypse

Si Detroit renaît doucement de ses cendres, les séquelles de la crise sont toujours présentes. Il suffit de s’éloigner un peu du centre pour trouver encore des maisons en ruine. Des artistes ont pu y trouver une source d’inspiration, tel Tyree Guyton qui s’est donné pour mission de rassembler tout ce que les habitants laissaient derrière eux en fuyant la misère, pour créer des œuvres exposées dans un musée post-apocalyptique à ciel ouvert, le Heidelberg Project.

De son côté, Mark Wallace, ancien courtier immobilier, récupère du bois dans les propriétés abandonnées, avec l’association Architectural Salvage Warehouse, pour fabriquer des guitares. Une belle façon d’entretenir l’âme musicale de Detroit.

« Il y a encore 20 000 maisons vacantes en ville, me dit le fondateur de Wallace Detroit Guitars, qui vend ses instruments en ligne depuis 2014. On a encore une bonne réserve de matériaux. Et si un jour on se retrouve à court de bois, ce ne sera pas forcément une mauvaise nouvelle. Ça voudra dire qu’on a fait du bon boulot pour relancer Detroit. »

Malik Cocherel était l’invité de Visit Detroit.

Quelques bonnes adresses

The Motown Bistro (2727, Russell St.) Le resto aux murs couverts de disques d’or possède des cabines consacrées à chacun des artistes de la Motown. On y vient aussi pour le « world-famous fried chicken » d’Aretha Franklin, préparé suivant la recette de la reine de la soul.

 

Peoples Records (1464,Gratiot Av.) L’un des meilleurs disquaires de Detroit. On y trouve des caisses entières de 33 tours usagés à 1 $, et surtout une collection impressionnante de 45 tours portant l’étiquette de la Motown.

 

Dilla’s Delights (242, John R. St.) La boutique de beignes porte le nom de J. Dilla, producteur de hip-hop de Detroit disparu en 2006. On y déguste des pâtisseries tout en écoutant les vinyles de soul échantillonnés par le célèbre beatmaker.

 

Third Man Records (441 , Canfield St. W.) Le magasin aux couleurs du label de Jack White possède sa propre usine de pressage de vinyles. On y trouve des rééditions d’albums et autres raretés, et même une cabine pour enregistrer sa propre voix sur 33 tours.