Terre-Neuve, territoire sauvage et unique

Le Cobbler's Path fait partie de l’East Coast Trail, un réseau de sentiers  de 336 km  qui célèbre  ses 25e ans.
Photo: Jad Haddad Le Cobbler's Path fait partie de l’East Coast Trail, un réseau de sentiers de 336 km qui célèbre ses 25e ans.

En traversant l’épais nuage recouvrant Terre-Neuve à notre arrivée, nous voyons apparaître des parcelles de vert, comme en Écosse, et de roc, comme en Irlande. Mais nous constaterons rapidement que cette île est incomparable, tant par son histoire que par son mode de vie.

Nous nous posons d’abord pour quelques nuits à St. John’s, le temps de prendre le pouls de la ville qui surfe visiblement sur une vague d’amour des adeptes de cuisine sauvage et hyperfocale. L’ambassadeur de cette lame de fond est Jeremy Charles, chef du restaurant Raymond’s, l’une des meilleures tables du pays selon le palmarès Canada’s 100 Best.

Fervent de chasse, de pêche et de cueillette, il fait briller avec brio le terroir local et canadien à chaque service. De plus, la cheffe pâtissière du restaurant, Celeste Mah, a été nommée meilleure pâtissière au pays en 2019 selon le même palmarès. Leur talent est indéniable. Si seulement l’ambiance et le service étaient aussi chaleureux et décontractés que les Terre-Neuviens, l’expérience refléterait davantage l’image de la province.

En effet, au-delà des paysages grandioses, ce sont surtout les gens qui font le charme de Terre-Neuve. Et c’est en grande partie ce qui a motivé Clarah Germain, du Groupe Germain, et son conjoint Matthew Swift, ancien chef de cuisine au restaurant Joe Beef à Montréal, à y emménager au printemps dernier.

Il y a deux ans, l’entreprise québécoise a ouvert un hôtel Alt à St. John’s. Cet été, on ouvrait le restaurant Terre à même l’hôtel, et c’est Matthew Swift qui a conçu la carte de A à Z. « En arrivant ici, j’ai visité tous les producteurs avec lesquels je voulais travailler, raconte-t-il. Plusieurs restaurateurs de St. John’s m’ont aidé à développer mon réseau de fournisseurs locaux. »

Cet esprit de communauté, Clarah Germain l’a aussi remarqué dès ses premiers séjours à Terre-Neuve. Nouvellement directrice du service à la clientèle, elle a constaté que l’hôtellerie à Terre-Neuve a quelque chose d’authentique.

« J’ai grandi dans l’hospitalité, explique-t-elle. Ça fait partie de mon ADN. Les gens d’ici sont des hôtes nés. Il y a une gentillesse, une sincérité et une chaleur qui ne s’apprennent pas. »

Photo: Jad Haddad À Trinity, le bâtiment principal du réseau Artisan Inn, avec son restaurant Twine Loft, était le lieu où les pêcheurs faisaient réparer et entreposaient leurs filets.

À la table de Terre, bien que le décor soit chic et soigné, l’ambiance est détendue et le service, des plus conviviaux. Lors de notre passage, c’est la saison des chanterelles. Matthew Swift les interprète magnifiquement en salade chaude, accompagnées de gourganes fraîches parsemées de chapelure croustillante. Le rêve !

Puis, il y a cette salade toute simple de tomates qui viennent de faire leur apparition dans les marchés, cette dernière fin de semaine du mois d’août. Le festin se poursuit avec une queue de flétan cuite à la perfection, aux herbes et au citron. Manifestement, Matthew Swift s’amuse avec les produits d’ici et il leur fait honneur. Après de tels repas gastronomiques, notre envie de bouger se fait sentir.

Une joyeuse aventure

Assoiffés de plein air, nous filons vers Outer Cove, à une dizaine de kilomètres au nord de St. John’s. Nous empruntons le Cobbler’s Path de l’East Coast Trail, qui célèbre cette année son 25e anniversaire, en compagnie de notre guide Madeleine Florent, originaire d’Ottawa, établie à Terre-Neuve depuis 36 ans.

Deux ans après le décret du moratoire de la morue en 1992, un groupe de 80 bénévoles a défriché et balisé 25 kilomètres de sentier dans le but d’inciter les gens à visiter les communautés environnantes et de contribuer à relancer l’économie locale.

« Aujourd’hui, le réseau de sentiers s’étend sur 336 kilomètres, dit-elle. C’est tout un travail d’équipe ! » En effet, les sentiers sont bien balisés et offrent une vue imprenable sur la côte. « Au printemps, on peut même voir des icebergs défiler, ajoute Mme Florent. Et à l’été, c’est au tour des baleines. »

L’aventure se poursuit quand nous mettons le cap sur le parc national Terra Nova pour une randonnée de kayak avec Happy Adventure Tours. En pagayant dans la baie, nous apercevons des dizaines de méduses communes autour de notre embarcation. Leurs fins tentacules sont peu urticants. Si bien que notre guide, Ashley Davis, nous invite à en prendre une dans nos mains. Elle décolle ensuite doucement un oursin, dont les courts piquants vert tendre se couchent d’un côté, puis de l’autre, selon la façon dont il est manipulé. Le kayak a visiblement le don de nous rapprocher de l’eau et de toute sa richesse.

Le propriétaire de l’entreprise, Chuck Matchim, est aussi à la barre de l’auberge où nous dormons ce soir-là, Inn at Happy Adventure. Une image de marque simple et efficace, pensions-nous. Mais voilà que nous apercevons une enseigne annonçant l’entrée de la municipalité : Happy Adventure ! Telle une légende, l’origine du nom n’est pas claire.

Certains croient que le nom tire son origine de l’ambiance agréable qu’y ont constatée les premiers colons. Vu l’accueil chaleureux de l’aubergiste, cette piste est tout à fait plausible. Mais il viendrait peut-être de l’hydrographe George Holbrook, de l’Amirauté britannique, qui s’y abrita pendant une tempête alors qu’il arpentait le détroit de Newman en 1817.

J’ai grandi dans l’hospitalité. Ça fait partie de mon ADN. Les gens d’ici sont des hôtes nés. Il y a une gentillesse, une sincérité et une chaleur qui ne s’apprennent pas.

 

Quoi qu’il en soit, un autre aspect joyeux de Terre-Neuve-et-Labrador est qu’elle est la seule province canadienne où il est permis de vendre de la viande chassée. Nous en profitons pour goûter au burger d’orignal, une spécialité du restaurant de l’auberge, Chuky’s Seafood and Wildgame. Un autre classique de la maison : le pâté de phoque et le plateau de fruits de mer on ne peut plus frais. Repus, nous terminons la soirée sur le balcon de notre chambre, qui offre une vue parfaite sur la joyeuse baie.

La sainte paix

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons à Trinity, un tout petit village de 170 âmes qui, comme plusieurs autres, a largement souffert du moratoire de la morue. Pour relancer le tourisme dès 1992, John et Tineke Gow convertissent une vieille maison, l’un des plus vieux bâtiments du village, en auberge.

Quelques années plus tard, le restaurant Twine Loft voit le jour dans la troisième propriété des Gow, où les pêcheurs faisaient réparer et entreposaient leurs filets. Petit à petit, la famille Gow a créé un réseau d’habitations, plutôt que d’y ouvrir un hôtel. Ainsi, les passants peuvent vivre au rythme de Trinity, paisiblement.

Et comme pour plusieurs bonnes tables à Terre-Neuve, les produits locaux en saison sont à l’honneur du Twine Loft. Or, le menu change tous les jours. Ce soir-là, l’agneau braisé et la morue (!) en papillotes sont en vedette. En dessert, un pouding au pain est servi, nappé d’une sauce à base de Screech.

Ce spiritueux était jadis conçu à partir des résidus de mélasse épaisse collée aux barils de rhum dans lesquels les Terre-Neuviens ajoutaient de l’eau pour refaire du rhum. Mais d’où venait ce rhum ?

« Terre-Neuve-et-Labrador a été une colonie britannique jusqu’en 1949, raconte, Marieke Gow, la fille de John et Tineke. Le rhum venait donc du commerce triangulaire avec les Antilles britanniques. Et la morue salée faisait partie intégrante de ce commerce. »

Et si cela expliquait l’origine de toutes les recettes antillaises à base de morue… Il n’y a pas à dire, Terre-Neuve est unique, méconnue et immensément captivante.

Les frais de ce voyage ont été en partie assumés par l’Office du tourisme de Terre-Neuve-et-Labrador.