Au pays des draveurs

Il est possible de descendre la rivière Jacques-Cartier en canot, en kayak ou, comme sur la photo, à bord d'un rabaska.
Photo: SEpaq Il est possible de descendre la rivière Jacques-Cartier en canot, en kayak ou, comme sur la photo, à bord d'un rabaska.

Est-ce que les figures du bûcheron, du draveur et du conteur signifient encore quelque chose pour les adolescents d’aujourd’hui ? Est-ce qu’ils savent qu’il y a à peine 60 ans, la majorité des Québécois étaient peu éduqués et devaient pratiquer des métiers de porteurs d’eau pour survivre et subvenir aux besoins de leurs nombreux enfants ? Est-ce qu’ils ont conscience de la fulgurante évolution qui s’est opérée au Québec en à peine trois générations ? C’est ce que je suis allé vérifier avec mes fils au magnifique parc national de la Jacques-Cartier, haut lieu d’histoire et de beauté.

Situé à un peu plus de 30 minutes de Québec, le parc éblouit le visiteur dès le premier coup d’œil. Vaste plateau montagneux troué de vallées glaciaires profondes, il est traversé par l’élégante mais farouche rivière Jacques-Cartier. Paradis pour les amoureux de plein air, ce territoire possède une passionnante histoire, laquelle ajoute de la profondeur à la richesse des expériences qu’on peut y vivre.

Ramer sur les traces du passé

Après avoir installé la tente et exploré les environs à vélo, c’est avec enthousiasme que mes enfants de 10 et 13 ans et moi avons participé à notre première activité organisée : le mini-raft. Nous avons revêtu des combinaisons thermiques, des vestes de flottaison et sommes embarqués, en compagnie de notre guide attitré, dans un radeau pneumatique à bord duquel nous allions descendre la rivière Jacques-Cartier. Celle-ci coulait paisiblement à plus de 550 mètres du sommet des montagnes qui nous surplombaient, nous donnant l’impression d’être avalés par l’immensité de la nature qui nous entourait.

Quelques minutes à peine après notre départ, nous avons dû cesser momentanément d’observer le paysage, pour nous concentrer sur le premier rapide qui se présentait sur notre chemin, que nous avons franchi sans trop de difficulté, en suivant les indications de notre guide expérimenté. Les garçons ont tout de même eu leurs premiers frisons lorsque l’embarcation a accéléré au contact des eaux mouvantes en même temps que nous avons senti, sous nos pieds, les roches frotter et faire onduler le plancher malléable du radeau.

La suite de l’expédition, d’une longueur de huit kilomètres, a été marquée par la rencontre de cinq autres rapides, que nous avons appris à lire et à attaquer le plus efficacement possible. Elle fut également l’occasion d’en apprendre plus sur les draveurs, ces acrobates d’un monde révolu, qui, chaque printemps pendant une cinquantaine d’années, ont sauté de pitoune en pitoune à l’endroit exact où nous nous trouvions. Au risque de leur vie, ils s’assuraient que les milliers de troncs balancés dans la rivière une fois le printemps arrivé atteignent le moulin de Donnacona, leur destination. La forêt du territoire fut ainsi exploitée intensivement de 1920 jusqu’à la création du parc national, en 1981, et la rivière Jacques-Cartier fut dravée jusqu’en 1975.

Les exploits de ces héros aux bottes cloutées, qui maniaient les tourne-billes et les crochets avec virtuosité, ont tellement frappé mes fils, qu’ils ont passé une bonne partie de la descente à poser des questions sur le métier de ces pionniers. Comment faisaient-ils pour se déplacer sur des pitounes qui tournaient dans l’eau ? Était-ce dangereux d’installer des bâtons de dynamite pour faire sauter des amoncellements de bois ? Ces hommes étaient-ils bien payés, pour pratiquer un métier aussi périlleux ?

Les réponses du guide provoquant encore plus de questions, lentement mais sûrement, c’est tout un monde qui a pris forme dans l’imagination des garçons, celui de leurs ancêtres canadiens-français, dont la détermination et la force herculéenne semblaient sans limites.

Des contes au cœur de la forêt

En début de soirée, nous avons assisté à une pièce de théâtre présentée dans l’amphithéâtre du parc. De jeunes employés y personnifiaient, avec un certain talent, des personnages du passé qui ont marqué l’histoire des lieux qui nous entouraient. Mes garçons ont ainsi été parachutés dans l’ambiance d’un camp de bûcherons, où les hommes travaillaient et vivaient des hivers durant, dans des conditions impossibles à imaginer aujourd’hui. Éloignés de leurs familles, c’est à la force de leurs bras qu’ils ont coupé des forêts entières, enrichissant grandement au passage les propriétaires de moulins. Mes fils ont également découvert tout un imaginaire peuplé de diables, d’ivrognes, de belles créatures et de canots volants, qui les a amusés et fortement impressionnés.

Ayant espéré cette réaction de leur part, j’avais apporté dans mes bagages quelques livres de contes québécois, que je me suis mis à leur lire, chaque soir, autour du feu de camp. C’est ainsi qu’ils ont écouté, les yeux ronds, la passionnante légende de la chasse-galerie et les rigolos Contes de Jos Violon, qui se terminaient tous par cette formule chantante, que nous avons pris l’habitude de déclamer en cœur : « Et cric! Crac! Cra! Sacatabi, sac-à-tabac ! Mon histoire finit d’en par là. »

Photo: SEPAQ La vallée de la Jacques-Cartier

Le lendemain, nous avons enfilé nos bottes de marche et nous nous sommes attaqués au sentier des Loups, que nous avons suivis pendant 5,5 kilomètres jusqu’à un belvédère d’où nous avons pu admirer les splendeurs du parc et la vallée de la Jacques-Cartier, spectaculaire fracture dans ce paysage de géants.

C’est alors que j’ai vu défiler dans les regards ébahis de mes fils ce monde disparu des draveurs et des bûcherons, qui ont habité et façonné ce pays pendant des générations. Une réalité dont ils ignoraient jusqu’à l’existence quelques jours auparavant et dont la découverte aura changé la vision qu’ils avaient du Québec.

De mon côté, j’étais heureux qu’ils aient été si réceptifs pendant ce voyage, étant parfois inquiet quant à la transmission de la culture d’ici à la jeune génération, dont les cerveaux sont continuellement branchés sur un imaginaire made in USA. Mon seul moyen, comme père, de tenter de faire contrepoids à ce raz-de-marée étranger, était d’exposer mes héritiers à ce passé et à cette culture unique qui est la leur, qui s’incarne et prend tout son sens dans des endroits magiques comme celui du parc national de la Jacques-Cartier, où les fantômes d’autrefois continuent de danser pour l’éternité.