Les îles de la Madeleine en famille

L'Île d'Entrée vue de l'Île du Havre Aubert, avec le banc de sable de la plage de Sandy Hook, entre les deux
Photo: Gabriel Anctil L'Île d'Entrée vue de l'Île du Havre Aubert, avec le banc de sable de la plage de Sandy Hook, entre les deux

C’était leur premier grand périple en bateau. Autour d’eux, de l’eau à perte de vue sous un ciel nuageux et venteux qui donnait de l’élan aux vagues qui faisaient tanguer le traversier. Sur le pont, la démarche hésitante, se tenant les casquettes à deux mains, mes garçons de 10 et 13 ans cherchaient à l’horizon les premiers signes de notre destination.

Ils avaient laissé, à contrecœur, leurs écrans à la maison, contre la promesse qu’ils en oublieraient bientôt jusqu’à leur existence, ensorcelés qu’ils allaient être par la beauté des lieux que nous allions explorer. Puis, comme si la nature comprenait l’importance du défi que je m’étais donné, quelques rayons de soleil formèrent soudainement un pied-de-vent qui illumina, au loin, les terres ocre et les vallons verdoyants de l’île d’Entrée, avant-poste de l’archipel des îles de la Madeleine. Leurs yeux s’écarquillèrent d’étonnement et un sourire d’excitation se dessina sur leurs visages. Aucun jeu vidéo ne leur avait jamais fait ressentir une telle émotion.

Se dressant en plein milieu du golfe du Saint-Laurent, ce véritable joyau maritime offre une étonnante variété de paysages et de points de vue, malgré son territoire relativement modeste (202 km2 de superficie terrestre). Échoués au bout du monde, au bout du Québec, nous avions deux semaines pour nous emplir la tête et le cœur des splendeurs de son environnement et de la chaleur de ses résidents. Description de notre grande aventure aux îles de la Madeleine, dont les doux souvenirs nous habiteront à jamais.

Les couleurs du crépuscule

Pour contrer les effets du sevrage électronique qui commençaient à affecter mes enfants, j’ai décidé de commencer notre voyage par une chasse au trésor sur la bien nommée plage de la Martinique. Étalant son sable blanc sur 13 kilomètres, cette plage était l’endroit par excellence pour dénicher des « dollars de sable ».

Ces coquillages en forme de pièce de monnaie sont décorés de petits pointillés qui, reliés, évoquent de délicates fleurs à cinq pétales. Les yeux rivés à l’endroit exact où les vagues déposaient les bijoux de la mer qu’elles avaient longuement transportés, mes prospecteurs en herbe ont ramassé une vingtaine de ces disques blancs ou gris pendant que je me perdais dans l’immensité du large, où l’eau et le ciel se confondaient pour former la ligne d’horizon.

Nous avons ainsi passé deux heures à parcourir pieds nus notre nouvel environnement, ralentissant le flot de nos pensées et chassant graduellement notre stress accumulé, pour adopter peu à peu le rythme plus décontracté des Madelinots.

 
Photo: Gabriel Anctil Les falaises de Belle Anse à la tombée du jour

En fin de journée, nous sommes allés nous promener dans les hautes herbes le long des majestueuses falaises de la Belle Anse. Elles se multipliaient à l’infini, chacune possédant ses lignes personnelles qui évoluent au gré des saisons, forgées par les puissantes vagues qui les grignotent bouchée par bouchée.

Photo: Gabriel Anctil Le phare de L'Étang-du-Nord

Ayant atteint l’élégant phare de L’Étang-du-Nord, nous y avons assisté au spectaculaire coucher de soleil qui a enflammé le ciel et peint la mer, où se reflétaient les teintes chaudes et changeantes du couchant. Mère Nature a ainsi démontré aux garçons, encore un peu agités, qu’elle était et resterait toujours la plus grande des artistes.

La délicatesse des paysages

Le lendemain, nous avons visité l’île du Havre aux Maisons, la plus mignonne de l’archipel. Ses maisons colorées, ses collines découpées, ses vallons arrondis, ses champs de fleurs sauvages, tout ici nous donnait l’impression d’être immergés dans un tableau créé par un peintre particulièrement inspiré.

Nous avons ensuite fait le plein de produits régionaux à la Fromagerie du Pied-de-Vent et de poissons fumés au Fumoir d’Antan, que nous avons dégustés à quelques minutes de là, sur la plage de la Dune du Sud. Rassasiés, nous nous sommes courageusement lancés dans l’eau frigorifiée, avant d’explorer les nombreuses grottes qu’abritaient les falaises rouges qui délimitaient la grève. Puis nous avons gravi la butte à Mounette, qui nous a offert un impressionnant panorama sur l’île et sa petite baie à ses pieds, où se balançaient indolemment de petits bateaux et des goélettes au repos.

J’avais décrit notre lieu de vacances à mes fils comme étant le paradis des cerfs-volants. C’est donc les yeux ronds qu’ils s’en sont chacun choisi un à la boutique Au Gré du Vent, qui se targue d’en offrir le plus grand choix au Québec.

Photo: Gabriel Anctil Dompter le vent des Îles avec un cerf-volant.

Nous avons emporté nos nouveaux achats jusqu’à la plage Sandy Hook, située à l’extrémité de l’île du Havre Aubert, la plus méridionale de l’archipel. Après s’être amusés à dompter le vent et à multiplier les acrobaties aériennes, les garçons ont senti le besoin de suivre les immenses dunes de sable blanc, question de voir jusqu’où celles-ci nous mèneraient.

Ainsi, pendant plus de six kilomètres, bercés par les sons des vagues, nous avons longé la grève jusqu’à la fin du banc de sable, là où la mer reprend tous ses droits. Mes fils se sont alors assis et ont longuement fixé le large, perdus dans leurs pensées, comme avalés par l’immensité des éléments qui les entouraient. Je ne les avais jamais vus aussi calmes et détendus. Comme si la frénésie de leur vie urbaine et bien remplie n’était qu’un lointain souvenir.

Goûter la mer

Tôt le lendemain matin, nous avons sauté dans un zodiac, avec Excursions en Mer, à destination de la mystérieuse île d’Entrée. Toujours habitée par une soixantaine de personnes, pour la plupart de descendance écossaise ou irlandaise, elle n’est pas reliée par la terre aux îles principales. La vitesse et la nervosité de notre petite embarcation ont plus qu’amusé mes garçons, qui ont pu observer à l’aller une multitude d’oiseaux marins plonger de façon impressionnante du haut des rochers pour attraper leur déjeuner.

Arrivés sur place, nous avons eu l’impression que le temps s’était arrêté : pas d’école, pas de feux de circulation ni de policiers. Que des courbes gazonnées qui mènent toutes vers Big Hill, sommet le plus élevé des Îles (174 mètres), que nous avons entrepris de monter. La vue d’en haut valait pleinement le déplacement et nous a permis d’admirer, comme nulle part ailleurs, l’archipel dans son ensemble. Les garçons s’y sont également amusés à défier le vent nettement décoiffant, qui y soufflait si fort qu’il était impossible d’y rester immobile bien longtemps.

À notre retour, nous avons effectué une escale au port de Cap-aux-Meules où nous avons acheté trois gros homards des mains de pêcheurs à l’accent particulièrement chantant. Nous les avons dégustés le soir même, en nous pourléchant les babines, la bouche pleine de saveurs de beurre à l’ail et d’eau de mer.

La suite du voyage a été constituée d’une enfilade de découvertes et d’expériences : nous avons sauté en bas des immenses bancs de sable de la plage de la Dune du Nord ; avons écouté un chansonnier au Café de La Grave ; avons construit un château de sable à la plage de la Grande Échouerie, la plus belle des Îles ; avons dégusté des petits fruits en escaladant les différentes buttes de l’archipel ; avons roulé sur des routes bordées d'eau salée des deux côtés ; et je leur ai lu chaque soir, avant le dodo, des contes locaux remplis de pirates et de bateaux échoués.

Nous avons terminé notre périple en admirant un dernier coucher de soleil, aux teintes pourpres et orangées, qui se reflétait dans les yeux calmes et attentifs de mes enfants.

J’ai alors compris qu’ils avaient oublié leurs multiples appareils électroniques et que j’avais réussi à leur faire apprécier la beauté du monde.