Bordeaux autrement

La Cité du vin. Inauguré il y a trois ans, ce splendide établissement muséal en forme de cep noueux est devenu le plus grand musée du monde consacré au vin.
Photo: Gary Lawrence La Cité du vin. Inauguré il y a trois ans, ce splendide établissement muséal en forme de cep noueux est devenu le plus grand musée du monde consacré au vin.

Oui, le Vieux-Bordeaux, ses fleurons du XVIIIe siècle, ses gueuletons animés de la place Saint-Pierre, ses pilastres et mascarons et ses ravissantes venelles pavées de bonnes indentations. Mais dans certains de ses quartiers, la ville de Montaigne, Mauriac et Montesquieu est en pleine mutation et tutoie l’innovation. Tour d’horizon.

Des épaves rouillées et cabossées surgissent de la Garonne à marée basse, comme autant de glauques réminiscences du passé : ce sont les restes de 200 navires sabordés par la marine allemande en 1944, à la fin de l’occupation nazie.

Pour la sculptrice britannique Suzanne Treister, les rares carcasses qui subsistent dans ce fleuve sont plus que des rebuts du temps jadis : elles furent sa source d’inspiration pour Le vaisseau spatial, un étonnant ovni en inox qui paraît survoler le bassin numéro 1, dans le quartier des Bassins à flot. L’idée derrière cet objet non volant bien identifié ? Souligner la mutation de la ville de Bordeaux, comme si la ferraille des épaves s’était transmuée en engin futuriste par une refonte miraculeuse.

Photo: Gary Lawrence

Autrefois surnommée la Belle Endormie — une conséquence de trois siècles de présence britannique ? —, Bordeaux ne cesse de se réinventer depuis les années 1990. À cette époque, le maire Alain Juppé avait tout mis en œuvre pour tirer sa ville de la torpeur dans laquelle elle s’était enfoncée. Après avoir désencrassé ses façades, introduit un tramway ultramoderne, fleuri ses allées et retapé ses quais déliquescents, il a doté Bordeaux de son fabuleux miroir d’eau, le lieu le plus rassembleur de la ville parce que tous s’y reconnaissent – ne serait-ce qu’en s’y mirant la tronche, ce qui les porte à réfléchir, dans tous les sens du terme.

Photo: Gary Lawrence

Depuis quelques années, ce sont les secteurs des Bassins à flot et de Bacalan, dans le nord de la ville, qui ont droit à toute une cure de jouvence. Après l’arrivée du tramway et l’érection du spectaculaire pont Chaban-Delmas, l’implantation de la Cité du vin a donné une impulsion nouvelle à cet ancien quartier portuaire et ouvrier.

Autour de la Cité du vin

Inauguré il y a trois ans, ce splendide établissement muséal en forme de cep noueux est devenu le plus grand musée du monde consacré au vin. Et pas seulement celui du Bordelais ou de l’Hexagone, mais de tous les vins du monde, dont on découvre la culture, l’histoire et le b.a.-ba grâce à un ensemble de parcours et d’expériences interactives si ludiques que même les enfants s’y retrouvent.

Au belvédère du dernier étage, la dive bouteille se décline en dizaines de produits du globe, qu’on peut tâter du palais avant de gagner la boutique du rez-de-chaussée où sont mis en vente 14 000 crus venus d’un peu partout, y compris de pays qu’on n’associe pas spontanément à la viticulture – comme la Polynésie française, l’Irlande ou la Russie.

Toujours dans Bacalan, un autre type de nectar mérite le détour, fût-ce en titubant : le whisky Moon Harbour, premier à être distillé à Bordeaux. Mieux : le noble alcool repose un temps dans des fûts de chêne de sauternes ou de grands rouges du Bordelais, dans un bunker érigé par les Allemands et qui fut transformé en chai de vieillissement. Une réhabilitation d’autant plus réjouissante qu’elle crée du beau avec du laid… tout comme ce fut le cas avec l’ancienne base sous-marine.

Une base culturelle

Gigantesque blockhaus de 45 000 m2 où furent coulés 600 000 m3 de béton, ce mégalithe cimenté construit par l’armée allemande servait à abriter sa flottille de sous-marins. Pour les scénographes muséaux, l’endroit tient désormais du pur fantasme : outre les immenses « stationnements sous-mariniers », de vastes alvéoles intérieures forment un cadre muséal unique pour des installations déjantées, des concerts singuliers et des soirées théâtrales hors du commun.

Photo: Gary Lawrence

L’an dernier, l’exposition Légendes urbaines a donné lieu à un déploiement de « vitraux de papier » découpés en dentelle et à de lumineuses prestations stroboscopiques capables de stimuler le plus amorphe des visiteurs. Cet été, la base présente notamment l’œuvre du photographe Harry Gruyaert, qui propose une balade contemplative sur les rives du monde entier à travers ses images.

Amarré de l’autre côté du bassin voisin, un ancien traversier, le I.Boat, est lui aussi devenu un espace pluridisciplinaire. Conçu par les idéateurs du Batofar parisien, l’endroit propose apéros-tapas, concerts, expositions et soirées électro-tendance sur fond d’arts visuels et d’installations numériques. Toujours sur le mode de la récupération, le Garage moderne loge quant à lui dans une ancienne raffinerie d’huile, véritable cathédrale industrielle qui tient lieu d’atelier participatif et associatif pour réparer bagnoles et bécanes… tout en étant un étonnant lieu d’art, de culture et de rencontres à la mécanique bien huilée.

Direction rive droite… et au-delà

De l’autre côté de la Garonne, sur la rive droite, Bordeaux continue aussi de se redynamiser. Entre le futuriste pont Chaban-Delmas et le pont de Pierre, premier à avoir vu le jour en ville, le parc aux Angéliques étale progressivement sa verte superbe le long de la Garonne et donne des points de vue uniques sur le port de la Lune et les façades de la vieille ville, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2007.

Photo: Gary Lawrence Le spectaculaire pont Chaban-Delmas

En chemin, on croise le Jardin botanique et surtout l’Écosystème Darwin, où la sélection naturelle poursuit son œuvre en ne préservant que le meilleur de l’art muralier, de la gastronomie biovégétalienne et de l’économie verte. Dans cette sorte de microcité idéale installée dans une ancienne caserne militaire, on trouve une ferme urbaine, un parc à rouli-roulants, une galerie à ciel ouvert pour grafitter ferme, le plus grand resto bio de France, des espaces de cotravail et un terrain de polo-vélo. Marginal, l’endroit ? Pas tant que ça : près d’un million de visiteurs s’y pressent annuellement, ce qui en fait l’un des sites les plus visités de Bordeaux.

 
Photo: Gary Lawrence Le parc à rouli-roulants de l'Écosystème Darwin

Enfin, prochain jalon sur le chemin de l’avenir de la Belle Endormie en plein éveil : le quartier Euratlantique, qui vient d’hériter d’un grand bâtiment futuriste, celui de la MECA. Aménagée dans l’ancien quartier des Abattoirs, dans le sud de la ville, cette Maison de l’économie créative abrite notamment le Fonds régional d’art contemporain et ses 1200 œuvres, en plus de former l’arche emblématique de ce secteur où on veut jeter des ponts entre « la ville vécue et la ville imaginée et dessinée ».

Est-ce là ce qui explique que le parvis situé devant la MECA porte le nom de Corto Maltese, l’attachant voyageur créé par Hugo Pratt ? Peut-être un peu, mais c’est surtout parce qu’on aime bien l’image de cet aventurier charmeur, « toujours prêt à défendre une cause ou à trouver un trésor caché ». Comme tous ceux qu’il reste à découvrir dans cette ville de pierre et de mer, en train de se réinventer.

L’auteur était l’invité de Tourisme Bordeaux et de Tourisme Nouvelle-Aquitaine.

En vrac

Air Transat (quatre vols par semaine jusqu’à la fin d’octobre) et Air Canada (trois vols par semaine jusqu’au début de septembre) relient Montréal à Bordeaux en vol direct. Grâce à la nouvelle ligne de TGV, Paris ne se trouve par ailleurs qu’à deux heures de train.

Pour séjourner sur place au coeur des Bassins à flot, les apparts-hôtels Mer & Golf sont situés à 5 minutes à pied de la Cité du vin. Pas de green en vue, mais des chambres fonctionnelles et tout équipées.

Pour déguster nectars régionaux, charcuteries, tapas, huîtres, foie gras et autres délices, cap sur les comptoirs animés des Halles de Bacalan, face à la Cité du vin.

Dans Bacalan, le Musée Mer Marine est entièrement ouvert depuis juin.

Jusqu’au 19 septembre, la Halle Boca, voisine de la MECA, présente Corto Maltese, escale bordelaise, une exposition gratuite sur l’oeuvre de l’aventurier de la bédé (du mercredi au samedi de 13 h 30 à 18 h 30).

Pour visiter l’essentiel de Bordeaux et ses environs (dont Saint-Émilion), profiter des transports en commun et accéder à la Cité du vin, l’Office de tourisme propose la CityPass (24 heures : 29 € ; 48 heures : 39 € ; 72 heures : 46 €).

Guides : Bordeaux en quelques jours, 5e édition, Lonely Planet, Paris, 2018 ; Bordeaux, Gironde et Landes, 3e édition, Lonely Planet, Paris, 2019 ; Bordeaux, Cartoville, 8e édition, Paris, 2018 ; Un grand week-end à Bordeaux, Hachette, Paris, 2018.