À la rencontre des Innus de la Côte-Nord

Festin de homards, issus d’une récolte sélective et raisonnable, avec la famille Lalo de Natashquan
Photo: Mireille Ishpatao Festin de homards, issus d’une récolte sélective et raisonnable, avec la famille Lalo de Natashquan

De Tadoussac à Kegaska, la route 138 suit les courbes du Saint-Laurent pendant 850 kilomètres. Elle traverse des forêts d’épinettes infinies, des rivières qui ressemblent à des fleuves, des villes qui fleurent bon le nord du 50e parallèle. Elle longe le fleuve qui se transforme en golfe, nous transporte dans une ambiance maritime, une mer aussi brute que la terre où baignent des archipels préservés, phoques et cétacés souvent à portée de vue, avec d’excellentes occasions de s’évader dans la nature et de se croire au bout du monde. On comprendra aisément pourquoi la Côte-Nord a la cote. Cette région, c’est aussi — et d’abord — celle des Innus. Aller à leur rencontre, c’est poser leurs mots et leurs images sur des histoires et des lieux, et ainsi mieux saisir ce paysage sauvage.

Nitassinan

En innu-aimun, la langue des « êtres humains », ce terme signifie « le territoire ». Une immense région ancestrale correspondant à la Côte-Nord et au Labrador, habitée par environ 20 000 Autochtones (au sein d’une population avoisinant 120 000 personnes) concentrés dans neuf communautés, dont cinq sont localisées en bordure de la 138.

Première étape au parc-nature des Outardes (200 km au nord-est de Tadoussac), où Wabush au pays des Innus nous réserve une excellente introduction. Wabush, le lièvre, comme l’avait surnommé son père, c’est Gilbert Hervieux, un aîné de la communauté de Pessamit. Sous un grand tipi enfoui dans la forêt, il raconte des traditions, des légendes, se souvient de récits de ses aïeux, histoires de la vie dans les bois, mais aussi des pensionnats où lui-même a séjourné dans son enfance. Il œuvre depuis longtemps à perpétuer la culture innue, en la partageant sincèrement avec des touristes comme en la transmettant aux jeunes de sa communauté. « Aujourd’hui, ils parlent surtout en français », s’inquiète-t-il, mais il ne perd pas espoir pour autant, persuadé que le fait renouer avec ses racines aidera la nouvelle génération à réussir la transition difficile entre deux modes de vie. « Il faut rêver trois fois du tambour sacré avant d’être habilité à en jouer », nous dit-il. Aussi souhaite-t-il leur apprendre à rêver.

Cinquante kilomètres plus loin, à Godbout, c’est à Cécile Boivin Grenier que l’on rend visite. Le Musée amérindien et inuit est installé dans la demeure où elle passe tous ses étés depuis 1978. Il rassemble la formidable collection privée qu’elle et son mari ont accumulée durant les dix années passées dans le Grand Nord, à Rankin Inlet où ils avaient créé une coopérative d’art. C’est à cette région qu’est principalement consacré le musée, mais ne boudez pas votre plaisir : on y admire de splendides œuvres d’art inuit, des photos aussi anciennes que rares, et l’on y est accueilli par une grande dame passionnée (qui vous offrira de la bannique maison à l’occasion).

Photo: Rodolphe Lasnes Gilbert Hervieux, alias Wabush, le lièvre, est un aîné de la communauté de Pessamit qui, sous un grand tipi enfoui dans la forêt, raconte des traditions, légendes, récits de ses aïeux et histoires de la vie dans les bois.

Arrivés à Sept-Îles, on peut parfaire ses connaissances en histoire et traditions innues au Musée Shaputuan, du nom de cette grande tente de rassemblement et de partage. L’exposition fait revivre le cycle de vie au fil des saisons. Des témoignages audio d’anciens, qui, dans les années 1930, furent parmi les derniers à suivre le mode de vie nomade, résonnent comme les ultimes traces d’une culture orale. Du fleuve au grand bois, trapper le castor en automne, chasser le caribou en hiver, préparer les peaux qui seront ensuite échangées dans des endroits tels que le Vieux Poste de Sept-Îles, autre musée situé dans la communauté d’Uashat. Cette reconstitution grandeur nature animée par des guides costumés a poussé sur les vestiges du poste de traite original et met principalement l’accent sur l’autre versant de l’histoire : la vie des colons blancs au XIXe siècle, leur relation avec les Autochtones, le rôle des Jésuites… Repérer les différences de points de vue entre les deux musées est l’activité idéale lors d’une journée pluvieuse à Sept-Îles.

Culture vivante

Nous voilà à la hauteur des îles Mingan, à Ekuanitshit (600 km de Tadoussac). Il souffle ici comme un vent serein envers l’avenir. Un optimisme porté notamment par la Maison de la culture innue. On y visite l’exposition L’univers des Innus de Ekuanitshit, qui met en lumière la connaissance intime et le respect qu’entretient ce peuple avec la nature. Le village s’est sédentarisé sur le lieu d’un ancestral camp estival. Les petits fruits, les loups-marins, le bouleau pour les canots : les îles Mingan étaient le grenier de la communauté.

À la Maison de la culture innue, on utilise ce savoir pour préparer l’avenir. Le présent, le passé et le futur appartiennent au même monde, selon Rita Mestokosho, coordinatrice de l’organisme, poète, militante et animée d’une énergie contagieuse. Avec son équipe et la communauté, des projets tels que la pharmacie innue voient le jour. Les connaissances ancestrales orales sont transmises par les aînées du village et les remèdes faits de plantes recueillies sur le territoire répondent aux besoins du village.

Partager, transmettre, c’est aussi le but de l’association Innu Mukutan, située juste à côté. Dans de vieux hangars en bois, Louis Lalo apprend aux plus jeunes, en innu-aimun, l’art de fabriquer des canots, des raquettes et des tambours. Enfin, ne quittez pas Ekuanitshit avant d’avoir poussé la porte de l’église Saint-Georges de Mingan, où la décoration réalisée par les artisans locaux offre un superbe exemple de syncrétisme religieux.

Presque au bout de la route, dans la région de Natashquan, Daniel Lalo propose une autre façon d’approcher la culture innue en invitant les touristes à vivre une expérience traditionnelle en toute simplicité. À bord de sa barque, on pêche des homards comme le faisaient ses ancêtres, à l’épuisette, en profitant de la marée basse et des eaux cristallines des « Caraïbes du Nord », comme il appelle sa mer. Après la récolte (sélective et raisonnable), le festin est cuisiné et dégusté sur la plage, en famille, ce qui alimente les conversations sur la vie contemporaine des Innus. Daniel offre également la possibilité de séjourner sur une île du golfe et projette d’organiser des expéditions vers un camp accessible uniquement en hydravion. Il nous parle aussi de ces festivals où la culture et la langue innues sont célébrées. Il faudra revenir.

À voir

Wabush au pays des Innus parc nature de Pointe-aux-Outardes

Musée amérindien et inuit 134, ch. Pascal-Comeau, Godbout, 418 568-7306

Musée Shaputuan 290, boul. des Montagnais, Uashat (Sept-Îles)

Vieux Poste de Sept-Îles rue Shimun, Uashat (Sept-Îles)

Maison de la culture innue 34, rue Nashipetimit, Ekuanitshit (Mingan)

Famille Lalo Nutashkuan (Natashquan), 418 350-5635

Festival du conte et de la légende de l’Innucadie du 8 au 11 août 2019 à Natashquan et Nutashkuan

Pow-wow traditionnel de Pessamit 10 et 11 août 2019