Dans le «Petit Damas» turc

Le quartier Faith constitue le coeur historique d'Istanbul, sur la rive européenne du Bosphore. Les restaurants y sont nombreux à proposer des spécialités, dans un quartier où le nombre de réfugiés s'est multiplié.
Photo: Miriane Demers-Lemay Le quartier Faith constitue le coeur historique d'Istanbul, sur la rive européenne du Bosphore. Les restaurants y sont nombreux à proposer des spécialités, dans un quartier où le nombre de réfugiés s'est multiplié.

Plus de 3,5 millions de réfugiés syriens vivent en Turquie, soit près de l’équivalent de la population du Grand Montréal. Incursion dans le « Petit Damas », quartier d’Istanbul incarnant autant les transformations de la ville avec l’arrivée de ces réfugiés que les défis auxquels font face ces derniers.

Dans le quartier historique de Fatih, les passants déambulent dans les rues, flânent dans les parcs ou prennent le thé. Au coin d’édifices centenaires, on trouve ces omniprésents vendeurs de bagels au sésame et de petites mosquées.

À première vue, rien ne semble distinguer ce secteur du reste de la ville. Mais en y regardant de plus près, on perçoit la différence. La langue arabe apparaît sur les panneaux publicitaires. On y vend du café parfumé à la cardamome et du riz au goût de braise. Les femmes portent leur voile différemment.

C’est ici, au cœur de l’un des plus vieux quartiers d’Istanbul, que se retrouve l’une des plus importantes populations de réfugiés syriens à Istanbul. Les Syriens compteraient même pour plus de la moitié de la population de ce secteur de Fatih, estime Shaza Loufti, consultante en développement international syro-américaine vivant à Istanbul. Il est toutefois difficile de connaître leur nombre exact, ajoute-t-elle, puisque le gouvernement turc ne tient pas de registre à petite échelle et que plusieurs Syriens ont toujours un statut illégal dans le pays.

Photo: Miriane Demers-Lemay

Les nouveaux commerces syriens constituent la face la plus visible de cette récente arrivée de migrants dans le quartier. On retrouve des parfumeries et des étalages où brillent des bijoux en or, concentrés aux mains de Syriens. Mais c’est par le palais que le « Petit Damas » séduit le plus, que ce soit le visiteur de passage ou le Syrien fraîchement arrivé. Les restaurants syriens poussent comme des champignons depuis quelques années. « On y retrouve beaucoup de nostalgie [du pays] », commente Shaza Loufti.

Photo: Miriane Demers-Lemay

Dans un restaurant étroit comme un placard, des gens attendent souvent en file pour manger des falafels au goût de cannelle. Dans le fond du restaurant, les fidèles clients s’entassent dans une minuscule pièce adjacente à la cuisine. Dans un joli lavabo coule de l’ayran, une boisson à base de yogourt très populaire dans la région. Pendant le repas, on regarde des classiques de la télévision syrienne sur un petit écran. Surtout, on se souvient de ce qu’on avait… avant la guerre.

Photo: Miriane Demers-Lemay

S’adapter à une nouvelle vie

Les défis demeurent nombreux pour les Syriens qui tentent de démarrer une nouvelle vie en Turquie. Chaque année, l’Union européenne injecte plusieurs centaines de millions de dollars dans le pays, qui fait office de frontière tampon avec l’Europe, et qui recueille maintenant l’un des plus grands nombres de réfugiés sur la planète. « Mais ce n’est pas assez », soupire Shaza Loufti.

La Turquie doit composer avec de nombreux défis pour intégrer cette masse de réfugiés au pays, qu’ils concernent l’accès à l’école, à des cours de langue turque, au marché du travail ou aux soins de santé. L’intégration à la société turque ne semble pas non plus gagnée d’avance. Les tensions générées par cette nouvelle masse de migrants s’accumulent chez les Turcs, qui le font souvent sentir aux nouveaux arrivants.

Photo: Miriane Demers-Lemay Ali Nasano

D’ailleurs, plusieurs jeunes Syriens ont le visage tourné vers l’Europe, où ils voient de meilleures occasions d’études et d’emploi. D’autres encore attendent la fin de la guerre pour retourner en Syrie. C’est le cas d’Ali Nasano, un Syrien de 29 ans arrivé en Turquie il y a six ans. L’ancien étudiant en physique vend maintenant des loukoums, des fruits séchés et des épices dans le grand bazar d’Istanbul. « La seule raison qui m’a poussé à quitter la Syrie, c’est la guerre, dit celui qui est le fier père d’un fils de deux mois. Je travaille ici pour commencer une nouvelle vie. »

Comme de nombreux Syriens, Ali Nasano travaille et vit à Fatih, quartier qu’il a choisi pour sa proximité avec le centre-ville et avec son travail. « Fatih est un quartier plus conservateur, c’est l’une des principales raisons pour lesquelles je vis ici », confie-t-il, en spécifiant qu’il n’a lui-même jamais touché à une goutte d’alcool de sa vie.

Le Syrien raconte comment, pendant près d’un an après son arrivée, il a travaillé dans un atelier de couture ; un travail éreintant qu’il détestait. « Si tu ne connais pas la langue turque, tu dois travailler dans la construction ou dans les usines pendant plus de 12 heures par jour », explique-t-il, en ajoutant qu’il a rapidement appris la langue en travaillant dans la vente.

Si ses conditions de travail se sont améliorées, Ali Nasano compte toujours rentrer en Syrie après la guerre : « Le racisme va augmenter en Turquie lorsque la guerre va se terminer. Parfois, on me demande quand je vais partir ou quand la guerre va se terminer. »

Quant à savoir quand il pourra retourner chez lui, rien n’est moins sûr. « La guerre syrienne est maintenant une guerre internationale, ce qui signifie qu’elle ne se terminera pas bientôt. La seule chose qu’on peut faire, c’est de voir ce qui va se passer », conclut le jeune père de famille.

Informations utiles

Pour s’immerger dans le « Petit Damas » d’Istanbul, marchez dans les rues situées près de la mosquée Fatih. Dans le secteur, goûtez au café dans l’un des nombreux cafés syriens, comme le Muhtar Tatli Cafe, et aux populaires falafels du restaurant Buuzecedi. Pour un repas copieux, choisissez l’agneau au riz braisé du restaurant Ewan.

Il est possible de faire une visite guidée du « Petit Damas » avec Shaza Loufti, qui propose ses services de guide parmi les expériences d’Airbnb.

À proximité du « Petit Damas », faites un petit détour pour admirer les arches de l’aqueduc romain de Valens, construit au IVe siècle. Plusieurs attractions historiques phares d’Istanbul sont également situées à proximité du secteur, dont le palais Topkapi, la cathédrale Sainte-Sophie et le grand bazar.