Sur les flots du fjord du Saguenay

Lorsque le voilier atteint le parfait équilibre entre tous les éléments de la nature, il file doucement sur l’eau.
Photo: Jad Haddad Lorsque le voilier atteint le parfait équilibre entre tous les éléments de la nature, il file doucement sur l’eau.

Calme plat dans la baie Éternité. L’eau aux allures d’un miroir reflète parfaitement les parois du fjord qui y plongent de façon abrupte. En sortant de la baie, avant même de passer le cap Trinité, les vagues et le vent s’agitent d’un coup, si bien que l’anémomètre affiche un vent apparent oscillant entre 35 et 45 nœuds. À voile, le fjord est d’autant plus impressionnant, puissant. Il est spectaculaire.

Arrivés à l’anse à Benjamin à la marina de la ville de La Baie, point de rencontre fixé par Voile Mercator (coopérative d’enseignement de voile au Québec fondée en 1981), nous rencontrons Louis-Éric Ouellet, capitaine du bateau. Du haut de ses 23 ans, il fait de la voile depuis déjà 18 ans.

C’est rassurant. Il nous présente aussitôt le Merikebu, voilier à bord duquel nous passerons cinq jours dans le fjord du Saguenay. En effet, notre fjord est unique. Creusé à même le continent, il est le seul fjord à ne pas déboucher sur une mer, en plus d’être le plus méridional du monde. Ses forts courants en font aussi un plan d’eau à naviguer avec soin, judicieusement.

Explorer le fjord par la route donne déjà une vue incroyable sur son ampleur, sur sa grande beauté. Le parcourir depuis l’eau apporte une tout autre perspective de cet endroit extraordinaire. À voile, cela permet aussi de le faire paisiblement, au son des voiles qui fasèyent au vent, sans compter que cela est aussi une façon plus écologique de le faire qu’en bateau à moteur.

Après une première nuit à bord à nous laisser bercer par les vagues, nous quittons l’anse à Benjamin sous un ciel voilé. Le vent est déjà bien levé. Au moment de hisser la grand-voile, une rafale fait aussitôt gîter le Merikebu, alors qu’on m’avait laissée à la barre, en me disant de garder le près. Le quoi ? Dans tous les cas, ça surprend, un voilier qui gîte quand on ne le comprend pas.

En zigzaguant d’un côté à l’autre du fjord aux allures de grand largue — le vent presque dans le dos —, nous nous rendons jusqu’à L’Anse-Saint-Jean avant que la nuit ne tombe. En faisant notre entrée dans la baie, la lumière se pose délicatement sur les collines verdoyantes bordant le chemin de l’Anse. On dirait un tableau.

Une fois accostés, nous empruntons les vélos mis à la disposition des clients de la marina pour nous rendre au sympathique Bistro de l’Anse, associé de la microbrasserie La Chasse pinte.

En moins de dix minutes, nous voilà attablés, une bonne pinte bien froide à la main, une incontournable poutine et un burger au cerf commandés. Sur place, nous rencontrons Catherine Parker, coordonnatrice des opérations de Voile Mercator et fière résidente de L’Anse-Saint-Jean.

Après une seule journée à bord du Merikebu, nous avons la tête pleine de nouveaux mots, de façons de voir le monde et de nouvelles connaissances pour apprendre à nous laisser porter par le vent au sens propre et figuré.

« La voile, c’est comme visiter un pays pour la première fois, raconte Catherine Parker. On doit apprendre une nouvelle langue, des façons de faire complètement différentes. »

C’est exactement l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvons, à la fois déstabilisés de ne pas comprendre comment le voilier se comporte, et profondément curieux d’apprendre et d’apprivoiser ce mode de vie fort inspirant, bien au-delà du moyen de transport.

À l’abri dans la baie Éternité

Le lendemain matin, le vent est quasi absent de la baie de L’Anse-Saint-Jean. Tellement qu’il est même difficile de faire réagir nos voiles de quelconque façon. D’une allure à une autre, nous bougeons à peine. Le soleil frappe le pont et ses rayons réfléchissent aussitôt. Il fait chaud.

Au loin, le capitaine Louis-Éric Ouellet aperçoit un grain. En langage marin, cela correspond à une tempête soudaine et brève plutôt qu’à une graminée égarée au large. Les nuages dudit grain sont sombres, très sombres. Le vent se lève spontanément. Le capitaine nous recommande de nous ajouter des couches et de mettre notre imperméable sur-le-champ. Le temps d’enrouler le foc et d’affaler la grand-voile, le grain nous atteint de plein fouet. C’est le jour et la nuit entre la météo de ce matin et l’instant présent. Comme quoi, il faut savoir s’adapter en voilier, changer de cap ou alors ralentir la trajectoire en attendant que l’orage passe.

C’est pourquoi nous nous arrêtons dans la baie Éternité, à l’abri du vent. Complètement trempés, les extrémités gelées, la température de l’eau de la rivière Saguenay est soudainement plus invitante qu’à l’habitude.

 
Photo: Catherine Lefebvre L’eau aux allures d’un miroir dans la Baie-Éternité

Le lendemain matin, une brume légère voile la baie. L’eau est si calme que seuls nos pas sur le quai l’ondulent. Bizarrement, les prévisions météo indiquent un avertissement de coups de vent. Quoiqu’avec la météo d’hier, tout est possible dans le fjord.

Nous hissons la grand-voile dans la baie en prenant trois ris, de façon à ce que son envergure soit au minimum. En nous approchant du cap Trinité, où est juchée la fameuse statue de Notre-Dame-du-Saguenay, le vent se lève, les vagues déferlent et notre bateau gîte d’un coup sec, si bien qu’il est difficile de croire que nous n’allons pas tous nous retrouver à l’eau. La force de l’eau et du vent en sens inverse est si incroyable que nous faisons du surplace en face de la statue. Quand l’anémomètre franchit le cap des 40 nœuds, le capitaine Ouellet nous ramène à la baie Éternité. À deux autres reprises, nous tentons de dépasser Notre-Dame. Rien à faire. Nous passons une deuxième nuitée dans la paisible baie Éternité.

Photo: Catherine Lefebvre Le calme après la tempête dans la baie Éternité

Le calme après la tempête

Pour notre dernière journée de voile, nous avons droit à une température parfaite. Le vent est tout juste assez présent pour nous faire voguer, l’air est bon et il est particulièrement agréable de se la couler douce sur le lit de la rivière. Au près — allure des voiles lorsque le bateau est presque face au vent —, le voilier file doucement sur l’eau. C’est comme si nous avions enfin trouvé le parfait équilibre entre tous les éléments de la nature, le voilier et nous-mêmes, que nous avions enfin réussi à apprivoiser la bête ; une bête bien plus docile que nous le pensions finalement.

Les frais de ce séjour ont été en partie couverts par Voile Mercator.